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TRADUCTION EN COURS, MERCI DE VOTRE INDULGENCE, CECI EST UN PREMIER JET QUI SERA RETRAVAILLÉ ULTÉRIEUREMENT

La Chanson de Roland a été composée vers 1090.
Dans une bataille d’arrière-garde à Roncevaux, Rodlanz, neveu de Charlemagne, trouve la mort de manière héroïque.

Les Textes de la Chanson de Roland (Manuscrit d’Oxford)

Laisses I – XLIX

Laisses L – XCIX

Laisses C – CXLIX

Laisses CL – CXCIX

Laisses CC – CCXLIX

Laisses CCLCCXCI

Suite 2e partie

Suite 3e partie

Suite 4e partie

La Chanson de Roland

Dernière mise à jour : 2012-05-17 17:38:43

TRADUCTION EN COURS, MERCI DE VOTRE INDULGENCE, CECI EST UN PREMIER JET QUI SERA RETRAVAILLÉ ULTÉRIEUREMENT


Divers scènes de la chanson de Roland

Intoduction une origine étonnante

Taillefer, combattant aux côtés de Guillaume le Conquérant à Hastings aurait entonné la Chanson de Roland pour galvaniser les troupes normandes. D’après de nombreux historiens, tout au long du XIe siècle et du XIIe siècle, les troupes françaises auraient régulièrement déclamé ce chant carolingien avant de livrer bataille. On raconte aussi que le roi Jean demanda un jour à ses soldats : « pourquoi chanter Roland s’il n’y a plus de Roland ? » Ce à quoi un homme répondit : « il y aurait encore des Roland s’il y avait des Charlemagne. »—source wikipedia—

Le thème de la Chanson de Roland relate un fait historique, noté par Eginhard, abbé laïque du monastère de Saint Pierre à Gand, chroniqueur et bibliothécaire de Charlemagne, il écrivit la “Vita Karoli Magni”, récit de la vie de Charlemagne.

En 778, Charlemagne, alors roi des Francs, traverse les Pyrénées, “appelé en Espagne par les Maures qui se disent divisés”, il les trouve réconciliés. Charlemagne tente de placer aux limites de l’Espagne, une Marche solide qui le protègerait des seigneurs Maures de l’émirat de Cordoue. Charlemagne fait raser Pampelune mais il est bientôt rappelé par un soulèvement en Aquitaine et par une invasion saxonne de son Empire en Frise Orientale.

Le 15 août 778, l’arrière-garde de son armée est surprise dans les défilés près de Ronces Valles, au flanc espagnol des Pyrénées par des montagnards basques qui massacrent les soldats, pillent le train des bagages, emportent le trésor royal, puis se dispersent.

Parmi les victimes dont l’histoire a retenu les noms, se trouve Roland, “Britannici limitis praefectus” ou préfet de la marche face aux Britanniques, c’est-à-dire la marche qui comprenait la côte entre l’embouchure de l’Escaut et la Somme. Charlemagne établissait des marches le long des zones tributaires et aux frontières des envahisseurs possibles.

Marche de Bretagne

La marche dont Roland était préfet ou comte n’était pas établie en Bretagne “française”; Einhard aurait écrit dans ce cas Armorici limitis et non pas Britannici limitis. La Bretagne n’était connue à cette époque, que sous le nom d’Armorique. Ce ne sera qu’au douzième siècle au plus tôt qu’apparaîtra, à côté d’Armorique le vocable Petite-Bretagne.

S’il y eut des siècles plus tard des “marches” – au pluriel – en Bretagne, elles furent établies par les seigneurs celtes pour s’opposer par la force à la politique d’expansion violente des rois de France ; mais sous Charlemagne il n’y en eut point.

Des églises avaient été bâties par les Francs, longtemps avant 778, dans la presqu’île armoricaine et Charlemagne aurait établi cette marche dans la partie de l’Armorique qui la rattachait à la Gaule? Le futur empereur d’Occident, dont l’Empire s’étendait depuis la Navarre jusqu’à la Bohème, depuis Rome jusqu’à l’Elbe avait déjà étouffé dans le sang toute velléité d’insurrection, comme Pépin l’avait fait avant lui. Il aurait donc créé une marche devant ce qui à ses yeux ne devait pas être plus qu’un pagus comme tant d’autres. D’autre part, Charlemagne a convié les chefs armoricains à ses assemblées de mars et de mai. L’eût-il fait si ce peuple se fût trouvé hors des frontières de son empire ?

N’est-ce pas solliciter le texte que de traduire “Britannici limitis” par “marche de Bretagne française” ?

Roland était donc comte de la marche britannique, dans un pays qu’on a appelé Flandre. C’est en Flandre où le souvenir de Roland est resté vivace et en flamand que l’épopée fut écrite.

La chanson peut être divisée en quatre parties

1er partie. (voir ci-dessous) La trahison de Ganelon : Ganelon, beau-frère de Charlemagne et beau-père de Roland, jaloux de la préférence de Charlemagne envers son neveu auquel l’empereur a confié l’arrière-garde de ses armées, trahit Roland. Il intrigue avec le calife Marsile, roi des Sarrasins pour s’assurer de la mort de Roland. Cette partie va de la laisse 1 à 79 dans la chanson.

2e partie. La bataille de Roncevaux : Roland et son compagnon le chevalier Olivier meurent dans la bataille ainsi qu’un grand nombre de Sarrasins et de Francs. Cette partie va de la laisse 80 à la laisse 176.

3e partie. La vengeance de Charlemagne sur les Sarrasins : Roland avait sonné du cor pour alerter Charlemagne mais quand ses armées arrivent pour secourir l’arrière-garde, le comte est déjà mort. Charlemagne venge alors son neveu en battant les Sarrasins avec l’aide de Dieu. Cette partie va de la laisse 177 à la laisse 266.

4e partie. Le jugement de Ganelon : Après la bataille, Charlemagne fait juger Ganelon qui est condamné à mourir écartelé. Cette partie va de la laisse 267 à la laisse 291.


Première page du manuscrit

LAISSES 1 À 79 : LA TRAHISON DE GANELON

A SARAGOSSE, CONSEIL TENU PAR LE ROI MARSILE

I
Carles li reis, nostre emperere magnes
Set anz tuz pleins ad estet en Espaigne:
Tresqu’en la mer cunquist la tere altaigne.
N’i ad castel ki devant lui remaigne;

Charles le roi, notre grand empereur,
sept ans entiers est resté en Espagne :
Jusqu’à la mer, il a conquis la haute terre.
Pas de château qui tienne devant lui,

5

Mur ne citet n’i est remes a fraindre,
Fors Sarraguce, ki est en une muntaigne.
Li reis Marsilie la tient, ki Deu nen aimet;
Mahumet sert e Apollin recleimet:
Nes poet guarder que mals ne l’i ateignet. aoi.

