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(2ème PARTIE) LAISSES 80 À 176 : LA BATAILLE DE RONCEVAUX ; LA MORT DE ROLAND

Vers 1017 à 2396 de la Chanson de Roland

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Suite 3e partie

Suite 4e partie

TRADUCTION EN COURS (JUSQU’À LA LIGNE 1170 ENVIRON PLUS QUELQUES PASSAGES POUR CONNAITRE LA CHANSON SANS TOUS LES DÉTAILS ) MERCI DE VOTRE INDULGENCE, C’EST UN PREMIER JET QUI SERA RETRAVAILLÉ ULTÉRIEUREMENT

{REPÈRE PERSO POUR L’OCCIS DE CARCASSONNE : 61 CHEZ MON AMI}

La Chanson de Roland page II

Dernière mise à jour : 2010-09-27 07:26:44

LES PRÉLUDES DE LA GRANDE BATAILLE

Statues de Roland et d’Olivier, au portail de la cathédrale de Vérone. (XIIe siècle.)

LXXX
Oliver est desur un pui haut muntez,
Guardet su destre par mi un val herbus,
Si veit venir cele gent paienur,

Olivier est monté sur un haut pic,
Il regarde à droite dans une vallée herbeuse,
Ainsi, il voit venir l’armée des païens.

1020

Sin apelat Rollant, sun cumpaignun:
«Devers Espaigne vei venir tel bruur,
Tanz blancs osbercs, tanz elmes flambius!
Icist ferunt nos Franceis grant irur.
Guenes le sout, li fel, li traïtur,

Il appelle Roland, son compagnon :
« Du côté de l’Espagne, j’entends un tel bruit,
« Tant de hauberts rutilants, tant de heaumes flamboyants !
« Ceux-ci mettront nos Français en grande colère.
« Le félon, le traître Ganelon le sait,

1025

Ki nus jugat devant l’empereür.»
– «Tais Oliver,» li quens Rollant respunt,
«Mis parrastre est, ne voeill que mot en suns.»

« Qui devant l’empereur nous condamna.
–« Tais-toi, Olivier », répond le comte Roland,
« Il est mon parâtre, je ne veux pas que l’on en dise un mot. »

LXXXI
Oliver est desur un pui muntet;
Or veit il ben d’Espaigne le regnet

Olivier est monté sur un pic,
Il voit bien le royaume d’Espagne

1030

E Sarrazins, ki tant sunt asemblez.
Luisent cil elme, ki ad or sunt gemmez,
E cil escuz e cil osbercs safrez
E cil espiez, cil gunfanun fermez.
Sul les escheles ne poet il acunter;

Et tant de Sarrasins, qui sont assemblés.
Les heaumes d’or aux pierres précieuses qui étincellent,
Et les écus, et les hauberts ornés,
Et les épieux et les gonfanons déployés.
Seul il ne peut compter les bataillons,

1035

Tant en i ad que mesure n’en set.
E lui meïsme en est mult esguaret.
Cum il einz pout, del pui est avalet,
Vint as Franceis, tut lur ad acuntet.

Tant il y en a qu’il ne sait comment les compter.
Et lui-même, en est très perturbé.
Mais il dévale du pic comme il peut,
Il rejoint les Français, et leur raconte tout.

LXXXII
f.19v

Dist Oliver: «Jo ai paiens veüz:

Olivier dit : « J’ai vu les païens ,

1040

Unc mais nuls hom en tere n’en vit plus.
Cil devant sunt .C. milie ad escuz
Helmes laciez e blancs osbercs vestuz
Dreites cez hanstes, luisent cil espiet brun.
Bataille avrez, unches mais tel ne fut.

« Nul être humain sur terre n’en vit plus.
« Ceux de devant sont cent mille avec leurs écus,
« leurs heaumes lacés, et vétus de leurs hauberts blancs,
« dressées sont les lances, les épieux brunis luisent.
« Et vous aurez bataille telle qu’il n’en fut.

1045

Seignurs Franceis, de Deu aiez vertut!
El camp estez, que ne seium vencuz!»
Dient Franceis: «Dehet ait ki s’en fuit!
Ja pur murir ne vus en faldrat uns.» aoi.

« Seigneurs français, ayez la force de Dieu !
« Tenez le camp, pour que nous ne soyons pas vaincus ! »
Les Français disent : « Grandes douleurs aient ce qui s’enfuient !
« Jusqu’à la mort, pas un ne faillira. »

LA FIERTÉ DE ROLAND

LXXXIII
Dist Oliver: «Paien unt grant esforz,

Olivier dit : « Les païens ont une grande force,

1050

De noz Franceis m’i semblet aveir mult poi!
Cumpaign Rollant, kar sunez vostre corn:
Si l’orrat Carles, si returnerat l’ost.»
Respunt Rollant: «Jo fereie que fols!
En dulce France en perdreie mun los.

« De Français, il me semble, nous en avons bien peu !
« Mon compagnon Roland, sonnez de votre cor.
« Ainsi Charles l’entendra, ainsi l’armée s’en retournera. »
Roland répond : « J’agirai comme un fou !
« En douce France j’y perdrais ma gloire.

1055

Sempres ferrai de Durendal granz colps;
Sanglant en ert li branz entresqu’a l’or.
Felun paien mar i vindrent as porz:
Jo vos plevis, tuz sunt jugez a mort.» aoi.

« Sans cesse, je frapperai à grands coups de Durandal.
« Sanglante en sera l’épée jusqu’à garde en or.
« Les félons païens sont venus aux cols pour leur malheur.
« Je vous le jure, tous sont condamnés à mort. »

LXXXIV
– «Cumpainz Rollant l’olifan car sunez:

« Mon compagnon Roland, sonnez de l’oliphant :

1060

Si l’orrat Carles, ferat l’ost returner,
Succurrat nos li reis od tut sun barnet.»
Respont Rollant: «Ne placet Damnedeu
Que mi parent pur mei seient blasmet
Ne France dulce ja cheet en viltet!

« Si Charles l’entend, il fera revenir l’armée,
« Le roi nous secourra avec tous ses barons. »
Roland répond : « Ne plaise à Dieu, notre Seigneur,
« Que mes parents pour moi soient blâmés,
« Que la douce France chute en déshonneur !

1065

Einz i ferrai de Durendal asez,

« De Durandal je frapperai fort,

f.20r

Ma bone espee que ai ceint al costet:
Tut en verrez le brant ensanglentet.
Felun paien mar i sunt asemblez:
Jo vos plevis, tuz sunt a mort livrez.» aoi.

« Ma bonne épée que j’ai ceinte au côté,
«Tous en verrez la lame ensanglantée.
« Ils ont eu tort, les félons païens, de s’assembler ici ;
« Je vous le garantis, tous seront livrés à la mort. »

LXXXV
1070

– «Cumpainz Rollant, sunez vostre olifan:
Si l’orrat Carles, ki est as porz passant.
Je vos plevis, ja returnerunt Franc.»
– «Ne placet Deu,» ço li respunt Rollant,
«Que ço seit dit de nul hume vivant,

_« Mon compagnon Roland,, sonnez de votre oliphant,
« Ainsi Charles qui est au passage des cols, l’entendra.
« Je vous le jure, les Français s’en retourneront.
_« Ne plaise à Dieu », lui répond Roland,
« que nul homme vivant ne dise,

1075

Ne pur paien, que ja seie cornant!
Ja n’en avrunt reproece mi parent!
Quant jo serai en la bataille grant
E jo ferrai e mil colps e .VII. cenz,
De Durendal verrez l’acer sanglent.

« que pour des païens j’ai sonné du cor !
« Jamais mes parents n’en auront le reproche !
« Quand je serai dans la grande bataille
« je frapperai mille coups et sept cents,
« je frapperai dix-sept cents coups,
« Vous verrez l’acier de Durandal ensanglanté.

1080

Franceis sunt bon, si ferrunt vassalment,
Ja cil d’Espaigne n’avrunt de mort guarant.»

« Les Français sont bons et frapperont courageusement,
« Aucun païens d’Espagne n’échappera à la mort. »

LXXXVI
Dist Oliver: «D’iço ne sai jo blasme?
Jo ai veüt les Sarrazins d’Espaigne,
Cuverz en sunt li val e les muntaignes

Olivier dit : « De cela, je ne sais qui vous en blâmerait ?
« J’ai vu les Sarrasins d’Espagne,
« Les vallées et les montagnes en sont couvertes

1085

E li lariz e trestutes les plaignes.
Granz sunt les oz de cele gent estrange;
Nus i avum mult petite cumpaigne.»
Respunt Rollant: «Mis talenz en est graigne.
Ne placet Damnedeu ne ses angles

Et les landes et toutes les plaines.
Grandes sont les armées de ces étrangers,
Et nous avons une très petite compagnie. »
Roland répond : « Ma force en est plus grande.
« Ne plaise au Miséricorde Dieu et à ses anges

1090

Que ja pur mei perdet sa valur France!
Melz voeill murir que huntage me venget.
Pur ben ferir l’emperere plus nos aimet.»

« Que par ma faute la France perde sa valeur !
« Mieux vaut mourir que d’être puni par la honte.
« Pour nous être bien battu l’empereur nous aime plus. »

LXXXVII
Rollant est proz e Oliver est sage;

Roland est courageux et Olivier est sage,

f.20v

Ambedui unt me[r]veillus vasselage.

Tous deux ont un courage fantastique.

1095

Puis que il sunt as chevals e as armes,
Ja pur murir n’eschiverunt bataille.
Bon sunt li cunte e lur paroles haltes.
Felun paien par grant irur chevalchent.
Dist Oliver: «Rollant, veez en alques!

Puisqu’ils sont à cheval et en armes,
Jamais pour mourir, ils n’esquiveront une bataille.
Bons sont les comtes et fortes sont leurs paroles.
Les païens félons chevauchent par grande colère.
Olivier dit : « Roland, voyez un peu !

1100

Cist nus sunt pres, mais trop nus est loinz Carles.
Vostre olifan, suner vos nel deignastes;
Fust i li reis, n’i oüssum damage.
Guardez amunt devers les porz d’Espaigne:
Veeir poez, dolente est la rereguarde;

« Ceux-ci sont près de nous, mais Charles est trop loin de nous.
« Vous n’avez pas daigné sonner de votre olifant,
« Si le roi fut là, nous n’aurions pas de dommage.
« Regardez en amont vers les cols d’Espagne,
« Vous pouvez voir que l’arrière-garde est affligée,

1105

Ki ceste fait, jamais n’en ferat altre.»
Respunt Rollant: «Ne dites tel ultrage!
Mal seit del coer ki el piz se cuardet!
Nus remeindrum en estal en la place;
Par nos í ert e li colps e li caples.» aoi.

« Celui qui en fera parti n’en fera plus jamais d’autre. »
Roland répond : « Ne dites pas un tel outrage !
« Maudit soit le cœur qui s’apeure dans la poitrine !
« Nous resterons debout, sur place,
« Par nous des coups et des combats seront donnés. »

LXXXVIII
1110

Quant Rollant veit que la bataille serat,
Plus se fait fiers que leon ne leupart.
Franceis escriet, Oliver apelat:
«Sire cumpainz, amis, nel dire ja!
Li emperere, ki Franceis nos laisat,

Quand Roland voit qu’il y aura une bataille,
Il devient plus fier que le lion ou le léopard.
Il appelle Olivier et s’écrit aux Français :
« Sire compagnon, et ami, ne médis plus jamais !
« L’empereur, qui nous laissa des Français,

1115

Itels .XX. milie en mist a une part
Sun escientre n’en i out un cuard.
Pur sun seignur deit hom susfrir granz mals
E endurer e forz freiz e granz chalz,
Sin deit hom perdre del sanc e de la char.

« Tel les vingt mille qu’il nous a mis à part
« Il sait qu’il n’y a pas un couard.
« Pour son seigneur on doit souffrir de grands maux
« Et endurer de grands froids et de grandes chaleurs,
« aussi on doit perdre son sang et sa chair.

1120

Fier de [ta] lance e jo de Durendal,
Ma bone espee, que li reis me dunat.

« Frappe de ta lance, et moi de Durandal,
« ma bonne épée, que le roi me donna.


Remise de Durantal par Charlemagne lors de l’adoubement de Roland

f.21r

Se jo i moert, dire poet ki l’avrat
(E purrunt dire) que ele fut a noble vassal.»

Si je meurs, qui l’aura pourra dire :
« Qu’elle fut à un noble chevalier. »

L’ABSOLUTION DE L’ARCHEVÊQUE


L’archevêque Turpin s’adressant aux Français.

LXXXIX
D’altre part est li arcevesques Turpin,

D’autre part l’archevêque Turpin est là.

1125

Sun cheval broche e muntet un lariz,
Franceis apelet, un sermun lur ad dit:
«Seignurs baruns, Carles nus laissat ci;
Pur nostre rei devum nus ben murir.
Chrestientet aidez a sustenir!

« Il éperonne son cheval et monte une lande,
« Appelle les Français, leurs dit un sermon,
« Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici ;
« Pour notre roi, nous devons bien mourir.
« Aidez à la soutenir la chrétienté !

1130

Bataille avrez, vos en estes tuz fiz,
Kar a voz oilz veez les Sarrazins.
Clamez vos culpes, si preiez Deu mercit!
Asoldrai vos pur voz anmes guarir.
Se vos murez, esterez seinz martirs,

« Vous aurez une bataille, soyez en sûr,
« Car de vos yeux vous voyez les sarrasins.
« Confessez-vous, priez pour votre merci à Dieu !
« Je vous absous pour sauver vos âmes.
« Si vous mourez, vous serez de saints martyrs,

1135

Sieges avrez el greignor pareïs.»
Franceis de[s]cendent, a tere se sunt mis,
E l’arcevesque de Deu les beneïst:
Par penitence les cumandet a ferir.