Pas de cité ni de mur qui reste encore debout
Hors Saragosse, qui est sur une montagne.
Le roi Marsile la tient, Marsile qui n’aime pas Dieu,
Qui sert Mahomet et prie Apollon ;
Mais le malheur va l’atteindre : il ne s’en peut garder.

II
10

Li reis Marsilie esteit en Sarraguce.
Alez en est en un verger suz l’umbre;
Sur un perrun de marbre bloi se culchet,
Envirun lui plus de vint milie humes.
Il en apelet e ses dux e ses cuntes:

Le roi Marsile était à Saragosse.
Il est allé à l’ombre d’un verger ;
Sur un perron de marbre bleu se couche :
Autour de lui sont plus de vingt mille hommes.
Il en appelle à ses ducs, et à ses comtes :

15

«Oëz, seignurs, quel pecchet nus encumbret:
Li emper[er]es Carles de France dulce
En cest païs nos est venuz cunfundre.
Jo nen ai ost qui bataille li dunne,
Ne n’ai tel gent ki la sue derumpet.

« Oyez, seigneurs, dit-il, le mal qui nous accable :
« Charles, l’empereur de France la douce,
« Pour nous confondre est venu dans ce pays.
« Plus n’ai d’armée pour lui livrer bataille,
« Plus n’ai de gent pour disperser la sienne.

20

Cunseilez mei cume mi savie hume,
Si me guarisez e de mort et de hunte.»
N’i ad paien ki un sul mot respundet,
Fors Blancandrins de Castel de Valfunde.

« Donnez-moi un conseil, comme mes hommes sages,
« Et préservez-moi de la mort, de la honte.
Pas un païen, pas un ne répond un seul mot,
Hors Blancandrin, du château de Val-Fonde.

III
Blancandrins fut des plus saives paiens:

Blancandrin, parmi les païens, était l’un des plus sages:

25

De vasselage fut asez chevaler,
Prozdom i out pur sun seignur aider;
E dist al rei: «Ore ne vus esmaiez!
Mandez Carlun a l’orguillus, e al fier,

Chevalier de grande vaillance,
Homme de bon conseil pour aider son seigneur :
« Ne vous effrayez point, dit-il au roi.
« Envoyez un message à Charles, à ce fier, à cet orgueilleux

f.1v

Fedeilz servises e mult granz amistez.

« Promettez-lui service fidèle et très-grande amitié.

30

Vos li durrez urs e leons e chens,
Set cenz camelz e mil hosturs muers,
D’or e d’argent .IIII.C. muls cargez,
Cinquante carre, qu’en ferat carier:
Ben en purrat luer ses soldeiers.

« Faites-lui présent de lions, d’ours et de chiens,
« De sept cents chameaux, de mille autours qui aient mué ;
« Donnez-lui quatre cents mulets chargés d’or et d’argent,
« Tout ce que cinquante chars peuvent porter :
« Le roi de France enfin pourra payer ses soldats.

35

En ceste tere ad asez osteiet;
En France, ad Ais, s’en deit ben repairer.
Vos le sivrez a la feste seint Michel:
Si recevrez la lei de chrestiens,
Serez ses hom par honur e par ben.

« Mais assez longtemps il a campé dans ce pays
« Et n’a plus qu’à retourner en France, à Aix.
« Vous l’y suivrez, à la fête de saint Michel ;
« Et là, vous vous convertirez à la foi chrétienne.
« Vous serez son homme en tout bien, tout honneur.

40

S’en volt ostages, e vos l’en enveiez,
U dis u vint pur lui afiancer.
Enveiu[n]s i les filz de noz muillers:
Par nun d’ocire i enveierai le men.

« S’il exige des otages, eh bien ! vous lui en enverrez
« Dix ou vingt, pour avoir sa confiance.
« Oui, envoyons-lui les fils de nos femmes.
« Moi, tout le premier, je lui livrerai mon fils, dût-il y mourir.

f.2r

Asez est melz qu’il i perdent le chefs,

« Mieux vaut qu’ils y perdent la tête

45

Que nus perduns l’onur ne la deintet,
Ne nus seiuns cunduiz a mendeier.» aoi.

« Que de nous voir enlever notre seigneurie et notre terre
« Et d’être réduits à mendier.

IV
Dist Blancandrins: «Pa[r] ceste meie destre
E par la barbe ki al piz me ventelet,
L’ost des Franceis verrez sempres desfere.

« Par ma main droite que voici, dit Blancandrin,
« Et par cette barbe que le vent fait flotter sur ma poitrine,
« Vous verrez soudain les Français lever leur camp

50

Francs s’en irunt en France la lur tere.
Quant cascuns ert a sun meillor repaire,
Carles serat ad Ais, a sa capele;
A seint Michel tendrat mult halte feste.
Vendrat li jurz, si passerat li termes,

« Et s’en aller dans leur pays, en France.
« Une fois qu’ils seront de retour en leur meilleur logis,
« Charles, à sa chapelle d’Aix,
« Donnera pour la Saint-Michel une très-grande fête.
« Le jour où vous devrez venir arrivera, le terme passera,

55

N’orrat de nos paroles ne nuveles.
Li reis est fiers e sis curages pesmes:
De noz ostages ferat tre[n]cher les testes;
Asez est mielz, qu’il i perdent les testes,
Que nus perduns clere Espaigne, la bele,

« Et Charles ne recevra plus de nos nouvelles.
« L’Empereur est terrible, son cœur est implacable ;
« Il fera trancher la tête de nos otages.
« Mais il vaut mieux qu’ils y laissent leur tête
« Que de perdre claire Espagne la belle

60

Ne nus aiuns les mals ne les suffraites.»
Dient paien: «Issi poet il ben estre!»

« Et de souffrir tant de maux et de douleurs.
« C’est peut-être vrai. » s’écrient les païens.

V
Li reis Marsilie out sun cunseill finet:
Sin apelat Clarin (...) de Balaguet,
Estamarin e Eudropin, sun per,

Le conseil du roi Marsile est terminé.
Le roi mande alors Clarin de Balaguer,
Avec Estramarin et son pair Eudropin,

65

E Priamun e Guarlan le barbet,
E Machiner e sun uncle, Maheu,
E Joüner e Malbien d’ultremer,
E Blancandrins, por la raisun cunter.
Des plus feluns dís en ad apelez:

Priamon avec Garlan le barbu,
Machiner avec son oncle Matthieu,
Joïmer avec Maubien d’outre-mer,
Et Blancandrin, pour leur exposer son dessein.
Il fait ainsi appel à dix païens, des plus félons :

70

«Seignurs baruns, a Carlemagnes irez;
Il est al siege a Cordres la citet.
Branches d’olives en voz mains porterez,
Ço senefiet pais e humilitet.
Par voz saveirs sem puez acorder,

« Seigneurs barons, vous irez vers Charlemagne,
« Qui est en ce moment au siége de la cité de Cordres.
« Vous prendrez dans vos mains des branches d’olivier,
« En signe de soumission et de paix.
« Si vous avez l’art de me réconcilier avec Charles,
75

Jo vos durrai or e argent asez,
Teres e fiéz tant cum vos en vuldrez.»
Dient paien: «De ço avun nus asez!» aoi.

« Je vous donnerai or et argent,
« Terres et fiefs autant que vous en voudrez.
« Eh ! répondent les païens, nous en avons assez. »

VI
Li reis Marsilie out finet sun cunseill;
Dist a ses humes: «Seignurs, vos en ireiz;

Le conseil de Marsile est terminé:
« Seigneurs, dit-il à ses hommes, vous allez partir

80

Branches d’olive en voz mains portereiz,
Si me direz a Carlemagne, le rei,
Pur le soen Deu qu’il ait m(er)ercit de mei.
Ja einz ne verrat passer cest premer meis,
Que jel sivrai od mil de mes fedeilz,

« Avec des branches d’olivier dans vos mains.
« Dites de ma part au roi Charles
« Qu’au nom de son Dieu il ait pitié de moi :
« Avant qu’un seul mois soit passé,
« Je le suivrai avec mille de mes fidèles,

85

Si recevrai la chrestiene lei,

« Pour recevoir la loi chrétienne

f.2v

[S]erai ses hom par amur e par feid;
S’il voelt ostages, il en avrat par veir.»
Dist Blancandrins: «Mult bon plait en avreiz.» aoi.

« Et devenir son homme par amour et par foi.
« S’il veut des otages, il en aura.
« Bien, dit Blancandrin. Vous aurez là un bon traite. »

VII
Dis blanches mules fist amener Marsilies,

Marsile fit alors amener dix mules blanches

90

Que li tramist li reis de Suatilie;
Li frein sunt d’or, les seles d’argent mises.
Cil sunt muntez ki le message firent,
Enz en lur mains portent branches d’olive.
Vindrent a Charles ki France ad en baillie:

Que lui envoya jadis le roi de Sicile.
Les freins sont d’or, les selles d’argent ;
Les dix messagers y sont montés,
Portant des branches d’olivier dans leurs mains.
Et voici qu’ils arrivent près du roi qui tient la France en son pouvoir.

95

Nes poet guarder que alques ne l’engignent. aoi.

Charles a beau faire : ils le tromperont.

A CORDRES. CONSEIL TENU PAR CHARLEMAGNE

VIII
Li empereres se fait e balz e liez,
Cordres ad prise e les murs peceiez,
Od ses cadables les turs en abatied.
Mult grant eschech en unt si chevaler

L’Empereur se fait tout joyeux et est de belle humeur.
Il a pris Cordres, il en a mis les murs en pièces,
Avec ses machines il en a abattu les tours ;
Ses chevaliers y ont fait un butin très-abondant

100

D’or e d argent e de guarnemenz chers.
En la citet nen ad remes paien,
Ne seit ocis, u devient chrestien.
Li empereres est en un grant verger,
Ensembl od lui Rollant et oliver

D’or, d’argent, de riches armures.
Dans la ville il n’est pas resté un seul païen
Qui ne soit forcé de choisir entre la mort et le baptême…
Le roi Charles est dans un grand verger ;
Avec lui sont Roland et Olivier,

105

Sansun li dux e anseis li fiers
Gefreid d anjou le rei gunfanuner,
E si i furent e gerin et gerers,
La u cist furent, des altres i out bien:
De dulce france i ad quinze milliers.

Le duc Samson, le fier Anséis,
Geoffroi d’Anjou, qui porte le gonfanon royal,
Gérin et son compagnon Gérier
Et, avec eux, beaucoup des autres :
Car il y avait bien là quinze mille chevaliers de la douce France.

110

Sur palies blancs siedent cil cevaler,
As tables juent pur els esbaneier
E as eschecs li plus saive e li veill,
E escremissent cil bacheler leger.

Ils sont assis sur des tapis blancs,
Et, pour se divertir, jouent aux tables ;
Les plus sages, les plus vieux jouent aux échecs,
Et les bacheliers légers à l’escrime…

f.3r

Desuz un pin delez un eglenter

Sous un pin, près d’un églantier,

115

Un faldestoed i unt fait tut d or mer,
La siet li reis, ki dulce france tient.
Blanche ad la barbe e tut flurit le chef,
Gent ad le cors e le cuntenant fier,
S’est, kil demandet, ne l estoet enseigner.

Est un fauteuil d’or massif :
C’est là qu’est assis le roi qui tient douce France.
Sa barbe est blanche et son chef tout fleuri ;
Son corps est beau, et fière est sa contenance.
A celui qui le veut voir il n’est pas besoin de le montrer.

120

E li message descendirent a pied,
Sil saluerent par amur e par bien.

Les messagers païens descendent de leurs mules,
Et saluent Charles en tout bien, tout amour.

PROPOSITION DE PAIX

IX
Blancandrins ad tut premereins parled,
E dist al rei: «Salvez seiez de Deu
Le glorius, que de[v]u[n]s aürer!

Blancandrin, le premier, prend la parole,
Et dit au roi: « Salut au nom de Dieu,
« Du Glorieux que vous devez adorer !

125

Iço vus mandet reis Marsilies, li bers:
Enquis ad mult la lei de salvetez;
De sun aveir vos voelt asez duner,
Urs e leuns e veltres enchaignez,
Set cenz cameilz e mil hosturs muez,

« Voici ce que vous mande le roi Marsile, le vaillant :
« Après s’être bien enquis de votre loi, qui est la loi du salut,
« Il veut largement partager ses trésors avec vous.
« Vous aurez des lions, des ours, des lévriers enchaînés,
« Sept cents chameaux, mille autours après la mue,

130

D’or e d’argent .IIII. cenz muls trussez,
Cinquante care, que carier en ferez;
Tant i avrat de besanz esmerez
Dunt bien purrez voz soldeiers luer.
En cest païs avez estet asez;

« Quatre cents mulets chargés d’argent et d’or,
« Cinquante chars que vous remplirez de ces richesses.
« Vous aurez tant et tant de besants de l’or le plus fin,
« Que vous pourrez payer tous vos soldats.
« Mais il y a trop longtemps que vous êtes en ce pays,

135

En France, ad Ais, devez bien repairer;
La vos sivrat, ço dit mis avoez.»
Li empereres tent (...) ses mains vers Deu,
Baisset sun chef, si cumencet a penser. aoi.

« Et vous n’avez plus qu’à retourner en France, à Aix.
« Mon maître vous y suivra, c’est lui-même qui vous le promet,
L’Empereur élève alors ses deux mains vers Dieu ;
Il baisse la tête et commence à penser.

X
Li empereres en tint sun chef enclin;

L’Empereur demeurait là, tête baissée ;

140

De sa parole ne fut mie hastifs:
Sa custume est qu’il parolet a leisír.