« Vous aurez un siège en haut du Paradis. »
Les Français descendent de cheval,
Au nom de Dieu, l’archevêque les bénit.
Pour pénitence, il leur commande de bien frapper.

XC

Franceis se drecent, si se metent sur piez.

Les Français se redressent et se mettent debout.

1140

Ben sunt asols e quites de lur pecchez,
E l’arcevesque de Deu les ad seignez;
Puis sunt muntez sur lur curanz destrers.
Adobez sunt a lei de chevalers
E de bataille sunt tuit apareillez.

Ils sont bien absous, et quittes de leurs péchés,
Et l’archevêque, au nom de Dieu, les a bénis,
Puis ils sont montés sur leurs rapides destriers.
Ils sont armés comme des chevaliers,
Et sont tous équipés pour la bataille.

1145

Li quens Rollant apelet Oliver:
«Sire cumpainz, mult ben le saviez
Que Guenelun nos ad tuz espiez;
Pris en ad or e aveir e deners.
Li emperere nos devreit ben venger.

Le comte Roland appelle Olivier :
« Sire compagnon, vous le savez très bien
« Ganelon nous a tous piégés.
« Son prix en est de l’or, des trésors, et des deniers.
« L’empereur devra bien nous venger.

1150

Li reis Marsilie de nos ad fait marchet;

« Le roi Marsile nous a marchandé,

f.21v

Mais as espees l’estuvrat esleger.» aoi.

« Mais il faudra lui faire payer avec nos épées. »

DÉBUT DU COMBAT DE ROLAND

XCI
As porz d’Espaigne en est passet Rollant
Sur Veillantif, sun bun cheval curant.
Portet ses armes, mult li sunt avenanz,

Aux cols d’Espagne, Roland est passé
Sur Vaillantif, son bon cheval rapide.
Il porte ses armes qui lui vont bien,

1155

Mais sun espiet vait li bers palmeiant,
Cuntre le ciel vait la mure turnant,
Laciet en su un gunfanun tut blanc;
Les renges li batent josqu’as mains.
Cors ad mult gent, le vis cler e riant.

Maintenant, il va en faisant tourner son épieu dans la paume de sa main
Vers le ciel il en tourne la pointe
Dessus est lacé un ganfalon tout blanc ;
Les franges lui battent les mains.
Son corps est noble, son visage clair et riant.

1160

Sun cumpaignun apres le vait sivant,
E cil de France le cleiment a guarant.
Vers Sarrazins reguardet fierement
E vers Franceis humeles e dulcement,
Si lur ad dit un mot curteisement:

Après lui vient, en le suivant, son compagnon,
Et ceux de France l’appellent leur garant.
Il regarde fièrement vers les Sarrasins,
Et vers les Français, humble et doux,
Il leur dit un mot courtois :

1165

«Seignurs barons, suef pas alez tenant!
Cist paien vont grant martirie querant.
Encoi avrum un eschec bel e gent:
Nuls reis de France n’out unkes si vaillant.»
A cez paroles vunt les oz ajustant. aoi.

« Seigneurs barons, marchez lentement !
« Ces païens vont en quête de grand martyre.
« Aujourd’hui nous aurons un beau et riche butin,
« Nul roi de France n’eut jamais si grande valeur. »
A ces paroles, les armées se joignirent.

XCII
1170

Dist Oliver: «N’ai cure de parler.
Vostre olifan ne deignastes suner,
Ne de Carlun mie vos n’en avez.
Il n’en set mot, n’i ad culpes li bers.
Cil ki la sunt ne funt mie a blasmer.

Olivier dit : « Je n’ai pas besoin de parler.
« Votre olifant, vous n’avez pas daigné en sonner,
« Vous n’avez plus d’aide de Charles.
« Le preux n’est pas coupable car il ne sait mot.
« Ceux qui sont là ne sont pas plus à blâmer.

1175

Kar chevalchez a quanque vos puez!
Seignors baruns, el camp vos retenez!
Pur deu vos pri, ben seiez purpensez
De colps ferir, de receivre e (de) duner!

*

f.22r

L’enseigne Carle n’i devum ublier.»
1180

A icest mot sunt Franceis escriet.
Ki dunc oïst «Munjoie» demander,
De vasselage li poüst remembrer.
Puis si chevalchent, Deus! par si grant fiertet!
Brochent ad ait pur le plus tost aler,
1185

Si vunt ferir, que fereient il el?
E Sarrazins nes unt mie dutez;
Francs e paiens, as les vus ajustez.

LA MÊLÉE : CE QU’IL ADVINT DES COMPLOTEURS SARRASINS

XCIII
Li nies Marsilie, il ad a num Aelroth;
Tut premereins chevalchet devant l’ost.

Le neveu de Marsile, il a pour nom Aelroth ;
Toujours premier chevauchant devant l’armée.

1190

De noz Franceis vait disant si mals moz:
«Feluns Franceis, hoi justerez as noz,
Traït vos ad ki a guarder vos out.
Fols est li reis ki vos laissat as porz.
Enquoi perdrat France dulce sun los,

De nos Français, il va disant de si mauvaises paroles :
« Félons Français, aujourd’hui vous jouterez contre nous.
« Vous a trahis, celui qui vous gardait.
« Fou est le roi qui vous laissa aux cols.
« Aujourd’hui la douce France perdra sa gloire,

1195

Charles li magnes le destre braz del cors.»
Quant l’ot Rollant, Deus! si grant doel en out!
Sun cheval brochet, laiset curre a esforz,
Vait le ferir li quens quanque il pout.
L’escut li freint e l’osberc li desclot,

« Et Charles, le Magne, son bras droit »
Quand Roland l’entend, Dieu ! Il en a un si grand deuil !
Il éperonne son cheval, le laisse courir rapidement,
Le comte va le frapper, autant qu’il peut.
Il lui fend l’écu, et lui brise le haubert,

1200

Trenchet le piz, si li briset les os,
Tute l’eschine li desevret del dos,
Od sun espiet l’anme li getet fors,
Enpeint le ben, fait li brandir le cors,
Pleine sa hanste del cheval l’abat mort,

Lui tranche la poitrine, et lui brise les os,
Lui sépare toute l’échine du dos,
Avec son épieu lui fait rendre l’âme,
Frappe bien, brandit son corps,
De sa hampe abat son cheval mort,

1205

En dous meitiez li ad briset le col;

En deux moitiés il lui a brisé le cou.

f.22v

Ne leserat, ço dit, que n’i parolt:
«Ultre culvert! Carles n’est mie fol,
Ne traïsun unkes amer ne volt.
Il fist que proz qu’il nus laisad as porz:
1210

Oí n’en perdrat France dulce sun los.
Ferez i, Francs, nostre est li premers colps!
Nos avum dreit, mais cist glutun unt tort.» aoi.

XCIV
Un duc i est, si ad num Falsaron:
Icil er[t] frere al rei Marsiliun;

Un duc est là, il se nomme Falsaron.
Il est le frère du roi Marsile
1215

Il tint la tere Datliun e Balbiun.
Suz cel nen at plus encrisme felun.
Entre les dous oilz mult out large le front,
Grant demi pied mesurer i pout hom.
Asez ad doel quant vit mort sun nevold,
1220

Ist de la prese, si se met en bandun,
E se s’escriet l’enseigne paienor;
Envers Franceis est mult cuntrarius:
«Enquoi perdrat France dulce s’onur!»
Ot le Oliver, sin ad mult grant irur;

« Aujourd’hui, la douce France va perdre son honneur ! »
Olivier l’entend, en a une très grande colère.

1225

Le cheval brochet des oriez esperuns,
Vait le ferir en guise de baron.
L’escut li freint e l’osberc li derumpt,
El cors li met les pans del gunfanun,
Pleine sa hanste l’abat mort des arçuns;

Il pique son cheval de ses éperons d’or,
Il va le frapper à la manière d’un baron.
Lui fend l’écu et rompt son haubert,
Lui met sur le corps les pans du gonfanon,
Avec sa hampe le soulève des arçons et l’abat mort.

1230

Guardet a tere, veit gesir le glutun,
Si li ad dit par mult fiere raison:
«De voz manaces, culvert, jo n’ai essoign.
Ferez i, Francs, kar tres ben les veincrum!»

Il regarde à terre, voit le misérable qui gît.
Il lui dit pour de très fière raison :
« De vos menaces, misérable, je ne me soucie pas.
« Frappez, Français, car nous les vaincrons très bien ! »

f.23r

– «Munjoie!» escriet, ço est l’enseigne Carlun. aoi.

« Montjoie ! » crie-t-il, c’est la devise de Charlemagne.

XCV
1235

Uns reis i est, si ad num Corsablix:
Barbarins est, d’un estra[n]ge païs.
Si apelad les altres Sarrazins:
«Ceste bataille ben la puum tenir,
Kar de Franceis i ad asez petit.

Un roi aussi est là, il a pour nom Corsablis.
C’est un Barbaresque, d’un étrange pays.
Ainsi appelle-t-il les autres Sarrasins :
« Cette bataille, nous pouvons bien la soutenir,
« Car les Français y sont assez peu,

1240

Cels ki ci sunt devum aveir mult vil;
Ja pur Charles n’i ert un sul guarit:
Or est le jur qu’els estuvrat murir.»
Ben l’entendit li arc[e]vesques Turpin.
Suz ciel n’at hume que [tant] voeillet haïr;

« Ceux qui sont ici devront être très mauvais,
« Jamais Charles n’en sauvera un seul.
« Voici le jour qu’il leur faut mourir. »
L’archevêque Turpin l’a bien entendu.
Sous le ciel il n’y a d’homme qui le haïsse tant.

1245

Sun cheval brochet des esperuns d’or fin,
Par grant vertut si l ‘est alet ferir.
L’escut li freinst, l’osberc li descumfist,
Sun grant espiet par mi le cors li mist,
Empeint le ben, que mort le fait brandir,

Il éperonne son cheval avec ses éperons d’or fin,
Ainsi il est aller le frapper de toutes ses forces.
Il lui a brisé l’écu, détruit le haubert,
Lui a planté dans le corps son grand épieu,
Le frappe si bien qu’il le brandi mort,

1250

Pleine sa hanste l’abat mort el chemin.
Guardet arere, veit le glutun gesir,
Ne laisserat que n’i parolt, ço dit:
«Culvert paien, vos i avez mentit!
Carles, mi sire, nus est guarant tuz dis;

Avec sa hampe, il l’abat mort sur le chemin.
Il regarde en arrière, voit le misérable gisant,
Il ne laissera pas parler de lui autrement :
« Misérables païen, vous avez menti !
« Charles, mon seigneur, peut toujours nous défendre,

1255

Nostre Franceis n’unt talent de fuïr.
Voz cumpaignuns feruns trestuz restifs;
Nuveles vos di: mort vos estoet susfrir.
Ferez, Franceis! Nul de vus ne s’ublit!
Cist premer colp est nostre, Deu mercit!»

« Nos Français n’ont pas envie de fuir.
« Vos compagnons nous les ferons tous reculer,
« Je vous dis une nouvelle : vous aller subir la mort.
« Frappez, Français ! qu’aucun de vous ne manque à son devoir !
« Ce premier coup est le nôtre, Dieu merci !

1260

– «Munjoie!» escriet por le camp retenir.

« Montjoie ! » crie-t-il, pour rester maître du champ de bataille.

XCVI
Gerin fiert Malprimis de Brigal;

Gérin frappe Malprimis de Brigal ;

f.23v

Sis bons escuz un dener ne li valt:
Tute li freint la bucle de cristal,
L’une meitiet li turnet cuntreval;

Son bon écu ne lui vaut plus un denier :
La boucle de cristal en est toute renversée,
La moitié roule en contre-bas,

1265

L’osberc li rumpt entresque a la charn,
Sun bon espiet enz el cors li enbat.
Li paiens chet cuntreval a un quat;
L’anme de lui en portet Sathanas. aoi.

Lui rompt le haubert jusqu’à la chair,
Son bon épieu, dans le corps, lui enfonce.
Le païen tombe à terre,
Son âme, Satan l’emporte.

XCVII
E sis cumpainz Gerers fiert l’amurafle:

Et son compagnon Gerier frappe l’amirafle.

1270

L’escut li freint e l’osberc li desmailet,
Sun bon espiet li me(n)t en la curaille,
Empeint le bien, par mi le cors li passet,
Que mort l’abat el camp, pleine sa hanste.
Dist Oliver: «Gente est nostre bataille!»

XCVIII
1275

Sansun li dux, (il) vait ferir l’almaçur:
L’escut li freinst, ki est a flurs e ad ór,
Li bons osbercs ne li est guarant prod,
Trenchet li le coer, le firie e le pulmun,
Que l’abat [mort], qui qu’en peist u qui nun.
1280

Dist l’arcevesque: «Cist colp est de baron!»

XCIX
E Anseïs laiset le cheval curre,
Si vait ferir Turgis de Turteluse;
L’escut li freint desuz l’oree bucle,
De sun osberc li derumpit les dubles,
1285

Del bon espiet el cors li met la mure,
Empeinst le ben, tut le fer li mist ultre,
Pleine sa hanste el camp mort le tresturnet.
Ço dist Rollant: «Cist colp est de produme!»

C
Et Engelers li Guascuinz de Burdele
f.24r

Sun cheval (...) brochet, si li laschet la resne,
Si vait ferir Escremiz de Valterne:
L’escut del col li freint e escantelet,
De sun osberc li rumpit la ventaille,
Sil fiert el piz entre les dous furceles,
1295

Pleine sa hanste l’abat mort de la sele;
Apres li dist: «Turnet estes a perdre!» aoi.

CI
E Gualter fie[r]t un paien, Estorgans,
Sur sun escut en la pene devant,
Que tut li trenchet le vermeill e le blanc;
1300

De sun osberc li ad rumput les pans,
El cors li met sun bon espiet tre[n]chant,
Que mort l’abat de sun cheval curant.
Apres li dist: «Ja n’i avrez guarant!»