Car jamais sa parole ne fut hâtive,
Et sa coutume était de ne parler qu’à loisir.

f.3v

Quant se redrecet, mult par out fier lu vis;
Dist as messages: «Vus avez mult ben dit.
Li reis Marsilies est mult mis enemis.

Quand enfin il se redressa, très-fier était son visage :
« Vous avez bien parlé, dit-il aux messagers.
« Il est vrai que le roi Marsile est mon grand ennemi.

145

De cez paroles que vos avez ci dit,
En quel mesure en purrai estre fiz?»
– «Voet par hostages,» ço dist li Sarrazins,
«Dunt vos avrez ú dis ú quinze ú vint.
Pa[r] num de ocire i metrai un mien filz,

« Mais enfin, ces paroles que vous venez de prononcer,
« Dans quelle mesure puis-je m’y fier ?
« Vous aurez des otages, répond le Sarrasin ;
« Nous vous en donnerons dix, quinze ou vingt.
« Mon fils sera du nombre, dût-il y périr.

150

E sin avrez, ço quid, de plus gentilz.
Quant vus serez el palais seignurill,
A la grant feste seint Michel del Peril,
Mis avoez la vos sivrat, ço dit;
Enz en voz bainz que Deus pur vos i fist,

« Et vous en aurez, je pense, de plus nobles encore.
« Lorsque vous serez. de retour en votre palais seigneurial,
« A la grande fête de saint Michel du Péril,
« Mon maître, c’est lui qui vous le promet, vous suivra
« A vos eaux d’Aix, que Dieu a fait jaillir pour vous.

155

La vuldrat il chrestiens devenir.»
Charles respunt: «Uncore purrat guarir.» aoi.

« Là, il consentira à devenir chrétien.
« C’est ainsi, répond Charles, qu’il peut encore se sauver. »

XI
Bels fut li vespres e li soleilz fut cler.
Les dis mulez fait Char[l]es establer,
El grant verger fait li reis tendre un tref,

Le soir fut beau, le soleil clair.
Charles fait conduire les dix mules dans ses étables,
Puis, dans le grand verger, fait tendre un pavillon

160

Les dis messages ad fait enz hosteler;
.XII. serjanz les unt ben cunreez.
La noit demurent tresque vint al jur cler.
Li empereres est par matin levet;
Messe e matines ad li reis escultet.

Et y donne l’hospitalité aux dix messagers :
Douze sergents les servent et leur font fête ;
Jusqu’au jour clair ils y passent la nuit…
L’Empereur se lève de grand matin.
Charles entend messe et matines,

165

LE CONSEIL DES BARONS

Desuz un pin en est li reis alez,
Ses baruns mandet pur sun cunseill finer:
Par cels de France voelt il del tut errer. aoi.

Sous un pin le roi va s’assoir,
Et mande ses barons pour tenir son conseil :
Car il ne veut rien faire sans ceux de France.

XII
Li emper[er]es s’en vait desuz un pin.
Ses baruns mandet pur sun cunseill fenir:

L’Empereur va sous un pin,
Et mande ses barons pour tenir son conseil :

f.4r

Le duc Oger, (e) l’arcevesque Turpin,
Richard li Vélz e sun nev[old] Henri,
E de Gascuigne li proz quens Acelin
Tedbald de Reins e Milun, sun cusin;
E si i furent e Gerers e Gerin;

C’est le duc Ogier et l’archevêque Turpin ;
C’est Richard le vieux et son neveu Henri ;
C’est le brave comte de Gascogne, Acelin ;
C’est Thibaud de Reims et son cousin Milon.
Gérier et Gérin y sont aussi,

175

Ensembl’ od els li quens Rollant i vint,
E Oliver, li proz e li gentilz;
Des Francs de France en i ad plus de mil.
Guenes i vint, ki la traïsun fist.
Des ore cumencet le cunseill que mal prist. aoi.

Et le comte Roland y est venu avec eux,
Suivi du noble et vaillant Olivier.
Il y a là plus de mille Français de France.
On y voit aussi Ganelon, celui qui fit la trahison.
Alors commence ce conseil de malheur.

XIII
180

«Seignurs barons,» dist li emperere Carles,
«Li reis Marsilie m’ad tramis ses messages;
De sun aveir me voelt duner grant masse,
Urs e leuns e veltres caeignables,
Set cenz cameilz e mil hosturs muables,

« Seigneurs barons, dit l’empereur Charles,
« Le roi Marsile vient de m’envoyer ses messagers.
« De ses richesses, il veut me donner une grande partie,
« Des lions, des ours, des lévriers enchaînés,
« Sept cents chameaux, mille autours après leur mue,

185

Quatre cenz mulz cargez del ór d’Arabe,
Avoec iço plus de cinquante care;
Mais il me mandet que en France m’en alge:
Il me sivrat ad Aís, a mun estage,
Si recevrat la nostre lei plus salve;

« Quatre cents mulets chargés d’or arabe,
« Tout ce que cinquante chars peuvent porter.
« Mais il y met cette condition : c’est que je retourne en France.
« Il s’engage à me rejoindre dans mon palais d’Aix,
« Pour y recevoir notre loi, qui est la loi du salut.

190

Chrestiens ert, de mei tendrat ses marches;
Mais jo ne sai quels en est sis curages.»
Dient Franceis: «Il nus i cuvent guarde!» aoi.

« Il se fera chrétien et tiendra de moi ses Marches.
« Mais en a-t-il vraiment l’intention, c’est ce que je ne sais pas.
« Prenons bien garde, » s’écrient les Français.

XIV
Li empereres out sa raisun fenie.
Li quens Rollant, ki ne l’otriet mie,

L’Empereur a fini son discours.
Le comte Roland, qui point ne l’approuve,

195

En piez se drecet, si li vint cuntredire.
Il dist al rei: «Ja mar crerez Marsilie.
Set anz [ad] pleins, que en Espaigne venimes;

Se lève, et, debout, parle contre son oncle :
« Croire Marsile, ce serait folie, dit-il au roi.
« Il y a sept grandes années que nous sommes entrés en Espagne.

f.4v

Jo vos cunquis e Noples e Commibles,
Pris ai Valterne e la tere de Pine

« Je vous ai conquis Commible et Nobles ;
« J’ai pris Valtierra et la terre de Pine,

200

E Balasgued e Tuele e Sezilie.
Li reis Marsilie i fist mult que traïtre:
De ses pai[ens il vus] enveiat quinze,
Cha(n)cuns portout une branche d’olive;
Nuncerent vos cez paroles meïsme.

« Avec Balaguer, Tudele et Sebile.
« Mais quant au roi Marsile, il s’est toujours conduit en traître.
« Jadis il vous envoya quinze de ses païens,
« Portant chacun une branche d’olivier,
« Et qui vous tinrent exactement le même langage.

205

A vos Franceis un cunseill en presistes:
Loerent vos alques de legerie.
Dous de voz cuntes al paien tramesistes,
L’un fut Basan e li altres Basilies;
Les chef en prist es puis desuz Haltilie.

« Vous prîtes aussi le conseil de vos Français,
« Qui furent assez fous pour être de votre avis.
« Alors vous envoyâtes au païen deux de vos comtes :
« L’un était Basan, l’autre Basile.
« Que fit Marsile? Il leur coupa la tête, là-haut, dans les montagnes au-dessus de Haltoïe.

210

Faites la guer[re] cum vos l’avez enprise:
En Sarraguce menez vostre ost banie,
Metez le sege a tute vostre vie,
Si vengez cels que li fels fist ocire!» aoi.

« Faites, faites la guerre, comme vous l’avez entreprise ;
« Conduisez sur Saragosse votre armée ;
« Mettez-y le siége, dût-il durer toute votre vie ;
« Et vengez ceux que le félon Marsile a fait mourir. »

XV
Li empe[re]re en tint sun chef enbrunc,

L’Empereur tient la tête baissée.

215

Si duist sa barbe, afaitad sun gernun,
Ne ben ne mal ne respunt sun nevuld.
Franceis se taisent ne mais que Guenelun,
En piez se drecet, si vint devant Carlun,
Mult fierement cumencet sa raisun,

Il tourmente sa barbe et tire sa moustache ;
A son neveu ne répond rien, ni bien ni mal.
Tous les Français se taisent, tous, excepté Ganelon.
Ganelon se lève, s’avance devant Charles,
Et très-fièrement commence son discours :

220

E dist al rei: «Ja mar crerez bricun,
Ne mei ne altre, se de vostre prod nun.
Quant ço vos mandet li reis Marsiliun,
Qu’il devendrat jointes ses mains tis hom,
E tute Espaigne tendrat par vostre dun,

« N’en croyez pas les fous, dit-il au roi ;
« N’en croyez ni les autres ni moi ; n’écoutez que votre avantage.
« Quand le roi Marsile vous fait savoir
« Qu’il est prêt à devenir, mains jointes, votre vassal ;
« Quand il consent à tenir toute l’Espagne de votre main

f.5r

Puis recevrat la lei que nus tenum,
Ki ço vos lodet que cest plait degetuns,
Ne li chalt, sire, de quel mort nus muriuns.
Cunseill d orguill n’est dreiz que a plus munt,
Laissun les fols, as sages nus tenuns.» aoi.

« Et à recevoir notre foi,
« Celui qui vous conseille de rejeter de telles offres
« Ne se soucie guère de quelle mort nous mourrons.
« C’est là le conseil de l’orgueil, et il ne doit par l’emporter plus longtemps.
« Laissons les fous, et tenons-nous aux sages. »

XVI
230

Apres iço i est Neimes venud;
Meillor vassal n’aveit en la curt nul,
E dist al rei: «Ben l’avez entendud,
Guenes li quens ço vus ad respondud,
Saveir i ad, mais qu’il seit entendud.

Naimes alors s’avance à son tour ;
Dans toute la cour il n’est pas de meilleur vassal :
« Vous l’avez entendu, dit-il au roi ;
« Vous avez entendu la réponse du comte Ganelon.
« Sage conseil, pourvu qu’il soit suivi !

235

Li reis Marsilie est de guere vencud:
Vos li avez tuz ses castels toluz,
Od voz caables avez fruiset ses murs,
Ses citez arses e ses humes vencuz;
Quant il vos mandet, qu’aiez mercit de lui,

« Le roi Marsile est vaincu dans la guerre.
« Vous lui avez enlevé toutes ses forteresses ;
« Vos machines ont brisé tous ses murs ;
« Vous avez brûlé ses villes, vous avez battu ses hommes.
« Or il ne vous demande aujourd’hui que d’avoir pitié de lui :

240

Pecchet fereit, ki dunc li fesist plus,
U par ostage vos (en) voelt faire soürs;
Ceste grant guerre ne deit munter a plus.»
Dient Franceis: «Ben ad parlet li dux.» aoi.

« Ce serait péché que d’exiger davantage,
« D’autant que par ses otages il vous offre toute garantie.
« Car il est temps que cette grande guerre prenne fin. »
Tous les Français de dire alors : « Le duc a bien parlé. »

LA REMISE DU GANT À GANELON

XVII
– «Seignurs baruns, qui i enveieruns

« Seigneurs barons, quel messager pourrions-nous envoyer

245

En Sarraguce al rei Marsiliuns?»
Respunt dux Neimes: «Jo irai par vostre dun!
Livrez m’en ore le guant e le bastun.»
Respunt li reis: «Vos estes saives hom;
Par ceste barbe e par cest men gernun,

« Vers le roi Marsile à Saragosse ?
« J’irai, si vous le voulez bien, répond, duc Naimes.
« Donnez-moi sur-le-champ le gant et le bâton.
« Non, répond le roi, vous êtes un homme sage.
« Par la barbe et les moustaches que voici,

250

Vos n’irez pas uan de mei si luign.

« Vous n’irez pas à cette heure aussi loin de moi.

f.5v

Alez sedeir, quant nuls ne vos sumunt.»

« Rasseyez-vous : personne ne vous appelle. »

XVIII
– «Seignurs baruns, qui i purruns enveier
Al Sarrazin ki Sarraguce tient?»
Respunt Rollant: «Jo i puis aler mult ben!»

« Seigneurs barons, quel messager pourrions-nous envoyer
« Vers le Sarrasin qui règne à Saragosse ?
« J’y puis fort bien aller, s’écrie Roland.

255

– «Nu ferez certes!» dist li quens Oliver;
«Vostre curages est mult pesmes e fiers;
Jo me crendreie, que vos vos meslisez.
Se li reis voelt, jo i puis aler ben.»
Respunt li reis: «Ambdui vos en taisez!

« Non, certes, répond le comte Olivier.
« Vous avez un cœur trop ardent et farouche ;
« Vous vous attireriez quelque bataille.
« J’irai plutôt, s’il plaît au roi.
« Taisez-vous tous les deux, répond l’Empereur ;

260

Ne vos ne il n’i porterez les piez.
Par ceste barbe que veez [blancheier],
Li duze per mar i serunt jugez!»
Franceis se taisent: as les vus aquisez.

« Certes, vous n’y mettrez les pieds ni l’un ni l’autre.
« Par cette barbe blanche que vous voyez,
« J’entends qu’on ne choisisse point les douze pairs. »
Les Français se taisent ; les voilà cois.