CII
E Berenger, il fiert Astramariz:
1305

L’escut li freinst, l’osberc li descumfist,
Sun fort escut par mi le cors li mist,
Que mort l’abat entre mil Sarrazins.
Des .XII. pers li .X. en sunt ocis;
Ne mes que dous n’en i ad remes vifs;
1310

Ço est Chernubles e li quens Margariz.

CIII
Margariz est mult vaillant chevalers,
E bels e forz e isnels e legers.
Le cheval brochet, vait ferir Oliver:
L’escut li freint suz la bucle d’or mer,
1315

Lez le costet li conduist sun espiet.
Deus le guarit, qu’el(l) cors ne l’ad tuchet.
La hanste fruisset, mie n’en a(d)[b]atiet.
f.24rv

Ultre s’en vait, qu’il n’i ad desturber;
Sunet sun gresle pur les soens ralier.

CIV
1320

La bataille est merveilluse e cumune.
Li quens Rollant mie ne s’asoüret,
Fiert de l’espiet tant cume hanste li duret;
A .XV. cols l’ad fraite e [...] perdue,
Trait Durendal, sa bone espee nue,
1325

Sun cheval brochet, si vait ferir Chernuble:
L’elme li freint u li carbuncle luisent,
Trenchet la cors e la cheveleüre,
Si li trenchat les oilz e la faiture,
Le blanc osberc, dunt la maile est menue,
1330

E tut le cors tresqu’en la furcheüre,
Enz en la sele, ki est a or batue;
El cheval est l’espee aresteüe,
Trenchet l’eschine, hunc n’i out quis [joi]nture,
Tut abat mort el pred sur l’erbe drue;
1335

Apres li dist: «Culvert, mar i moüstes!
De Mahumet ja n’i avrez aiude.
Par tel glutun n’ert bataille oi vencue.»

LES FRANÇAIS REPOUSSENT L’AVANT-GARDE SARRASINE


Rolland chevauchant Veillartif

CV
Li quens Rollant par mi le champ chevalchet,
Tient Durendal, ki ben trenchet e taillet,

Le comte Roland chevauche à travers champ,
Tient Durandal, qui tranche et taille bien,

1340

Des Sarrazins lur fait mult grant damage.
Ki lui veïst l’un geter mort su[r] l’altre,
Li sanc tuz clers gesir par cele place!
Sanglant en ad e l’osberc e [la] brace,
Sun bon cheval le col e les [es]palles.

Des Sarrasins il fait un grand dommage.
Vous l’auriez vu jeter les morts les uns sur les autres,
Le sang clair qui git sur le sol !
Ensanglanté est son haubert, et ses deux bras,
Son bon cheval, le cou et les épaules.

1345

E Oliver de ferir ne se target,

Et Olivier ne se vante de combattre,

f.25r

Li .XII. per n’en deivent aveir blasme,
E li Franceis i fierent e si caplent.
Moerent paien e alquanz en i pasment.
Dist l’arcevesque: «Ben ait nostre barnage!»

Les douze pairs ne doivent avoir de blâmes,
Et les Français combattent si fièrement.
Les païens meurent, et certain s’évanouissent.
L’archevêque dit : « Béni soit le courage de nos barons !

1350

– «Munjoie!» escriet, ço est l’enseigne Carle. aoi.

« Montjoie ! » crie-t-il, c’est la devise de Charlemagne.

CVI
E Oliver chevalchet par l’estor,
Sa hanste est frait, n’en ad que un trunçun,
E vait fer(en)[ir] un paien, Malun:
L’escut li freint, ki est ad or e a flur,
1355

Fors de la teste li met les oilz ansdous,
E la cervele li chet as piez desuz;
Mort le tresturnet od tut .VII.C. des lur.
Pois ad ocis Turgis e Esturguz;
La hanste briset e esclicet josqu’as poinz.
1360

Ço dist Rollant: «Cumpainz, que faites vos?
En tel bataille n’ai cure de bastun;
Fers e acers i deit aveir valor.
U est vostre espee, ki Halteclere ad num?
D’or est li helz e de cristal li punz.»
1365

– «Ne la poi traire,» Oliver li respunt,
«Kar de ferir oi jo si grant bosoign.» aoi.

CVII
Danz Oliver trait ad sa bone espee,
Que ses cumpainz Rollant li ad tant demandee,
E il li ad cum chevaler mustree.
1370

Fiert un paien, Justin de Val Ferree:
Tute la teste li ad par mi sevree,
Trenchet le cors e [la] bronie safree,
La bone sele, ki a ór est gemmee,
f.25v

E al ceval a l’eschine trenchee;

Et à son cheval il a tranchée l’échine,

1375

Tut abat mort devant loi en la pree.
Ço dist Rollant: «Vos receif jo, frere!
Por itels colps nos eimet li emperere.»
De tutes parz est «Munjo[i]e» escriee. aoi.

De toutes parts on crie : « Montjoie ! »

CVIII
Li quens Gerins set el ceval Sorel
1380

E sis cumpainz Gerers en Passecerf,
Laschent lor reisnes, brochent amdui a ait,
E vunt ferir un paien, Timozel,
L’un en l’escut e li altre en l’osberc,
Lur dous espiez enz el cors li unt frait,
1385

Mort le tresturnent tres enmi un guaret,
Ne l’oï dire ne jo mie nel sai
Liquels d’els dous en fut li plus isnels.
Esprieres icil fut filz Burdel,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
1390

E l’arcevesque lor ocist Siglorel,
L’encanteür ki ja fut en enfer:
Par artimal l’i cundoist Jupiter.
Ço dist Turpin: «Icist nos ert forsfait.»
Respunt Rollant: «Vencut est le culvert.
1395

Oliver, frere, itels colps me sunt bel!»

CIX
La bataille est aduree endementres.
Franc e paien merveilus colps i rendent.
Fierent li un, li altre se defendent.
Tant hanste i ad e fraite e sanglente,
1400

Tant gunfanun rumpu e tant enseigne!
Tant bon Franceis i perdent lor juvente!
Ne reverrunt lor meres ne lor femmes,
f.26r

Ne cels de France ki as porz les atendent. aoi.
Karles li magnes en pluret, si se demente.
1405

De ço qui calt? N’en avrunt sucurance.
Malvais servis[e] le jur li rendit Guenes,
Qu’en Sarraguce sa maisnee alat vendre;
Puis en perdit e sa vie e ses membres;
El plait ad Ais en fut juget a prendre,
1410

De ses parenz ensembl’od lui tels trente
Ki de murir nen ourent esperance. aoi.

LES MAUVAIS PRÉSAGES

CX
La bataille est merveilluse e pesant;
Mult ben i fiert Oliver e Rollant,
Li arcevesques plus de mil colps i rent,
1415

Li .XII. per ne s’en targent nient,
E li Franceis i fierent cumunement.
Moerent paien a miller(e)[s] e a cent;
Ki ne s’en fuit de mort n’i ad guarent;
Voillet o nun, tut i laisset sun tens.
1420

Franceis i perdent lor meillors guarnemenz;
Ne reverrunt lor peres ne lor parenz
Ne Carlemagne, ki as porz les atent.
En France en ad mult merveillus turment;
Orez i ad de tuneire e de vent,

En France se produit une énorme tourmente ;
Une tempête de tonnerre et de vent,
1425

Pluies e gresilz desmesureement;
Chiedent i fuildres e menut e suvent,
E terremoete ço i ad veirement.
De seint Michel de(l) P(aris)[eril] josqu’as Seinz
Des Besençun tresqu’as [port] de Guitsand

Pluies et grêles démesurées ;
La foudre y tombe souvent,
Et c’est vrai, un tremblement de terre.
De saint Michel de Paris jusqu’à Reims,
De Besançon jusqu’au port de Wissant.

1430

N’en ad recet dunt del mur ne cravent.

Il n’y a maison dont les murs ne se crèvent.

f.26v

Cuntre midi tenebres i ad granz;
N’i ad clartet, se li ciels nen i fent.
Hume nel veit,ki mult ne s espaent.
Dient plusor: «Ço est li definement,

En plein midi, il y a de grandes ténèbres,
Il n’y a de clarté si le ciel ne se fend.
Nul ne le voit qui ne s’épouvante.
Plusieurs disent : « C’est la fin du monde,

1435

La fin del secle ki nus est en present.»
Il nel sevent, ne dient veir nient:
Ço est li granz dulors por la mort de Rollant.

« La fin du siècle qui nous est présent. »
Ils ne savent pas, ils ne disent pas la vérité :
C’est le grand deuil pour la mort de Roland.

L’ATTAQUE DE L’ARRIÈRE-GARDE PAR LE GROS DE L’ARMÉE SARRASINE

CXI
Franceis i unt ferut de coer e de vigur;
Paien sunt morz a millers e a fuls:
1440

De cent millers n’en poent guarir dous.
Rollant dist: «Nostre hume sunt mult proz:
Suz ciel n’ad home plus en ait de meillors.»
Il est escrit en la Geste Francor
Que vassals ad li nostre empereür.
1445

Vunt par le camp, si requerent les lor,
Plurent des oilz de doel e de tendrur
Por lor parenz par coer e par amor.
Li reis Marsilie od sa grant ost lor surt. aoi.

CXII
Marsilie vient par mi une valee

Marsile vient par le milieu d’une vallée

1450

Od sa grant ost que il out asemblee.
.XX. escheles ad li reis anumbrees.
Lacent cil’elme as perres d’or gemmees,
E cil escuz e cez bronies sasfrees;
.VII. milie graisles i sunent la menee:

Avec sa grande armée qu’il avait rassemblée.
Le roi a énuméré vingt bataillons.
Leurs heaumes, d’or et de pierres précieuses, lacés,
Avec ces écus et ces cuirasses bordées d’or ;
Sept mille clairons sonnent la charge :

1455

Grant est la noise par tute la contree.
Ço dist Rollant: «Oliver, compaign, frere,
Guenes li fels ad nostre mort juree;
La traïsun ne poet estre celee;

Grand est le bruit par toute la contrée.
Roland dit : « Olivier, compagnon, frère,
« Ganelon le félon a juré notre mort.
« La trahison ne peut être cachée ;

f.27r

Mult grant venjance en prendrat l’emperere.

« L’empereur en voudra très grande vengeance.

1460

Bataille avrum e forte [e] aduree,
Unches mais hom tel ne vit ajustee.
Jo i ferrai de Durendal, m’espee,
E vos, compainz, ferrez de Halteclere.
En tanz lius les avum nos portees!

« Nous aurons une bataille très dure,
« Jamais aucun homme n’en vu de tel.
« J’y combattrai avec Durandal, mon épée,
« Et vous, compagnon, combattrai avec Hauteclaire.
« En tant de lieux les avons nous portées !

1465

Tantes batailles en avum afinees!
Male chançun n’en deit estre cantee.» aoi.

« Tant de batailles avons gagnées !
« Mauvaise chanson ne doit en être chantée. »

CXIII
Marsilies veit de sa gent le martirie,
Si fait suner ses cors e ses buisines,
Puis si chevalchet od sa grant ost banie.
1470

Devant chevalchet un Sarrasin, Abisme:
Plus fel de lui n’out en sa cumpagnie.
Te(t)ches ad males e mult granz felonies;
Ne creit en Deu, le filz sainte Marie;
Issi est neirs cume peiz ki est demise;
1475

Plus aimet il traïsun e murdrie
Qu’(e) il ne fesist trestut l’or de Galice;
Unches nuls hom nel vit juer ne rire.
Vasselage ad e mult grant estultie:
Por ço est drud al felun rei Marsilie;
1480

Sun dragun portet a qui sa gent s’alient.
Li arcevesque ne l’amerat ja mie;
Cum il le vit, a ferir le desiret.
Mult quiement le dit a sei meïsme:
«Cel Sarraz[in] me semblet mult herite:
1485

Mielz est mult que jo l’alge ocire.
Unches n’amai cuard ne cuardie.» aoi.

CXIV
f.27v

Li arcevesque cumencet la bataille.
Siet el cheval qu’il tolit a Grossaille,
Ço ert uns reis qu’l ocist en Denemarche.
1490

Li destrers est e curanz e aates,
Piez ad copiez e les gambes ad plates,
Curte la quisse e la crupe bien large,
Lungs les costez e l’eschine ad ben halte,
Blanche la cue e la crignete jalne
1495

Petites les oreilles, la teste tute falve;
Beste nen est nule ki encontre lui alge.
Li arcevesque brochet par tant grant vasselage:
Ne laisserat qu’Abisme nen asaillet;
Vait le ferir en l’escut amiracle:
1500

Pierres i ad, ametistes e topazes,
Esterminals e carbuncles ki ardent;
En Val Metas li dunat uns diables,
Si li tramist li amiralz Galafes.
Turpins i fiert, ki nient ne l’esparignet,
1505

Enpres sun colp ne quid que un dener vaillet,
Le cors li trenchet tres l’un costet qu’a l’altre,
Que mort l’abat en une voide place.
Dient Franceis: «Ci ad grant vasselage!
En l’arcevesque est ben la croce salve.»

CXV
1510

Franceis veient que paiens i ad tant,
De tutes parz en sunt cuvert li camp;
Suvent regretent Oliver e Rollant
Les .XII. pers, qu’il lor seient guarant.
E l’arcevesque lur dist de sun semblant:
f.28r

«Seignors barons, n’en alez mespensant!
Pur Deu vos pri que ne seiez fuiant,
Que nuls prozdom malvaisement n’en chant.
Asez est mielz que moerium cumbatant.
Pramis nus est, fin prendrum a itant,
1520

Ultre cest jurn ne serum plus vivant;
Mais d’une chose vos soi jo ben guarant:
Seint pareïs vos est abandunant;
As Innocenz vos en serez seant.»
A icest mot si s’esbaldissent Franc,
1525

Cel nen i ad «Munjoie!» ne demant. aoi.