XIX
Turpins de Reins en est levet del renc,

Turpin de Reims se lève, sort de son rang :

265

E dist al rei: «Laisez ester voz Francs!
En cest païs avez estet set anz;
Mult unt oüd e peines e ahans.
Dunez m’en, sire, le bastun e le guant,
E jo irai al Sarazin en Espaigne,

« Laissez en paix vos Francs, dit-il au roi.
« Vous êtes depuis sept ans dans ce pays,
« Et vos barons n’y ont eu que travaux et douleurs.
« C’est à moi, Sire, qu’il faut donner le gant et le bâton.
« J’irai trouver le Sarrasin d’Espagne,

270

Sin vois vedeir alques de sun semblant.»
Li empereres respunt par maltalant:
«Alez sedeir desur cel palie blanc!
N’en parlez mais, se jo nel vos cumant!» aoi.

« Et lui dirai un peu ma façon de penser. »
L’Empereur, plein de colère, lui répond :
« Allez vous rasseoir sur ce tapis blanc,
« Et ne vous avisez plus de parler, à moins que je ne vous l’ordonne. »

XX
– «Francs chevalers,» dist li emperere Carles,

« Chevaliers francs, dit l’empereur Charles,

275

«Car m’eslisez un barun de ma marche,
Qu’a Marsiliun me portast mun message.»
Ço dist Rollant: «Ço ert Guenes, mis parastre.»
Dient Franceis: «Car il le poet ben faire;

« Élisez-moi un baron de ma terre,
« Qui soit mon messager près de Marsile. »
« Eh ! dit Roland, ce sera Ganelon, mon beau-père :
« Il s’en acquitterait fort bien, s’écrient tous les Français.

f.6r

Se lui lessez, n’i trametrez plus saive.»

« Si vous le laissez ici, vous n’en trouverez point de meilleur.
280

E li quens Guenes en fut mult anguisables;
De sun col getet ses grandes pels de martre,
E est remes en sun blialt de palie.
Vairs out [les oilz] e mult fier lu visage,
Gent out le cors e les costez out larges;

Le comte Ganelon en est tout plein d’angoisse ;
Il rejette de son cou ses grandes peaux de martre,
Et reste avec son seul bliaut de soie.
Il a les yeux vairs ; sur son visage éclate la fierté ;
Son corps est tout gracieux, larges sont ses côtés ;

285

Tant par fut bels tuit si per l’en esguardent.
Dist a Rollant: «Tut fol, pur quei t’esrages?
Ço set hom ben que jo sui tis parastres;
Si as juget qu’a Marsiliun en alge!
Se Deus ço dunet que jo de la repaire,

Ses pairs ne le peuvent quitter des yeux, tant il est beau.
« Fou, dit-il à Roland, pourquoi cette rage ?
« On le sait assez, que je suis ton beau-père.
« Ainsi tu m’as condamné à aller vers Marsile !
« C’est bien ; mais, si Dieu permet que j’en revienne,

290

Jo t’en muvra[i] un si grant contr[a]ire
Ki durerat a trestut tun edage.»
Respunt Rollant: «Orgoill ói e folage.
Ço set hom ben, n’ai cure de manace;
Mai[s] saives hom, il deit faire message:

« J’attirerai sur toi tel deuil et tel malheur,
« Qui dureront autant que ta vie.
« Orgueil et folie, répond Roland.
« On sait trop bien que je ne prends nul souci des menaces.
« Mais, pour un tel message, il faut un homme sage,

295

Si li reis voelt, prez sui por vus le face.»

« Et, si le roi le veut, je suis prêt à le faire en votre place. »

XXI
Guenes respunt: «Pur mei n’iras tu mie! aoi.
Tu n’ies mes hom ne jo ne sui tis sire.
Carles comandet que face sun servise:
En Sarraguce en irai a Marsilie;

« Tu n’iras point à ma place, dit Ganelon,
« Tu n’es pas mon vassal, et je ne suis pas ton seigneur.
« Charles ordonne que je fasse son service :
« J’irai donc à Saragosse, vers Marsile.

300

Einz i f[e]rai un poi de [le]gerie,
Que jo n’esclair ceste meie grant ire.»
Quant l’ot Rollant, si cumençat a rire. aoi.

« Mais j’y ferai quelque folie,
« Pour soulager la grande colère qui m’oppresse. »
Lorsque Roland l’entend, il commence à rire.

LE DÉFI DE GANELON

XXII
Quant ço veit Guenes que ore s’en rit Rollant,
Dunc ad tel doel pur poi d’ire ne fent,

Quand Ganelon voit que Roland rit de lui,
Il en a telle douleur que, de colère, son cœur est tout près de se fendre.

305

A ben petit que il ne pert le sens;
E dit al cunte: «Jo ne vus aim nient;

Peu s’en faut qu’il n’en perde le sens :
« Je ne vous aime pas, dit-il au comte Roland ;

f.6v

Sur mei avez turnet fals jugement.
Dreiz emperere, veiz me ci en present,
Ademplir voeill vostre comandement.»

« Car c’est vous qui avez fait tomber sur moi le choix des Français.
« Droit Empereur, me voici devant vous,
« Tout prêt à remplir votre commandement. »

XXIII
310

«En Sarraguce sai ben, [qu’]aler m’estoet. aoi.
Hom ki la vait, repairer ne s’en poet.
Ensurquetut si ai jo vostre soer,
Sin ai un filz, ja plus bels n’en estoet:
Ço est Baldewin,» ço dit, «ki ert prozdoem.

« Je vois bien, dit Ganelon, qu’il me faut aller à Saragosse,
« Qui va là-bas n’en revient point.
« Sire, n’oubliez pas surtout que votre sœur est ma femme.
« J’ai un fils ; il n’est pas de plus bel enfant.
« C’est Baudouin, qui promet d’être un preux.

315

A lui lais jo mes honurs e mes fieus.
Gua[r]dez le ben, ja nel verrai des oilz.»
Carles respunt: «trop avez tendre coer.
Puisquel comant, aler vus en estoet.»

« Je lui laisse mes terres et mes fiefs ;
« Gardez-le bien; car je ne le reverrai plus de mes yeux.
« Vous avez le cœur trop tendre, lui répond Charles.
« Quand je vous l’ordonne, il y faut aller. »

XXIV
Ço dist li reis: «Guenes venez avant. aoi.

« Ganelon, dit le roi, avancez près de moi,

320

Si recevez le bastun e lu guant.
Oït l’avez, sur vos le jugent Franc.»
– «Sire,» dist Guenes, «ço ad tut fait Rollant!
Ne l’amerai a trestut mun vivant,
Ne Oliver, por ço qu’il est si cumpainz;

« Pour recevoir le bâton et le gant.
« C’est la voix des Francs qui vous désigne : vous l’avez entendu :
« Non, répond Ganelon, tout cela est l’œuvre de Roland.
« Et plus jamais ne l’aimerai de ma vie.
« Et je n’aimerai plus Olivier, parce qu’Olivier est son ami.