LES EXPLOITS D’OLIVIER, DE TURPIN ET DE ROLAND

CXVI
Un Sarrazin i out de Sarraguce,
De la citet l’une meitet est sue:
Ço est Climborins, ki pas ne fut produme.
Fiance prist de Guenelun le cunte,
1530

Par amistiet l’en baisat en la buche,
Si l’en dunat s’espee e s’escarbuncle.
Tere Major ço dit, metrat a hunte,
A l’emperere si toldrat la curone.
Siet el ceval qu’il cleimet Barbamusche,
1535

Plus est isnels que esprever ne arunde.
Brochet le bien, le frein li abandunet,
Si vait ferir Engeler de Guascoigne.
Nel poet guarir sun escut ne sa bronie:
De sun espiet el cors li met la mure,
1540

Empeint le ben, tut le fer li mist ultre,
Pleine sa hanste el camp mort le tresturnet.
Apres escriet: «Cist sunt bon a (o)[c]unfundre!
f.28v

Ferez, paien, pur la presse derumpre!»
Dient Franceis: «Deus quel doel de prodome!» aoi.

CXVII
1545

Li quens Rollant en apelet Oliver:
«Sire cumpainz, ja est morz Engeler;
Nus n’avium plus vaillant chevaler.»
Respont li quens: «Deus le me doinst venger!»
Sun cheval brochet des esperuns d’or mier,

Le comte Roland appelle Olivier :
« Seigneur compagnon, Angelier est déjà mort,
« Nous n’avions pas de chevalier plus vaillant. »
Le comte répond : « Que Dieu me permette de le venger ! »
Il éperonne son cheval de ses éperons d’or,

1550

Tient Halteclere, sanglent en est l’acer,
Par grant vertut vait ferir le paien.
Brandist sun colp e li Sarrazins chiet;
L’anme de lui en portent aversers.
Puis ad ocis le duc Alphaïen;

Il tient Hauteclaire, sanglant en est l’acier,
Avec grande force, il va frapper le païen,
Brandis son épée, et le Sarrasin tombe,
Les diables emportent son âme.
Puis il tue le duc Alphaïen,

1555

Escababi i ad le chef trenchet;
.VII. Arrabiz i ad deschevalcet:
Cil ne sunt proz ja mais pur guerreier.
Ço dist Rollant: «Mis cumpainz est irez!
Encuntre mei fait asez a preiser.
1560

Pur itels colps nos ad Charles plus cher.»
A voiz escriet: «Ferez i, chevaler!» aoi.

CXVIII
D’altre part est un paien, Valdabrun:
Celoi levat le rei Marsiliun,
Sire est par mer de .IIII.C. drodmunz;
1565

N’i ad eschipre quis cleim se par loi nun.
Jerusalem prist ja par traïsun,
Si violat le temple Salomon,
Le patriarche ocist devant les funz.
Cil ot fiance del cunte Guenelon:
1570

Il li dunat s’espee e mil manguns.
f.29r

Siet el cheval qu’il cleimet Gramimund,
Plus est isnels que nen est uns falcuns.
Brochet le bien des aguz esperuns,
Si vait ferir li riche duc Sansun,
1575

L’escut li freint e l’osberc li derumpt,
El cors li met les pans del gunfanun,
Pleine sa hanste l’abat mort des arçuns:
«Ferez paien, car tres ben les veintrum!»
Dient Franceis: «Deus quel doel de baron.!» aoi.

CXIX
1580

Li quens Rollant, quant il veit Sansun mort,
Poez saveir que mult grant doel en out.
Sun ceval brochet, si li curt ad esforz;
Tient Durendal, qui plus valt que fin ór.
Vait le ferir li bers, quanque il pout,

Le comte Roland, quand il voit Samson mort,
Vous vous doutez qu’il en eu très grande douleur.
Il éperonne son cheval et va à vive allure,
Il tient Durandal, qui vaut plus que l’or fin.
Le baron va le frapper tant qu’il peut,

1585

Desur sun elme, ki gemmet fut ad or:
Trenchet la teste e la bronie e le cors,
La bone sele, ki est gemmet ad or,
E al cheval parfundement le dos;
Ambure ocit, ki quel blasme ne quil lot.

Sur son heaume, aux gemmes serties dans l’or,
Lui tranche la tête, la brogne et le corps,
La bonne selle, aux gemmes serties dans l’or,
Et au cheval il pourfend le dos,
Les tue tous les deux, qu’on le blâme ou qu’on le loue.

1590

Dient paien(t) [...]: «Cist colp nus est mult fort!»
Respont Rollant: «Ne pois amer les voz;
Devers vos est li orguilz e li torz.» aoi.

CXX
D’Affrike i ad un Affrican venut,
Ço est Malquiant, le filz al rei Malcud.

D’Afrique, un Africain est venu,
C’est Malquiant, le fils du roi Malcud.

1595

Si guarnement sunt tut a or batud;
Cuntre le ciel sur tuz les altres luist.
Siet el ceval qu’il cleimet Salt Perdut:
Beste nen est ki poisset curre a lui.

Son équipement est tout en or battu ;
Face au ciel, il luit plus que tous les autres.
Il monte un cheval qu’il appelle Saut Perdu :
Il n’y a aucune bête qui puisse courir plus vite.

f.29v

Il vait ferir Anseïs en l’escut:

Il va frapper sur l’écu d’Anseïs :

1600

Tut li trenchat le vermeill e l’azur;
De sun osberc li ad les pans rumput,
El cors li met e le fer e le fust;
Morz est li quens, de sun tens n’i ad plus.
Dient Franceis: «Barun, tant mare fus!»

Lui en tranche le vermeil et l’azur,
Il lui a rompu les pans de son haubert,
Il lui plante dans le corps le fer et la hampe,
Le comte est mort, son temps n’est plus.
Les Français disent : « Baron, ce fut tant de malheur ! »

CXXI
1605

Par le camp vait Turpin li arcevesque;
Tel coronet ne chantat unches messe
Ki de sun cors feïst [...] tantes proecces.
Dist al paien: «Deus tut mal te tramette!
Tel ad ocis dunt al coer me regrette.»

Par le champ de bataille va Turpin, l’archevêque,
Jamais tel tonsuré ne chanta une messe,
Qui de son corps fit tant de prouesses.
Il dit au païen : « Que Dieu t’envoie tous les maux !
Tu m’as tué un que mon cœur regrette. »


Combat équestre de l’évêque Turpin, avec sa cotte de mailles et sa mitre, contre le géant Abisme qu’il transperce de sa lance

1610

Sun bon ceval i ad fait esdemetre,
Si l’ad ferut sur l’escut de Tulette,
Que mort l’abat desur le herbe verte.

Il fait élancer son bon cheval,
Il le frappe sur son écu de Tolède,
Qu’il l’abat mort sur l’herbe verte.

CXXII
De l’altre part est un paien, Grandonies,
Filz Capuel, le rei de Capadoce(neez).
1615

Siet el cheval que il cleimet Marmorie,
Plus est isnels que n’est oisel ki volet;
Laschet la resne, des esperuns le brochet,
Si vait ferir Gerin par sa grant force.
L’escut vermeill li freint, de col li portet;
1620

Aprof li ad sa bronie desclose,
El cors li met tute l’enseingne bloie,
Que mort l’abat en une halte roche.
Sun cumpaignun Gerers ocit uncore
E Berenger e Guiun de Seint Antonie;
1625

Puis vait ferir un riche duc Austorje,
Ki tint Valeri e envers sur le Rosne.
f.30r

Il l’abat mort; paien en unt grant joie.
Dient Franceis: «Mult decheent li nostre!»

CXXIII
[L]i quens Rollant tint s’espee sanglente.
1630

Ben ad oït que Franceis se dementent;
Si grant doel ad que par mi quiet fendre;
Dist al paien: «Deus tut mal te consente!
Tel as ocis que mult cher te quid vendre!»
Sun ceval brochet, ki oït del cuntence.
1635

Ki quel cumpert, venuz en sunt ensemble.

CXXIV
Grandonie fut e prozdom e vaillant
E vertuus e vassal cumbatant.
Enmi sa veie ad encuntret Rollant.
Enceis nel vit, sil recunut veirement
1640

Al fier visage e al cors qu’il out gent
E al reguart e al contenement:
Ne poet muer qu’il ne s’en espoent,
Fuïr s’en voel, mais ne li valt nient:
Li quens le fiert tant vertuusement
1645

Tresqu’al nasel tut le elme li fent,
Trenchet le nes e la buche e les denz,
Trestut le cors e l’osberc jazerenc
De l’oree sele (se)[les] dous alves d’argent
E al ceval le dos parfundement;
1650

Ambure ocist seinz nul recoevrement,
E cil d’Espaigne s’en cleiment tuit dolent.
Dient Franceis: «Ben fiert nostre guarent!»

LES SOIXANTE DERNIERS FRANÇAIS

CXXV
La bataille est e merveillose e grant.
Franceis i ferent des espiez brunisant.
f.30v

La veïssez si grant dulor de gent,
Tant hume mort e nasfret e sanglent!
L’un gist sur l’altre e envers e adenz.
Li Sarrazin nel poent susfrir tant:
Voelent u nun, si guerpissent le camp.
1660

Par vive force les encacerent Franc. aoi.

CXXVI
La (la) b[at]aille est m[erv]eilluse e hastive.
Franceis i ferent par vigur e par ire,
Tren[chen]t cez poinz, cez costez, cez eschines,
Cez vestemenz entresque as chars vives.
1665

Sur l’erbe verte li cler sancs s’en afilet.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Tere Major, Mahummet te maldie!
Sur tute gent est la tue hardie.»
Cel nen i ad ki ne criet: «Marsilie!
1670

Cevalche, rei! Bosuign avum d’aïe!»

CXXVII
Li quens Rollant apelet Oliver:
«Sire cumpaign, sel volez otrier,
Li arcevesque est mult bon chevaler,
Nen ad meillor en tere ne suz cel;
1675

Ben set ferir e de lance e d’espiet.»
Respunt li quens: «Kar li aluns aider!»
A icest mot l’unt Francs recumencet.
Dur sunt li colps e li caples est grefs;
Mu(n)lt grant dulor i ad de chrestiens.
1680

Ki puis veïst Rollant e Oliver
De lur espees e ferir e capler!
Li arcevesque i fiert de sun espiet,
Cels qu’il unt mort, ben les poet hom preiser;
f.31r

Il est escrit es cartres e es brefs,
1685

Ço dit la Geste, plus de .IIII. milliers.
As quatre [es]turs lor est avenut ben;
Li quint apres lor est pesant e gref.
Tuz sunt ocis cist Franceis chevalers,
Ne mes seisante, que Deus i ad esparniez:
1690

Einz que il moergent, se vendrunt mult cher.

LE COR

CXXVIII
Li quens Rollant des soens i veit grant perte; aoi.
Sun cumpaignun Oliver en apelet:
«Bel sire, chers cumpainz, pur Deu, que vos enhaitet?
Tanz bons vassals veez gesir par tere!

Le comte Roland des siens voit la grande perte.

1695

Pleindre poüms France dulce, la bele:
De tels barons cum or remeint deserte!
E! reis, amis, que vos ici nen estes?
Oliver, frere, cumment le purrum nus faire?
Cum faitement li manderum nuveles?»
1700

Dist Oliver: «Jo nel sai cument quere.
Mielz voeill murir que hunte nus seit retraite.» aoi.

CXXIX
Ço dist Rollant: «Cornerai l’olifant,
Si l’orrat Carles, ki est as porz passant.
Jo vos plevis ja returnerunt Franc.»

Roland dit : « Je sonnerai l’olifant,
« Si l’entend Charles, qui passe les cols,
« Je vous garanti, les Français reviendront. »

1705

Dist Oliver: «Vergoigne sereit grant
E reprover a trestuz voz parenz;
Iceste hunte dureit al lur vivant!
Quant jel vos dis, n’en feïstes nient;
Mais nel ferez par le men loement.
1710

Se vos cornez, n’ert mie hardement.
Ja avez vos ambsdous les braz sanglanz!»
f.31v

Respont li quens: «Colps i ai fait mult genz!» aoi.

Le comte répond : « J’ai frappé beaucoup de gens ! »

CXXX
Ço dit Rollant: «Forz est nostre bataille;
Jo cornerai, si l’orrat li reis Karles.»

Roland dit : « Dure est notre bataille,
« Je sonnerai, le roi Charles l’entendra. »

1715

Dist Oliver: «Ne sereit vasselage!
Quant jel vos dis, cumpainz, vos ne deignastes.
Si fust li reis, n’i oüsum damage.
Cil ki la sunt n’en deivent aveir blasme.»
Dist Oliver: «Par ceste meie barbe,
1720

Se puis veeir ma gente sorur Alde,
Ne jerrei(e)z ja mais entre sa brace!» aoi.

CXXXI
Ço dist Rollant: «Por quei me portez ire?»
(E cil) E il respont: «Cumpainz, vos le feïstes,
Kar vasselage par sens nen est folie;
1725

Mielz valt mesure que ne fait estultie.
Franceis sunt morz par vostre legerie.
Jamais Karlon de nus n’avrat servise.
Sem(e) creïsez, venuz i fust mi sire;
Ceste bataille oüsum faite u prise;
1730

U pris ú mort i fust li reis Marsilie.
Vostre proecce, Rollant, mar la ve[ï]mes!
Karles li Magnes de nos n’avrat aïe.
N’ert mais tel home des qu’a Deu juïse.
Vos i murrez e France en ert (...) huníe.
1735

Oi nus defalt la leial cumpaignie:
Einz le vesp(e)re mult ert gref la departie.» aoi.

CXXXII
Li arceves[ques] les ót cuntrarier,
Le cheval brochet des esperuns d’or mer,
Vint tresqu’a els, sis prist a castier:
f.32r

«Sire Rollant, e vos, sire Oliver,
Pur Deu vos pri, ne vos cuntraliez!
Ja li corners ne nos avreit mester,
Mais nepurquant si est il asez melz:
Venget li reis, si nus purrat venger;
1745

Ja cil d’Espaigne ne s’en deivent turner liez.
Nostre Franceis i descendrunt a pied,
Truverunt nos e morz e detrenchez,
Leverunt nos en bieres sur sumers,
Si nus plurrunt de doel e de pitet,
1750

Enfuerunt [nos] en aitres de musters;
N’en mangerunt ne lu ne porc ne chen.»
Respunt Rollant: «Sire, mult dites bien.» aoi.


Roland sonnant du cor

LA MORT DE ROLAND

CXXXIII
Rollant ad mis l’olifan a sa buche,
Empeint le ben, par grant vertut le sunet.

Roland a mis l’olifant à sa bouche,
Il le serre bien, il sonne de tout son souffle.

1755

Halt sunt li pui e la voiz est mult lunge,
Granz .XXX. liwes l’oïrent il respundre.
Karles l’oït e ses cumpaignes tutes.
Ço dit li reis: «Bataille funt nostre hume!»
E Guenelun li respundit encuntre:

Hauts sont les monts, et le son porte loin ;
On entendit l’écho à trente lieues.
Charles l’entendit, et tout ses compagnons.
Le roi déclare : « Nos hommes livrent bataille ! »
Et à l’inverse Ganelon lui répondit :

1760

«S’altre le desist, ja semblast grant mençunge!» aoi.

« Si un autre le disait, il semblerait un grand mensonge »

CXXXIV
Li quens Rollant, par peine e par ahans,
Par grant dulor sunet sun olifan.
Par mi la buche en salt fors li cler sancs.
De sun cervel le temple en est rumpant.

Le comte Roland, avec peine et souffrance,
A grande douleur sonne son olifant.
Par la bouchele sang jaillit, clair,
De son cerveau la tempe se rompt.

1765

Del corn qu’il tient l’oiïe en est mult grant:
Karles l’entent, ki est as porz passant.
Naimes li duc l’oïd, si l’escultent li Franc.

Du cor qu’il tient le son est très fort
Charles l’entend au passage des cols,
Le duc Naimes l’entendit, et les Français l’écoutent.

f.32v

Ce dist li reis: «Jo oi le corn Rollant!
Unc nel sunast se ne fust (cu)cumbatant.»

Le roi dit : « J’entends le cor de Roland !
« Il n’en sonnerait, s’il n’avait pas eu à se battre. »

1770

Guenes respunt: «De bataille est il nient!
Ja estes veilz e fluriz e blancs;
Par tels paroles vus resemblez enfant.
Asez savez le grant orgoill Rollant;
Ço est merveille que Deus le soefret tant.

Ganelon répond : « Il n’y a pas de bataille !
« Vous êtes bien vieux, blanc est fleuri ;
« Par de telles paroles, vous ressemblez à un enfant.
« Vous connaissez le grand orgueil de Roland ;
« C’est merveilleux que Dieu le tolère si longtemps.

1775

Ja prist il Noples seinz le vostre comant;
Fors s’en eissirent li Sarrazins dedenz,
Sis cumbatirent al bon vassal Rollant;
Puis od les ewes (...) lavat les prez del sanc,
Pur cel le fist ne fust a[pa]rissant.

« Déjà il prit Noples sans votre ordre :
« Les Sarrasins de la ville firent une sortie,
« Livrèrent bataille au bon vassal Roland
« Il fit laver alors son épieu avec de l’eau
« Pour que leur sang répandu ne se vît pas.

1780

Pur un sul levre vat tute jur cornant,
Devant ses pers vait il ore gabant.
Suz cel n’ad gent ki [l’]osast (re)querre en champ.
Car chevalcez! Pur qu’alez arestant?
Tere Major mult est loinz ça devant.» aoi.

« Pour un seul lièvre, il corne à longueur de journée.
« Devant ses pairs, il fait de l’effet.
« Personne au monde n’oserait engager le combat avec lui.
« Chevauchez donc ! Pourquoi vous arrêter ?
« Elle est bien loin devant nous, la Terre des Aïeux. »

LE RETOUR DE CHARLEMAGNE

CXXXV
1785

Li quens Rollant ad la buche sanglente.
De sun cervel rumput en est li temples.
L’olifan sunet a dulor e a peine.
Karles l’oït e ses Franceis l’entendent,
Ço dist li reis: «cCel corn ad lunge aleine!»

Le comte Roland a la bouche sanglante ;
Son cerveau est rompu à la tempe.
Avec douleur et peine il sonne l’olifant.
Charles l’entendit, et ses Français l’écoutent.
Le roi dit : « Ce cor a longue haleine !

1790

Respont dux Neimes: «Baron i fait la p[e]ine!
Bataille i ad, par le men escientre.
Cil l’at traït ki vos en roevet feindre.
Adubez vos, si criez vostre enseigne,
Si sucurez vostre maisnee gente:

« Un baron y met toutes ses forces, répond le duc Naimes.
« A mon avis, il y a une bataille,
« Et celui-là l’a trahi qui vous demande de ne rien y faire.
« Armez-vous donc, et criez votre devise,
« Et secourez votre maison noble ;

1795

Asez oez que Rollant se dementet!»

« Vous entendez bien que Roland se lamente ! »

CXXXVI
f.33r

Li empereres ad fait suner ses corns.
Franceis descendent, si adubent lor cors
D’osbercs e de helmes e d’espees a or.
Escuz unt genz e espiez granz e forz,

L’empereur a fait sonner ses cors,
Les Francs descendent de cheval et mettent leurs armures
D’épées dorées, de hauberts et de heaumes ;
Leurs écus sont beaux, leurs épieux grands et forts,

1800

E gunfanuns blancs e vermeilz e blois.
Es destrers muntent tuit li barun de l’ost,
Brochent ad ait tant cum durent li port.
N’i ad celoi (a celoi) a l’altre ne parolt:
«Se veïssum Rollant einz qu’il fust mortz,

Leurs gonfanons blancs, vermeils et bleus.
Tous les barons de l’armée montent sur leurs destriers,
Éperonent fort en traversant les cols.
II n’est pas un qui ne dise à l’autre :
« Verrons nous, Roland avant qu’il fut mort,

1805

Ensembl’od lui i durriums granz colps.»
De ço qui calt? car demuret i unt trop.

« Ensemble nous frapperions de grands coups. »
Mais à quoi bon ? Ils ont trop tardé.

CXXXVII
Esclargiz est li vespres e li jurz.
Cuntre le soleil reluisent cil adub,
Osbercs e helmes i getent grant flambur,

Clair est le soir et le jour.
Contre le soleil reluisent les armures,
Hauberts et heaumes jettent grandes flammes,

1810

E cil escuz, ki ben sunt peinz a flurs,
E cil espiez(z), cil oret gunfanun.
Li empereres cevalchet par irur
E li Franceis dolenz et cur[uçus](ius);
N’i ad celoi ki durement ne plurt,

Et les écus où qui sont bien peints des fleurs,
Et les épieux, les gonfanons dorés.
L’empereur chevauche en colère
Et les Français courroucés et plein de douleurs.
Il n’y en a un qui ne pleure fortement.

1815

E de Rollant sunt en grant poür.
Li reis fait prendre le cunte Guenelun,
Sil cumandat as cous de sa maisun.
Tut li plus maistre en apelet, Besgun.
«Ben le me guarde, si cume tel felon!

Et pour Roland, ont une grande angoisse.
Le roi fait prendre, le comte Ganelon,
Il le confit à la cuisine de sa maison.
Il appelle son chef, Besgun.
« Garde le bien, comme un traitre !

1820

De ma maisnee ad faite traïsun.»
Cil le receit, si met .C. cumpaignons
De la quisine, des mielz e des pejurs.
Icil li peilent la barbe e les gernuns;

« À ma mesnie,il a fait une trahison. »
Il le reçoit et met cent compagnons
De cuisine : des meilleurs et des pires.
Ils lui pèlent la barbe et la moustache,

f.33v

Cascun le fiert .IIII. colps de sun puign;

Chacun le frappe de quatre coups de poing,

1825

Ben le batirent a fuz e a bastuns;
E si li metent el col un caeignun,
Si l’encaeinent altresi cum un urs;
Sur un sumer l’unt mis a deshonor.
Tant le guardent quel rendent a Charlun.

Ils le battent bien à coups de triques et de bâtons,
Et lui mettent un carcan au cou,
Ils l’enchaînent comme un ours,
Sur une bête de somme, on le mit en déshonneur.
Ainsi le gardent-on jusqu’à ce qu’on le rendre à Charles.

CXXXVIII
1830

Halt sunt li pui e tenebrus e grant, aoi.
Li val parfunt e les ewes curant.
Sunent cil graisle e derere e devant,
E tuit rachatent encuntre l’olifant.
Li empereres chevalchet ireement,
1835

E li Franceis cur(i[...]us)uçus e dolent;
N’i ad celoi n’i plurt e se dement,
E p[ri]ent Deu qu’il guarisset Rollant
Josque il vengent el camp cumunement:
Ensembl’od lui i ferrunt veirement.
1840

De ço qui calt? car ne lur valt nient.
Demurent trop, n’i poedent estre a tens. aoi.

CXXXIX
Par grant irur chevalchet li reis Charles;
Desur (...) sa brunie li gist sa blanche barbe.
Puignent ad ait tuit li barun de France;
1845

N’i ad icel ne demeint irance
Que il ne sunt a Rollant le cataigne,
Ki se cumbat as Sarrazins d’Espaigne;
Si est blecet, ne quit que anme i remaigne.
Deus! quels seisante humes i ad en sa cumpaigne!
1850

Unches meillurs n’en out reis ne c[at]aignes. aoi.

Aucun roi ni capitaine n’en eut de meilleurs.

LA DÉROUTE

CXL
Rollant reguardet es munz e es lariz;

Roland regarde par les monts, par les collines.

f.34r

De cels de France i veit tanz morz gesir!
E il les pluret cum chevaler gentill:
«Seignors barons, de vos ait Deus mercit!

De ceux de France, il en voit tant gisant morts !
Et il les pleure en noble chevalier :
« Seigneurs barons, que Dieu ai pitié de vous !

1855

Tutes voz anmes otreit il pareïs!
En seintes flurs il les facet gesir!
Meillors vassals de vos unkes ne vi.
Si lungement tuz tens m’avez servit,
A oes Carlon si granz païs cunquis!

« A toutes vos âmes qu’il accorde le Paradis !
« Parmi les saintes fleurs qu’il les fassent reposer !
« Aucun je ne vis vassaux meilleurs que vous.
« Vous m’avez tous servi si longuement,
« Conquis pour Charles de si grands pays !

1860

Li empereres tant mare vos nurrit!
Tere de France mult estes dulz païs
Oi desertet a tant rubostl exill.
Barons Franceis, pur mei vos vei murir:
Jo ne vos pois tenser ne guarantir.





1865

Aït vos Deus, ki unkes ne mentit!
Oliver, frere, vos ne dei jo faillir.
De doel murra, se altre ne m’i ocit.
Sire cumpainz, alum i referir!»




« Sire compagnon, allons et frappons ! »

CXLI
Li quens Rollant el champ est repairet:

Le comte Roland est revenu sur le champ de bataille.

1870

Tient Durendal, cume vassal i fiert.
Faldrun de Pui i ad par mi trenchet,
E .XXIIII. de tuz les melz preisez:
Jamais n’iert home plus se voeillet venger.
Si cum li cerfs s’en vait devant les chiens,
1875

Devant Rollant si s’en fuient paiens.
Dist l’arcevesque: «Asez le faites ben!
Itel valor deit aveir chevaler
Ki armes portet e en bon cheval set;
En bataille deit estre forz e fiers,
f.34v

U altrement ne valt .IIII. deners;
Einz deit monie estre en un de cez mustiers,
Si prierat tuz jurz por noz peccez.»
Respunt Rollant: «Ferez, nes esparignez!»
A icest mot l’unt Francs recumencet.
1885

Mult grant damage i out de chrestiens.

CXLII
Home ki ço set, que ja n’avrat prisun
En tel bataill[e] fait grant defension:
Pur ço sunt Francs si fiers cume leuns.
As vus Marsilie en guise de barunt.

Marsile vient en vrai baron.

1890

Siet el cheval qu’il apelet Gaignun,
Brochet le ben, si vait ferir Bevon,
Icil ert sire de Belne e de Digun,
L’escut li freint e l’osberc li derumpt,
Que mort l’abat seinz altre descunfisun;
1895

Puis ad ocis Yvoeries e Ivon
Ensembl’od els Gerard de Russillun.
Li quens Rollant ne li est guaires loign;
Dist al paien: «Damnesdeus mal te duinst!
A si grant tort m’ociz mes cumpaignuns!

Puis il tue Ivod et Ivoire
ensemble avec eux, Gérard du Roussillon.
Le comte Roland n’est guère loin,
Il dit au païen : « Dieu te maudisse !
« Tu as grand tort de tuer mes compagnons !
1900

Colp en avras einz que nos departum,
E de m’espee enquoi savras le nom.»
Vait le ferir en guise de baron:
Trenchet li ad li quens le destre poign.
Puis prent la teste de Jurfaleu le Blund,

« Des coups tu recevra avant notre départ,
« Et tu sauras le nom de mon épée. »
En vrai baron, il va le frapper,
Il lui tranche le poing droit.
Puis il prend la tête à Jurfaleu le Blond,

Roland coupe la main de Marsile

1905

Icil ert filz al rei Marsiliun.
Paien escrient: «Aíe nos, Mahum!
Li nostre deu, vengez nos de Carlun.