325

Li duze per, por [ço] qu’il l’aiment tant,
Desfi les ci, sire, vostre veiant.»
Ço dist li reis: «Trop avez maltalant.
Or irez vos certes, quant jol cumant.»
– «Jo i puis aler, mais n’i avrai guarant: aoi.

« Et je n’aimerai plus les douze Pairs, parce qu’ils l’aiment.
« Et là, sous vos yeux, Sire, je leur jette mon défi.
« C’est trop de colère, dit le roi.
« Puisque je l’ordonne, vous irez.
« J’y puis aller, mais je cours à ma perte,

330

Nu l’out Basilies ne sis freres Basant.»

« Comme Basile et son frère Basan. »

XXV
Li empereres li tent sun guant le destre;
Mais li quens Guenes iloec ne volsist estre:
Quant le dut prendre, si li caït a tere.

L’Empereur tend à Ganelon le gant de la main droite ;
Mais le comte voudrait bien n’être point là.
Comme il va pour le saisir, le gant tombe par terre.

f.7r

Dient Franceis: «Deus! que purrat ço estre?

« Mauvais présage, s’écrient les Français.

335

De cest message nos avendrat grant perte.»
– «Seignurs» dist Guenes, «vos en orrez noveles!»

« Ce message sera pour nous la cause de grands malheurs.
« Vous en saurez des nouvelles, » leur répond Ganelon.

XXVI
– «Sire,» dist Guenes, «dunez mei le cungied;
Quant aler dei, n’i ai plus que targer.»
Ço dist li reis: «Al Jhesu e al mien!»

Ganelon dit à l’Empereur: « Donnez-moi congé, Sire ;
« Puisqu’il y faut aller, je n’ai plus de temps à perdre.
« Allez, dit le roi, pour l’honneur de Jésus et pour le mien. »

340

De sa main destre l’ad asols e seignet,
Puis li livrat le bastun e le bref.

Avec sa main droite, il l’a absout et signé (croix),
Puis lui remet le bâton et la lettre.

XXVII
Guenes li quens s’en vait a sun ostel,
De guarnemenz se prent a cunreer,
De ses meillors que il pout recuvrer:

Le comte Ganelon s’en va dans sa maison
Et se prend alors à revêtir ses armes,
Les meilleures qu’il y peut trouver.

345

Esperuns d’or ad en ses piez fermez,
Ceint Murglies, s’espee, a sun costed;
En Tachebrun, sun destrer est munted;
L’estreu li tint sun uncle Guinemer.
La veïsez tant chevaler plorer,

A ses pieds il attache les éperons d’or.
A son côté ceint Murgleis, son épée,
Et monte sur son destrier Tachebrun.
Son oncle Guinemer lui tient l’étrier.
Que de chevaliers vous eussiez vus pleurer !

350

Ki tuit li dient «Tant mare fustes, ber!
En (la) cort al rei mult i avez ested,
Noble vassal vos i solt hom clamer.
Ki ço jugat, que doüsez aler
Par Charlemagne n’er(cs) guariz ne tensez.

Et tous : « O baron, lui disent-ils, quel malheur pour vous !
« Il y a si longtemps que vous êtes à la cour du roi
« Et que l’on vous y tient pour un noble vassal !
« Quant à celui qui vous a désigné pour aller là-bas,
« Charlemagne lui-même ne saura le défendre.

355

Li quens Rollant nel se doüst penser,
Que estrait estes de mult grant parented.»
Enpres li dient: «Sire, car nos menez!»
Ço respunt Guenes: «Ne placet Damnedeu!
Mielz est que sul moerge que tant bon chevaler.

« Jamais le comte Roland n’eût dû avoir une telle pensée :
« Car vous êtes tous deux d’un si haut parentage ! »
Puis : « Seigneur, lui disent-ils, emmenez-nous.
« A Dieu ne plaise, répond Ganelon.
« Tant de bons bacheliers mourir ! non, plutôt mourir seul.

360

En dulce France, seignurs, vos en irez:
De meie part ma muiller saluez,

« Vous, seigneurs, retournez en douce France.
« Saluez ma femme de ma part ;

f.7v

E Pinabel, mun ami e mun per,
E Baldewin, mun filz que vos savez,
E lui aidez e pur seignur le tenez.»

« Saluez aussi Pinabel, mon ami et mon pair,
« Et mon fils Baudouin, que vous savez.
« Défendez-le bien, et tenez-le pour votre seigneur. »

L’AMBASSADE ET LE CRIME DE GANELON

365

Entret en sa veie, si s’est achiminez. aoi.

Alors Ganelon entre en sa voie, et s’achemine vers Saragosse.

XXVIII
Guenes chevalchet suz une olive halte,
Asemblet s’est as sarrazins messag[es].
Mais Blancandrins ki envers lu s’atarget;
Par grant saveir parolet li uns a l’altre.

Voilà Ganelon qui chevauche sous de hauts oliviers.
Il a rejoint les messagers sarrazins :
Blancandrin, pour l’attendre, avait ralenti sa marche.
Tous deux commencent l’entretien, tous deux y sont également habiles :

370

Dist Blancandrins: «Merveilus hom est Charles,
Ki cunquist Puille e trestute Calabre;
Vers Engletere passat il la mer salse,
Ad oes seint Perre en cunquist le chevage:
Que nus requert ça en la nostre marche?»

« Quel homme merveilleux que ce Charles ! s’écrie Blancandrin.
« Il s’est rendu maître de la Calabre et de la Pouille ;
« Il a passé la mer salée, afin de mettre la main sur l’Angleterre,
« Et il en a conquis le tribut pour saint Pierre.
« Mais pourquoi vient-il nous poursuivre chez nous ?

375

Guenes respunt: «Itels est sis curages,
Jamais n’ert hume ki encuntre lui vaille.» aoi.

« Telle est sa volonté, dit Ganelon,
« Et il n’y aura jamais d’homme qui soit de taille à lutter contre lui. »

XXIX
Dist Blancandrins: «Francs sunt mult gentilz home;
Mult grant mal funt e [cil] duc e cil cunte
A lur seignur, ki tel cunseill li dunent:

« Quels vaillants hommes que les Français ! dit Blancandrin ;
« Mais vos comtes et vos ducs font très-grand tort
« A leur seigneur, quand ils lui donnent tel conseil :

380

Lui e altrui travaillent, e cunfundent.»
Guenes respunt: «Jo ne sai veirs nul hume,
Ne mes Rollant, ki uncore en avrat hunte.
Er matin sedeit li emperere suz l’umbre;
Vint i ses nies, out vestue sa brunie,

« Ils perdront Charles, et en perdront bien d’autres avec lui.
« Pas un d’eux, dit Ganelon, ne mérite ce blâme,
« Pas un, si ce n’est Roland ; et il n’en tirera que de la honte.
« L’autre jour encore, l’Empereur était assis à l’ombre.
« Son neveu vint devant lui, vêtu de sa broigne :

385

E out predet dejuste Carcasonie;
En sa main tint une vermeille pume:
«Tenez bel sire,» dist Rollant a sun uncle,
«De trestuz reis vos present les curunes.»
Li soens orgoilz le devreit ben cunfundre,

« C’était près de Carcassonne, où il avait fait riche butin !
« Dans sa main il tenait une pomme vermeille :
« Tenez, beau sire, dit-il à son oncle,
« Voici les couronnes de tous les rois que je mets à vos pieds. »
« Tant d’orgueil devrait bien trouver son châtiment.