C’était le fils du roi Marsile.
Les païens s’écrient : « Aide-nous, Mahomet !
« Vous, notre dieu, vengez-nous de Charles !

f.35r

En ceste tere nus ad mis tels feluns!
Ja pur murir le camp ne guerpirunt.»

« En cette terre il nous a mis de tels félons !
« Je pourrais mourir, qu’ils ne partirons pas. »

1910

Dist l’un a l’altre: «E! car nos en fuiums!»
A icest mot tels .C. milie s’en vunt:
Ki ques rapelt, ja n’en returnerunt. aoi.

CXLIII
De ço qui calt? Se fuit s’en est Marsilies,
Remes i est sis uncles, Marganices,
1915

Ki tint Kartagene, Alfrere, Garmalie
E Ethiope, une tere maldite.
La neire gent en ad en sa baillie;
Granz unt les nes e lees les oreilles,
E sunt ensemble plus de cinquante milie.
1920

Icil chevalchent fierement e a íre,
Puis escrient l’enseigne paenime.
Ço dist Rollant: «Ci recevrums ma[r]tyrie,
E or sai ben n’avons guaires a vivre;
Mais tut seit fel cher ne se vende primes!
1925

Ferez, seignurs, des espees furbies,
Si calengez e voz (e) mors e voz vies!
Que dulce France par nus ne seit hunie!
Quant en cest camp vendrat Carles, mi sire,
De Sarrazins verrat tel discipline,
1930

Cuntre un des noz en truverat morz .XV.,
Ne lesserat que nos ne beneïsse.» aoi.

MORT D’OLIVIER

CXLIV
Quan Rollant veit la contredite gent
Ki plus sunt neirs que nen est arrement,
Ne n’unt de blanc ne mais que sul les denz,
1935

Ço dist li quens: «Or sai jo veirement
f.35v

Que hoi murrum par le mien escient.
Ferez Franceis, car jol vos recumenz!»
Dist Oliver: «Dehet ait li plus lenz!»
A icest mot Franceis se fierent enz.

CXLV
1940

Quant paien virent que Franceis i out poi,
Entr’els en unt e orgoil e cunfort.
Dist l’un a l’altre: «L’empereor ad tort.»
Li Marganices sist sur un ceval sor,
Brochet le ben des esperuns a or,
1945

Fiert Oliver derere en mi le dos.
Le blanc osberc li ad descust el cors,
Par mi le piz sun espiet li mist fors,
E dit apres: «Un col avez pris fort!
Carles li magnes mar vos laissat as porz!
1950

Tort nos ad fait: nen est dreiz qu’il s’en lot,
Kar de vos sul ai ben venget les noz.»

CXLVI
Oliver sent que a mort est ferut.
Tient Halteclere, dunt li acer fut bruns,
Fiert Marganices sur l’elme a or, agut,
1955

E flurs (e) e cristaus en acraventet jus;
Trenchet la teste d’ici qu’as denz menuz,
Brandist sun colp, si l’ad mort abatut,
E dist apres: «Paien mal aies tu!
Iço ne di que Karles n’i ait perdut;
1960

Ne a muiler ne a dame qu’aies veüd,
N’en vanteras el regne dunt tu fus
Vaillant a un dener que m’i aies tolut,
Ne fait damage ne de mei ne d’altrui!»
f.36r

Apres escriet Rollant qu’il li aiut. aoi.

CXLVII
1965

Oliver sent qu’il est a mort nasfret.
De lui venger ja mais ne li ert lez.
En la grant presse or i fiert cume ber,
Trenchet cez hanstes e cez escuz buclers,
E piez e poinz e seles e costez.
1970

Ki lui veïst Sarrazins desmembrer,
Un mort sur altre geter,
De bon vassal li poüst remembrer.
L’enseigne Carle n’i volt mie ublier:
«Munjoie!» escriet e haltement e cler.
1975

Rollant apelet, sun ami e sun per:
«Sire cumpaign, a mei car vus justez!
A grant dulor ermes hoi desevrez.» aoi.

« Sire compagnon, venez auprès de moi !
« À grande douleur, en ce jour, nous serons séparés. »

CXLVIII
Rollant reguardet Oliver al visage:
Teint fut e pers, desculuret e pale.

Roland regarde le visage d’Olivier.
Il est livide, blême, pâle.

1980

Li sancs tuz clers par mi le cors li raiet:
Encuntre tere en cheent les esclaces.
«Deus!» dist li quens, «or ne sai jo que face.
Sire cumpainz, mar fut vostre barnage!
Jamais n’iert hume ki tun cors cuntrevaillet.

Son sang coule clair au long de son corps ;
Sur la terre tombent les caillots.
« Dieu ! dit le comte, je ne sais plus quoi faire.
« Sire compagnon, malheureux fut votre courage de barons !
« Jamais nul homme ne te vaudra.

1985

E! France dulce, cun hoi remendras guaste
De bons vassals, cunfundue e chaiete!
Li emperere en avrat grant damage.»
A icest mot sur sun cheval se pasmet. aoi.

« Ah ! douce France, comme tu resteras aujourd’hui dépeuplée
« De bons vassaux, humiliée et déchue !
« L’empereur en aura grand dommage. »
A ces mots, sur son cheval il s’évanouit.

CXLIX
As vus Rollant sur sun cheval pasmet,
1990

E Oliver ki est a mort nasfret:
Tant ad seinet (ki) li oil li sunt trublet;
f.36v

Ne loinz ne pres (es) ne poet vedeir si cler
Que rec[on]oistre poisset nuls hom mortel.
Sun cumpaignun, cum il l’at encontret,
1995

Sil fiert amunt sur l’elme a or gemet:
Tut li detrenchet d’ici qu’al nasel;
Mais en la teste ne l’ad mie adeset.
A icel colp l’ad Rollant reguardet,
Si li demandet dulcement e suef:
2000

«Sire cumpain, faites le vos de gred?
Ja est ço Rollant, ki tant vos soelt amer!
Par nule guise ne m’aviez desfiet!»
Dist Oliver: «Or vos oi jo parler;
Jo ne vos vei, veied vus Damnedeu!
2005

Ferut vos ai, car le me pardunez!»
Rollant respunt: «Jo n’ai nient de mal.
Jol vos parduins ici e devant Deu.»
A icel mot l’un a l’altre ad clinet.
Par tel [...] amur as les vus desevred!

CL
2010

Oliver sent que la mort mult l’angoisset.
Ansdous les oilz en la teste li turnent,
L’oíe pert e la veüe tute;
Descent a piet, a l[a] tere se culchet,
Durement en halt si recleimet sa culpe,
2015

Cuntre le ciel ambesdous ses mains juintes,
Si priet Deu que pareïs li dunget
E beneïst Karlun e France dulce,
Sun cumpaignun Rollant sur tuz humes.
Falt li le coer, le helme li embrunchet,
f.37r

Trestut le cors a la tere li justet.
Morz est li quens, que plus ne se demuret.
Rollant li ber le pluret, sil duluset;
Jamais en tere n’orrez plus dolent hume!

CLI
Or veit Rollant que mort est sun ami,
2025

Gesir adenz, a la tere sun vis,
Mult dulcement a regreter le prist:
«Sire cumpaign, tant mar fustes hardiz!
Ensemble avum estet e anz e dis;
Nem fesis mal ne jo nel te forsfis.
2030

Quant tu es mor[t], dulur est que jo vif!»
A icest mot se pasmet li marchis
Sur sun ceval que cleimet Veillantif.
Afermet est a ses estreus d’or fin:
Quel part qu’il alt, ne poet mie chaïr.

LES TROIS DERNIERS FRANÇAIS

CLII
2035

Ainz que Rollant se seit aperceüt,
De pasmeisuns guariz ne revenuz,
Mult grant damage li est apareüt:
Morz sunt Franceis, tuz les i ad perdut,
Senz l’arcevesque e senz Gualter del Hum.
2040

Repairez est des muntaignes jus;
A cels d’Espaigne mult s’i est cumbatuz;
Mort sunt si hume, sis unt paiens (...) vencut;
Voeillet (illi) o nun, desuz cez vals s’en fuit,
Si reclaimet Rollant, qu’il li aiut:
2045

«E! gentilz quens, vaillanz hom, ú ies tu?
Unkes nen oi poür, la u tu fus.
Ço est Gualter, ki cunquist Maelgut,
f.37v

Li nies Droün, al vieill e al canut!
Pur vasselage suleie estre tun drut.
2050

Ma hanste est fraite e percet mun escut,
E mis osbercs desmailet e rumput;
Par mi le cors hot une lances [...] ferut.
Sempres murrai, mais cher me sui vendut!»
A icel mot l’at Rollant entendut;
2055

Le cheval brochet, si vient poignant vers lui. aoi.

CLIII
Rollant ad doel, si fut maltalentifs;
En la grant presse cumencet a ferir.
De cels d’Espaigne en ad get[et] mort .XX.,
E Gualter .VI. e l’arcevesque .V.
2060

Dient paien: «(Felun) Feluns humes ad ci!
Guardez, seignurs, qu’il n’en algent vif!
Tut par seit fel ki nes vait envaïr,
E recreant ki les lerrat guar[ir]!»
Dunc recumencent e le hu e le cri;
2065

De tutes parz le revunt envaïr. aoi.

CHARLEMAGNE APPROCHE

CLIV
Li quens Rollant fut noble guerrer,
Gualter de Hums est bien bon chevaler,
Li arcevesque prozdom e essaiet:
Li uns ne volt l’altre nient laisser.
2070

En la grant presse i fierent as paiens.
Mil Sarrazins i descendent a piet,
E a cheval sunt .XL. millers.
Men escientre nes osent aproismer.
Il lor lancent e lances e espiez,
2075

E wigres e darz e museras e agiez e gieser.
f.38r

As premers colps i unt ocis Gualter,
Turpins de Reins tut sun escut percet,
Quasset sun elme, si l’unt nasfret el chef,
E sun osberc rumput e desmailet;
2080

Par mi le cors nasfret de .IIII. espiez;
Dedesuz lui ocient sun destrer.
Or est grant doel quant l’arcevesque chiet. aoi.

CLV
Turpins de Reins, quant se sent abatut,
De .IIII. espiez par mi le cors ferut,
2085

Isnelement li ber resailit sus;
Rollant reguardet, puis si li est curut,
E dist un mot: «Ne sui mie vencut!
Ja bon vassal nen ert vif recreüt.»
Il trait Almace, s’espee de acer brun,
2090

En la grant presse mil colps i fiert e plus,
Puis le dist Carles qu’il n’en esparignat nul;
Tels .IIII. cenz i troevet entur lui:
Alquanz nafrez, alquanz par mi ferut,
Si out d’icels ki les chefs unt perdut.
2095

Ço dit la Geste e cil ki el camp fut:
Li ber Gilie, por qui Deus fait vertuz,
E fist la chartre el muster de Loüm.
Ki tant ne set ne l’ad prod entendut.

CLVI
Li quens Rollant genteme[n]t se cumbat,
2100

Mais le cors ad tressuet e mult chalt;
En la teste ad e dulor e grant mal:
Rumput est li temples, por ço que il cornat.
f.38v

Mais saveir volt se Charles i vendrat:
Trait l’olifan, fieblement le sunat.
2105

Li emperere s’estut, si l’escultat:
«Seignurs,» dist il, «mult malement nos vait!
Rollant mis nies hoi cest jur nus defalt.
Jo oi al corner que guaires ne vivrat.
Ki estre i voelt isnelement chevalzt!
2110

Sunez voz graisles tant que en cest ost ad!»
Seisante milie en i cornent si halt,
Sunent li munt e respondent li val:
Paien l’entendent, nel tindrent mie en gab;
Dit l’un a l’altre: «Karlun avrum nus ja!»

CLVII
2115

Dient paien: «L’emperere repairet! aoi.
De cels de France oe(n)z suner les graisles!
Se Carles vient, de nus i avrat perte.
Se R[ollant] vit, nostre guere renovelet,
Perdud avuns Espaigne, nostre tere.»
2120

Tels .IIII. cenz s’en asemble[nt] a helmes,
E des meillors ki el camp quient estre:
A Rollant rendent un estur fort e pesme.
Or ad li quens endreit sei asez que faire. aoi.

CLVIII
Li quens Rollant, quant il les veit venir,
2125

Tant se fait fort e fiers e maneviz!
Ne lur lerat tant cum il serat vif.
Siet el cheval qu’om cleimet Veillantif,
Brochet le bien des esperuns d’or fin,
En la grant presse les vait tuz envaïr,
2130

Ensem[b]l’od lui arcevesques Turpin.
f.39r

Dist l’un a l’altre: «Ça vus traiez ami!
De cels de France les corns avuns oït:
Carles repairet, li reis poesteïfs!»

CLIX
Li quens Rollant unkes n’amat cuard
2135

Ne orguillos, ne malvais (...) hume de male part,
Ne chevaler, se il ne fust bon vassal.
Li arcevesques Turpin en apelat:
«Sire, a pied estes e jo sui a ceval;
Pur vostre amur ici prendrai estal;
2140

Ensemble avruns e le ben e le mal;
Ne vos lerrai pur nul hume de car.
Encui rendruns a paiens cest asalt.
Les colps des mielz, cels sunt de Durendal.»
Dist l’arcevesque: «Fel seit ki ben n’i ferrat.
2145

Carles repairet, ki ben nus vengerat.»

CLX
Paien dient: «Si mare fumes nez!
Cum pes[mes] jurz nus est hoi ajurnez!
Perdut avum noz seignurs e noz pers.
Carles repeiret od sa grant ost li ber;
2150

De cels de France odum les graisles clers,
Grant est la noise de «Munjoie!» escrier.
Li quens Rollant est de tant grant fiertet,
Ja n’ert vencut pur nul hume carnel.
Lancuns a lui, puis sil laissums ester.»

« Nous entendons les clairons des Français,
« Grand est le bruit lorsqu’ils crient : « Montjoie ! »
« Le comte Roland a une si grande fierté,
« Qu’il n’a été vaincu par aucun homme vivant.
« Tirons de loin, puis laissons faire. »

2155

E il si firent darz e wigres asez,
Espiez e lances e museraz enpennez;
(Le) L’escut Rollant unt frait e estroet,
E sun osberc rumput e desmailet;

Et ils firent ainsi, avec des dards et des flèches,
Des épieux, des lances et des javelots empennés.
L’écu de Roland est percé et brisé,
Et son haubert est rompu et démaillé,

f.39v

Mais enz el cors ne l’unt mie adeset.

Mais son corps, ils ne l’ont pas atteint.

2160

Mais Veillantif unt en .XXX. lius nafret,
Desuz le cunte, si l’i unt mort laisset.
Paien s’en fuient, puis sil laisent ester.
Li quens Rollant i est remes a pied. aoi.

Mais trente fois ils ont blessé Vaillantif,
Sous le comte ils l’ont laissé mort.
Les païens s’enfuient, ils le laissent là.
Le comte Roland est resté à pied.

LA DERNIÈRE BÉNÉDICTION DE L’ARCHEVÊQUE

CLXI
Paien s’en fuient, curucus e irez;
2165

Envers Espaigne tendent de l’espleiter.
Li quens Rollant nes ad dunt encalcer:
Perdut i ad Veillantif sun destrer;
Voellet o nun, remes i est a piet.
A l’arcevesque Turpin alat aider:
2170

Sun elme ad or li deslaçat del chef,
Si li tolit le blanc osberc leger,
E sun blialt li ad tut detrenchet;
En ses granz plaies les pans li ad butet;
Cuntre sun piz puis si l’ad enbracet;
2175

Sur l’erbe verte puis l’at suef culchet,
Mult dulcement li ad Rollant preiet:
«E! gentilz hom, car me dunez cunget!
Noz cumpaignuns, que oümes tanz chers,
Or sunt il morz: nes i devuns laiser.
2180

Joes voell aler querre e entercer,
Dedevant vos juster e enrenger.»
Dist l’arcevesque: «Alez e repairez!
Cist camp est vostre, mercit Deu [...] mien.»

CLXII
Rollant s’en turnet, par le camp vait tut suls,
2185

Cercet les vals e si cercet les munz:
Iloec truvat Gerin e Gerer sun cumpaignun.
f.40r

E si truvat Berenger e Attun;
Iloec truvat Anseïs e Sansun,
Truvat Gerard le veill de Russillun.
2190

Par uns e uns les ad pris le barun,
A l’arcevesque en est venuz a tut,
Sis mist en reng dedevant ses genuilz.
Li arcevesque ne poet muer n’en plurt,
Lievet sa main, fait sa b[en]eïçun,
2195

Apres ad dit: «Mare fustes, seignurs!
Tutes voz anmes ait Deus li Glorius!
En pareïs les metet en se[i]ntes flurs!
La meie mort me rent si anguissus:
Ja ne verrai le riche empereuür!»

CLXIII
2200

Rollant s’en turnet, le camp vait recercer,
Sun cumpaignun ad truvet, Oliver:
Encuntre sun piz estreit l’ad enbracet;
Si cum il poet a l’arcevesques en vent,
Sur un escut l’ad as altres culchet,

Roland repart, pour parcourir le champ.
Son compagnon Olivier il retrouve.
Contre son coeur étroitement le serre.
Comme il peut, il revient vers l’archevêque.
Sur un écu il étend Olivier,

2205

E l’arcevesque (les) [l’]ad asols e seignet.
Idunc agreget le doel e la pitet.
Ço dit Rollant: «Bels cumpainz Oliver,
Vos fustes fils al duc Reiner
Ki tint la marche del val de Runers.

Et l’archevéque le signe et l’absou.
Alors redoublent le deuil et la pitié ;
Roland dit : “Beau compagnon Olivier,
« Olivier, étiez fils du duc Renier
« Qui tient la marche du val de Runers

2210

Pur hanste freindre e pur escuz peceier,
Pur orgoillos veincre e esmaier,
E pur prozdomes tenir e cunseiller,
E pur glutun veincre e esmaier,
En nule tere n’ad meillor chevaler!»

« Pour rompre lance et briser les écus,
« Pour vaincre et abattre les insolents,
« Soutenir, conseiller les hommes sages.
« Pour les malfaisants vaincre et écraser,
« En nul lieu ne fut meilleur chevalier. »

LA MORT DE L’ARCHEVÊQUE

CLXIV
f.40v

Li quens Rollant, quant il veit mort ses pers,
E Oliver, qu’il tant poeit amer,
Tendrur en out, cumencet a plurer.
En sun visage fut mult desculurez.
Si grant doel out que mais ne pout ester;

Le comte Roland, quand voit ses pairs morts,
Parmi eux, Olivier qu’il aimait tant,
S’en trouve ému et se met a pleurer.
Son visage a perdu toute couleur.
Si grand son deuil qu’il ne peut rester droit ;

2220

Voeillet o nun, a tere chet pasmet.
Dist l’arcevesque: «Tant mare fustes ber!»

Le veuille ou non, tombe à terre, évanoui.
Turpin (l’archevêque) dit : « Baron, c’est pitié de vous ! »

CLXV
Li arcevesques quant vit pasmer Rollant,
Dunc out tel doel unkes mais n’out si grant.
Tendit sa main, si ad pris l’olifan:

L’archevêque, quand vit Roland évanoui,
Ressent de sa vie la plus grande douleur,
Il étend la main et prend l’olifant.

2225

En Rencesvals ad un ewe curant;
Aler i volt, sin durrat a Rollant.
Sun petit pas s’en turnet cancelant.
Il est si fieble qu’il ne poet en avant;
N’en ad vertut, trop ad perdut del sanc.

A Ronceveaux il y a une eau vive qui coule :
Il veut y aller, pour en donner à Roland.
A petits pas il s’en va chancelant,
Mais est si faible qu’il ne peut avancer ;
Force lui manque, trop a perdu de sang ;

2230

Einz que om alast un sul arpent de camp,
Falt li le coer, si est chaeit avant.
La sue mort l’i vait mult angoissant.

Avant qu’il ait pu franchir un arpent,
Le coeur lui manque et il tombe en avant.
Sa mort est proche dans une grande angoisse.

CLXVI
Li quens Rollant revient de pasmeisuns:
Sur piez se drecet, mais il ad grant dulur.

Le comte Roland revient de l’évanouissement.
Se dressent mais avec de grandes douleurs.

2235

Guardet aval e si guardet amunt:
Sur l’erbe verte, ultre ses cumpaignuns,
La veit gesir le nobilie barun,
Ço est l’arcevesque, que Deus mist en sun num.
Cleimet sa culpe, si reguardet amunt,

Regarde en aval, regarde en amont,
Sur l’herbe verte, ses autres compagnons,
Il voit là gisant le noble baron,
C’est l’archevêque, représentant de Dieu,
Qui crie sa coulpe ; il a levé les yeux ;

2240

Cuntre le ciel amsdous ses mains ad juinz,
Si priet Deu que pareïs li duinst.
[Morz est Turpin, le guerreier Charlun.]

Vers le ciel a tendu ses mains jointes,
Prie Dieu qu’il lui donne le paradis.
Turpin est mort, le guerrier de Charles.

f.41r

Par granz batailles e par mult bels sermons,
Cuntre paiens fut tuz tens campiuns.

Par grandes batailles et par beaux sermons,
Contre les païens il fut son champion.

2245

Deus li otreit (la sue) seinte beneïçun! aoi.

Dieu lui octroie sainte bénédiction!

CLXVII
Li quens Rollant veit l’ar[ce]vesque a tere:
Defors sun cors veit gesir la buele;
Desuz le frunt li buillit la cervele.
Desur sun piz, entre les dous furceles,
2250

Cruisiedes ad ses blanches [mains], les beles.
Forment le pleignet a la lei de sa tere:
«E! gentilz hom, chevaler de bon aire,
Hoi te cumant al Glorius celeste!
Jamais n’ert hume plus volenters le serve.
2255

Des les apostles ne fut hom tel prophete
Pur lei tenir e pur humes atraire.
Ja la vostre anme nen ait sufraite!
De pareïs li seit la porte uverte!»

LA MORT DE ROLAND

CLXVIII
Ço sent Rollant que la mort li est pres

Roland sent que sa mort est proche.

2260

Par les oreilles fors se ist la cervel.
De ses pers priet Deu ques apelt,
E pois de lui a l’angle Gabriel.
Prist l’olifan, que reproce n’en ait,
E Durendal s’espee en l’altre main.

Par les oreilles sa cervelle sort.
Il prie Dieu pour qu’il appelle ses pairs,
Et puis, pour lui il prie l’ange Gabriel.
Il pris l’olifant, qui n’ai eu de reproche,
Et son épée Durandal, de l’autre main.

2265

D’un arcbaleste ne poet traire un quarrel,
Devers Espaigne en vait en un guaret;
Muntet sur un tertre; desuz un arbre bel(e)
Quatre perruns i ad, de marbre fait(e).
Sur l’erbe verte si est caeit envers:

Plus loin qu’une arbalète peut tirer un carreau,
Vers l’Espagne, il va dans un…,
Il monte sur une lande. Sous un bel arbre,
Il y a quatre rochers, faits de marbre.
Sur l’herbe verte, il est tombé à la renverse.

2270

La s’est pasmet, kar la mort li est pres.

Il s’évanouit là, car sa mort est proche.

CLXIX
f.41v

Halt sunt li pui e mult halt les arbres.
Quatre perruns i ad luisant de marbre.
Sur l’erbe verte li quens Rollant se pasmet.
Uns Sarrazins tute veie l’esguardet:

Hauts sont les monts et très hauts les arbres.
Il y a quatre rochers, de marbre luisant.
Sur l’herbe verte, le comte Roland s’évanouit.
Un Sarrasin qui le regarde à tout vu,

2275

Si se feinst mort, si gist entre les altres;
Del sanc luat sun cors e sun visage.
Met sei en piez e de curre s’astet.
Bels fut e forz e de grant vasselage;
Par sun orgoill cumencet mortel rage;

Il feint d’être mort, il gît entre les autres,
Il a souillé son corps et son visage avec du sang,
Il se met debout et cours rapidement.
Il fut beau et fort, et de grand courage,
Par son orgueil commence une rage mortel.

2280

Rollant saisit e sun cors e ses armes,
E dist un mot: «Vencut est li nies Carles!
Iceste espee porterai en Arabe.»
En cel tirer(es) li quens s’aperçut alques.

De Roland il saisit son cor et ses armes,
Et dit ce mot : « Il est vaincu, le neveu de Charles !
Cette épée, je la porterai en Arabie. »
Alors qu’il lui tire l’épée, le comte s’en apperçu.

CLXX
Ço sent Rollant que s’espee li tolt.

Roland sent qu’il lui enlève son épée.

2285

Uvrit les oilz, si li ad dit un mot:
«Men escientre, tu n’ies mie des noz!»
Tient l’olifan, que unkes perdre ne volt,
Sil fiert en l’elme, ki gemmet fut a or:
Fruisset l’acer e la teste e les ós,

Il ouvre les yeux et lui dit ce mot :
« Je sais que tu n’es pas des nôtres ! »
Il tenait l’olifant, qu’il ne voulait pas perdre,
Il l’a frappé sur le heaume aux gemmes serties d’or,
Il brise l’acier, et la tête, et les os,

2290

Amsdous les oilz del chef li ad mis fors;
Jus a ses piez si l’ad tresturnet mort.
Apres li dit: «Culvert paien, cum fus unkes si ós
Que me saisis, ne a dreit ne a tort?
Ne l’orrat hume, ne t’en tienget por fol.

De la tête lui a fait sortir les deux yeux,
Au bas de ses pieds, il le renverse mort.
Après il lui dit : « Misérable païen, comment as-tu si osé
« Me saisir, à tord ou à raison ?
« Nul ne l’entendra, ne te tienne pour un fou.

2295

Fenduz en est mis olifans el gros,
Caiuz en est li cristals e li ors.»

« Mon gros oliphant en est fendu,
« Les cristaux et l’or en est perdu. »

CLXXI
Ço sent Rollant la veúe ad perdue;
Met sei sur piez, quanqu’il poet, s’esvertuet;

Roland sent qu’il perd sa vue,
Il se redresse, se secoue tant qu’il peut.

f.42r

En sun visage sa culur ad perdue.

Son visage a perdu sa couleur.

2300

Dedevant lui ad une perre byse:
.X. colps i fiert par doel e par rancune.
Cruist li acers, ne freint, [ne] n’esgruignet.
«E!» dist li quens, «sainte Marie, aiue!
E! Durendal, bone, si mare fustes!

Devant lui est une pierre brune.
Dix coups il y frappe par douleur et par rancune.
L’acier crisse, mais ne se brise ni ne s’ébrèche.
« Eh ! » dit le comte, « Sainte Marie, aide-moi !
« Eh ! bonne Durandal, si funeste malheur !


Vitrail à la cathédrale de Chartres. (XIIIe siècle.)

2305

Quant jo mei perd, de vos n’en ai mais cure.
Tantes batailles en camp en ai vencues.
E tantes teres larges escumbatues,
Que Carles tient, ki la barbe ad canue!
Ne vos ait hume ki pur altre fuiet!

« Quand je meurs, je n’ai plus besoin de vous.
« Tant de victoires j’ai eu en champ de bataille,
« Et tant de grandes terres j’ai conquises,
« Qui sont maintenant à Charles à la barbe blanche !
« Ne vous aura celui qui fuira devant un autre !

2310

Mult bon vassal vos ad lung tens tenue:
Jamais n’ert tel en France l’asolue.»

« C’est un très bon vassal qui vous a longtemps tenue.
« En France la sainte, jamais il n’y en aura de tel. »

CLXXII
Rollant ferit el perrun de sardónie.
Cruist li acers, ne briset ne n’esgrunie.
Quant il ço vit que n’en pout mie freindre,
2315

A sei meïsme la cumencet a pleindre:
«E! Durendal, cum es bele, e clere, e blanche!
Cuntre soleill si luises e reflambes!
Carles esteit es vals de Moriane,
Quant Deus del cel li mandat par sun a[n]gle,
2320

Qu’il te dunast a un cunte cataignie:
Dunc la me ceinst li gentilz reis, li magnes.
Jo l’en cunquis Namon e Bretaigne,
Si l’en cunquis e Peitou e le Maine;
Jo l’en cunquis Normendie la franche,
2325

Si l’en cunquis Provence e Equitaigne
E Lumbardie e trestute®Romaine;
f.42v

Jo l’en cunquis Baiver e tute Flandres,
E Burguigne e trestute Puillanie,
Costentinnoble, dunt il out la fiance,
2330

E en Saisonie fait il ço, qu’il demandet;
Jo l’en cunquis e Escoce e Vales Islonde,
E Engletere, que il teneit sa cambre;
Cunquis l’en ai païs e teres tantes,
Que Carles tient, ki ad la barbe blanche.
2335

Pur ceste espee ai dulor e pesance:
Mielz voeill murir qu’entre paiens remaigne.
Deus! Perre, n’en laise(i)t hunir France!»

CLXXIII
Rollant ferit en une perre bise,
Plus en abat que jo ne vos sai dire.
2340

L’espee cruist, ne fruisset, ne ne brise,
Cuntre ciel amunt est resortie.
Quant veit li quens que ne la freindrat mie,
Mult dulcement la pleinst a sei meïsme:
«E! Durendal, cum es bele e seintisme!
2345

En l’oriet punt asez i ad reliques:
La dent seint Perre e del sanc seint Basilie,
E des chevels mun seignor seint Denise,
Del vestement i ad seinte Marie.
Il nen est dreiz que paiens te baillisent;
2350

De chrestiens devrez estre servie.
Ne vos ait hume ki facet cuardie!
Mult larges teres de vus avrai cunquises,
Que Carles les tent, ki la barbe ad flurie.
E li empereres en est ber e riches.»

LA CONFESSION DE ROLAND

CLXXIV
2355

Ço sent Rollant que la mort le tresprent,

Roland sent que la mort s’empare de lui,

f.43r

Devers la teste sur le quer li descent.
Desuz un pin i est alet curant,
Sur l’erbe verte s’i est culcet adenz,
Desuz lui met s’espee e l’olifan (en sumet);

Depuis sa tête elle descend vers le cœur.
Dessous un pin il est allé en courant,
Sur l’herbe verte il s’est couché sur le ventre,
Sous lui il met son épée et l’olifant.

2360

Turnat sa teste vers la paiene gent;
Pur ço l’at fait que il voelt veirement
Que Carles diet e trestute sa gent,
Li gentilz quens, qu’il fut mort cunquerant.
Cleimet sa culpe e menut e suvent;

Il a tourné sa tête vers les païens,
Il l’a fait comme cela, voulant vraiment
Que Charles dise, et tous ses vassaux,
Le noble comte qui fut mort en vainqueur.
Il clame souvent son mea culpa,

2365

Pur ses pecchez Deu (recleimet) en puroffrid lo guant. aoi.

Pour ses péchés il donne à Dieu son gant en offrande.

Don du gant droit à Dieu

CLXXV
Ço sent Rollant de sun tens n’i ad plus.
Devers Espaigne est en un pui agut;
A l’une main si ad sun piz batud:
«Deus, meie culpe vers les tues vertuz

Roland sent que son temps est fini.
Vers l’Espagne il est sur un pic pointu,
D’une main il frappe sa poitrine :
« Dieu, mea culpa, envers tes vertus,

2370

De mes pecchez, des granz e des menuz
Que jo ai fait des l’ure que nez fui
Tresqu’a cest jur que ci sui consoüt!»
Sun destre guant en ad vers Deu tendut:
Angles del ciel i descendent a lui. aoi.

« De mes péchés, les grands et les petits,
« Que j’ai faits depuis l’heure où je fut né
« Jusqu’à ce jour où je suis ici ! »
Il a tendu vers Dieu son gant droit.
Les anges du ciel descendent à lui.

CLXXVI
2375

Li quens Rollant se jut desuz un pin;
Envers Espaigne en ad turnet sun vis.
De plusurs choses a remembrer li prist:
De tantes teres cum li bers conquist,
De dulce France, des humes de sun lign,

Le comte Roland git sous un pin.
Vers l’Espagne il a tourné son visage.
De plusieurs choses il se prit à se souvenir :
De tant de terres qu’il a conquises, comme baron,
De douce France, des hommes de son lignage,

2380

De Carlemagne, sun seignor, kil nurrit.
Ne poet muer n’en plurt e ne suspirt.
Mais lui meïsme ne volt mettre en ubli,

De Charlemagne, son seigneur, qui l’a nourri.
Il ne peut s’empêcher de pleurer et soupirer.
Mais lui même ne veut pas être mis en oubli,

f.43v

Cleimet sa culpe, si priet Deu mercit:
«Veire Patene, ki unkes ne mentis,

Il clame mea culpa, demande pardon à Dieu :
« Vrai Père, qui jamais ne mentis,

2385

Seint Lazaron de mort resurrexis,
E Daniel des leons guaresis,
Guaris de mei l’anme de tuz perilz
Pur les pecchez que en ma vie fis!»
Sun destre guant a Deu en puroffrit;

« Qui ressuscita saint Lazare des morts,
« Et qui sauvas Daniel des lions,
« Sauve mon âme de tous périls,
« Pour les péchés que je fis dans ma vie ! »
Il donne à Dieu son gant droit en offrande.

2390

Seint Gabriel de sa main l’ad pris.
Desur sun braz teneit le chef enclin;
Juntes ses mains est alet a sa fin.
Deus tramist sun angle Cherubin,
E seint Michel del Peril;

Saint Gabriel l’a pris de sa main.
Sur son bras tient sa tête inclinée,
Les mains jointes, il est allé à sa fin.
Dieu envoya son ange Chérubin,
Et saint Michel du Péril.

2395

Ensembl’od els sent Gabriel i vint.
L’anme del cunte portent en pareïs.

Avec l’ensemble des saints y vint Gabriel.
Ils portent l’âme du comte au Paradis.

L’ange Gabriel vient chercher l’âme de Roland

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Suite 4e partie

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Les historiettes d’Etienne…

Nos grosses têtes ne résoudrons pas mieux ce problème….

Extrait d’une conversation entre Colbert et Mazarin sous LOUIS XIV :

Colbert: Pour trouver de l’argent, il arrive un moment où tripoter ne suffit plus.

J’aimerais que Monsieur le Surintendant m’explique comment on s’y prend pour dépenser encore quand on est déjà endetté jusqu’au cou…

Mazarin : Quand on est un simple mortel, bien sûr, et qu’on est couvert de dettes, on va en prison. Mais l’Etat… L’Etat, lui, c’est différent. On ne peut pas jeter l’Etat en prison. Alors, il continue, il creuse la dette ! Tous les Etats font ça.

Colbert : Ah oui ? Vous croyez ? Cependant, il nous faut de l’argent. Et comment en trouver quand on a déjà créé tous les impôts imaginables ?

Mazarin : On en crée d’autres.
Colbert : Nous ne pouvons pas taxer les pauvres plus qu’ils ne le sont déjà.

Mazarin : Oui, c’est impossible.

Colbert : Alors, les riches ?

Mazarin : Les riches, non plus. Ils ne dépenseraient plus.

Un riche qui dépense fait vivre des centaines de pauvres.

Colbert : Alors, comment fait-on ?

Mazarin : Colbert,tu raisonnes comme un fromage (comme un pot de chambre sous le derrière d’un malade) ! Il y a quantité de gens qui sont entre les deux, ni pauvres, ni riches….

Des Français qui travaillent, rêvant d’être riches et redoutant d’être pauvres ! C’est ceux-là que nous devons taxer, encore plus, toujours plus ! Ceux là ! Plus tu leur prends, plus ils travaillent pour compenser…

C’est un réservoir inépuisable.

Extrait du “Diable Rouge” d’Antoine Rault.

Le Saviez-vous…

Le mot “hérésie” provient du grec αἵρεσις / haíresis, qui veut dire choix.

L’hérésie est donc le choix philosophique, dogmatique ou gnostique dans une même religion. La traduction latine en est secta, secte. L’Antiquité n’attache pas de valeur péjorative à ces termes.
Dans le contexte antique, la religion étant plus rituelle que dogmatique, l’haíresis n’a pas l’aspect dramatique que revêtira l’hérésie chrétienne.

Toutefois, ces dogmes ne revêtent pas la même importance dans toutes les religions, ce qui explique différentes attitudes par rapport à l’hérésie.
La valeur péjorative est née en milieu chrétien avec les premières controverses théologiques dont témoignent Justin de Naplouse et Irénée de Lyon qui ont écrit “contre les hérésies” au IIe siècle.

Sources Wikipédia.

“A Brûle pourpoint”

Cette expression a une origine militaire.
Lorsqu’on tirait un coup de feu sur quelqu’un de très près, à bout portant, on lui brûlait le pourpoint (vêtement masculin qui couvrait le torse, utilisé entre le XIIIe et le XVIIe siècle).

Cette métaphore utilise d’abord l’idée d’efficacité (pour tuer quelqu’un , plus on est près, plus on a de chances de réussir) puis de soudaineté, de surprise (pour pouvoir tirer à brûle-pourpoint sur quelqu’un, il faut le surprendre)

“Fier comme Artaban”

Cette expression est d’origine littéraire.
Artaban est ici un personnage important d’un énorme roman, une épopée historique (12 volumes, 4153 pages), intitulé Cléopâtre et écrit par Gautier de la Calprenède (Lien externe) au milieu du XVIIe siècle.
Du succès de ce roman à l’époque n’est resté que la fierté et l’arrogance de son personnage, la sonorité de son nom ayant probablement aidé à la conservation de l’expression.

“Fier comme un pou”

Un pou est-il orgueilleux ? Personne n’a dû chercher à le savoir ou à lui poser la question avant de tenter de s’en débarasser.
Par contre, on sait que le coq a une posture fière.
Or pou est une forme dialectale de l’ancien français pouil, poul, venu du latin pullus qui voulait dire coq ou poulet.

“L’habit ne fait pas le moine”

Proverbe dont on trouve les premières traces au XIIIe siècle et qui serait tiré du latin médiéval.

Selon certains, ce proverbe viendrait d’une déformation progressive de la traduction de l’expression latine de Plutarque ‘barba non facit philosophum’ qui signifiait ‘la barbe ne fait pas le philosophe’.

D’autres disent qu’il aurait pour origine un fait historique : en 1297, pour réussir à s’emparer par la ruse de la forteresse bâtie sur le rocher monégasque, François Grimaldi et ses compagnons d’armes se sont déguisés en moines franciscains, fait rappelé sur les armoiries de Monaco (Lien externe).

Enfin, peut-être faut-il simplement voir une certaine ironie dans cette expression.
En effet, lorsqu’elle est apparue, les moines de l’époque étaient bien loin de suivre leurs préceptes. N’hésitant pas à accumuler des biens, à ripailler, à courir la gueuse ou à trucider à tout-va dans les batailles, ils avaient un comportement très éloigné de celui que leur tenue aurait pu laisser supposer.
Ainsi, un brigand désireux de détrousser un moine en le supposant faible, pouvait tomber sur bien plus fort et rusé que lui.

“Mettre sur la sellette”

Avant la Révolution, on faisait s’asseoir le présumé coupable sur un petit tabouret très bas, ‘la sellette’.
Celle-ci pouvait être recouverte d’un tapis quand l’accusé était une personne de haut rang.
La petite taille du banc obligeait à une posture jugée d’autant plus humiliante qu’on y paraissait les fers aux pieds.

“Faux-jeton”

Aujourd’hui, pour faire des calculs, les opérations posées sur une feuille de papier nous semblent d’une totale évidence.
Mais avant que les chiffres arabes et le système décimal ne deviennent d’usage courant, les montants monétaires étaient calculés selon la méthode du “jet”, sur des planchettes où étaient tracées des colonnes (correspondantes aux deniers, sols, livres…) dans lesquelles on posait et accumulait des jetons pour faire des totaux.
Ces jetons ayant parfois l’apparence de vraies pièces, certains tentaient de s’en servir comme telles auprès des personnes simples, d’où l’expression “faux comme un jeton”.

Un Coffret Audio à offrir…

Une merveille, un trésor, une perle rare, le ”Royaume oublié” est un coffret audio contenant trois cd et un livret traduit en six langues. Une oeuvre rare produit de la collaboration de Jordi Savall, de Montserrat Figueras, d’Anne Brenon, de la Capella Reial de Catalunya, d’Hesperion XXI, de Pascal Bertin, Marc Mauillon, Lluis Vilamajo, Furio Zanasi.
Cette évocation sans équivalent de la tragédie cathare occitane, toute en finesse, mêle le propos des troubadours du temps, les chants d’Hildegarde de Bingen, chants spirituels et danses arabo-andalouses.
Date et lieu d’enregistrement : avril, juin, juillet et août 2009 à la Collégiale de Cardona (Catalogne), à la Chapelle Nôtre Dame de Bon.
Il faut écouter et lire cette oeuvre majestueuse, à tout prix !

prix fnac 42 euros, 35 euros sur le site www.alia-vox.com.

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