390

Kar chascun jur de mort [il] s’abandunet.

« Chaque jour il s’expose à la mort.

f.8r

Seit, ki l’ociet, tute pais puis avriúmes.» aoi.

« Que quelqu’un le tue : nous n’aurons la paix qu’à ce prix. »

XXX
Dist Blancandrins: «Mult est pesmes Rollant,
Ki tute gent voelt faire recreant,
E tutes teres met en chalengement!

« Ce Roland, dit Blancandrin, est bien cruel
« De vouloir faire crier merci à tous les peuples
« Et mettre ainsi la main sur toutes les terres !

395

Par quele gent quiet il espleiter tant?»
Guenes respunt: «Par la franceise gent.
Il l’a[i]ment tant ne li faldrunt nient;
Or e argent lur met tant en present,
Muls e destrers, e palies e guarnemenz;

« Mais, pour une telle entreprise, sur quelle gent compte-t-il ?
« Sur les Français, répond Ganelon.
« Ils l’aiment tant qu’ils ne lui feront jamais défaut.
« Il ne leur refuse ni or, ni argent,
« Ni destriers, ni mules, ni soie, ni armures ;

400

L’emperere meïsmes ad tut a sun talent.
Cunquerrat li les teres d’ici qu’en Orient.» aoi.

« A l’Empereur lui-même il en donne autant que Charles en désire.
« Il conquerra le monde jusqu’à l’Orient. »

XXXI
Tant chevalcherent Guenes e Blancandrins,
Que l’un a l’altre la sue feit plevit,
Que il querreient, que Rollant fust ocis.

Ils ont tant chevauché, Ganelon et Blancandrin,
Qu’ils ont fini par s’engager mutuellement leur foi
Pour chercher tous deux la mort de Roland.

405

Tant chevalcherent e veies e chemins,
Que en Sarraguce descendent suz un if.
Un faldestoet out suz l’umbre d’un pin;
Esvolupet fut d’un palie alexandrin:
La fut li reis ki tute Espaigne tint;

Ils ont tant chevauché par voies et par chemins,
Qu’ils arrivent à Saragosse. Ils descendent sous un if.
A l’ombre d’un pin il y a un trône
Enveloppé de soie d’Alexandrie.
C’est là qu’est assis le roi maître de toute l’Espagne.

410

Tut entur lui vint milie Sarrazins.
N’i ad celoi ki mot sunt ne mot tint,
Pur les nuveles qu’il vuldreient oïr.
Atant as vos Guenes e Blanchandrins.

Vingt mille Sarrasins sont autour de lui ;
Mais on n’entend, parmi eux, sonner ni tinter un seul mot,
Tant ils désirent apprendre des nouvelles.
Voici venir Ganelon et Blancandrin.

GANELON BRAVE LE ROI MARSILE

XXXII
Blancandrins vint devant Marsilies;

Devant Marsile s’avance Blancandrin,

415

Par le puig[n] tint le cunte Guenelun,
E dist al rei: «Salvez seiez de Mahun
E d’Apollin, qui seintes leis tenuns!
Vostre message fesime[s] a Charlun.
Ambes ses mains en levat cuntre munt,

Qui par le poing tient le comte Ganelon :
« Salut, dit-il, au nom de Mahomet
« Et d’Apollon, dont nous observons la loi sainte.
« Nous avons fait votre message à Charles.
« Il a levé ses deux mains vers le ciel,

f.8v

Loat sun Deu, ne fist altre respuns.
Ci vos enveiet un sun noble barun,
Ki est de France, si est mult riches hom:
Par lui orrez si avrez pais u nun.»
Respunt Marsilie: «Or diet, nus l’orrum!» aoi.

« A rendu grâces à son Dieu, et point n’a fait d’autre réponse.
« Mais il vous envoie un de ses nobles barons,
« Qui est un très-puissant homme de France.
« C’est par lui que vous saurez si vous aurez la paix ou non.
« Qu’il parle, dit Marsile ; nous l’écouterons. »

XXXIII
425

Mais li quens Guenes se fut ben purpenset.
Par grant saver cumencet a parler
Cume celui ki ben faire le set,
E dist al rei: «Salvez seiez de Deu
Li Glorius, qui devum aürer!

Ganelon, cependant, prend son temps pour réfléchir,
Et commence à parler avec grand art,
Comme celui qui très-bien le sait faire :
« Salut, dit-il au roi, salut au nom de Dieu,
« De Dieu le glorieux que nous devons adorer.

430

Iço vus mandet Carlemagnes, li ber,
Que recevez seinte chrestientet;
Demi Espaigne vos voelt en fiu duner.
Se cest acorde ne vulez otrier,
Pris e liez serez par poested;

« Voici ce que vous mande Charlemagne le baron :
« Vous recevrez la sainte loi chrétienne,
« Et Charles vous daignera laisser en fief la moitié de l’Espagne.
« Si vous ne voulez point de cet accord.
« Vous serez pris, vous serez garrotté de force,

435

Al siege ad Ais en serez amenet,
Par jugement serez iloec finet;
La murrez vus a hunte e a viltet.»
Li reis Marsilies en fut mult esfreed.
Un algier tint, ki d’or fut enpenet,

« Et l’on vous conduira à Aix, siége de l’Empire.
« Un jugement y finira vos jours,
« Et vous y mourrez dans la vilenie, dans la honte. »
Le roi Marsile fut alors tout saisi de frémissement :
Il tenait à la main une flèche empennée d’or ;

440

Ferir l’en volt, se n’en fust desturnet. aoi.

Il en veut frapper Ganelon ; mais par bonheur on le retient.

XXXIV
Li reis Marsilies ad la culur muee;
De sun algeir ad la hanste crollee.
Quant le vit Guenes, mist la main a l’espee,
Cuntre dous deie l’ad del furrer getee,

Le roi Marsile a changé de couleur
Et brandit dans sa main le bois de la flèche.
Ganelon le voit, met la main à son épée,
Et en tire du fourreau la longueur de deux doigts :

445

Si li ad dit: «Mult estes bele e clere!
Tant vus avrai en curt a rei portee!
Ja nel dirat de France li emperere,
Que suls i moerge en l’estrange cuntree,

« Épée, lui dit-il, vous êtes très-claire et très-belle.
« Tant que je vous porterai à la cour de ce roi,
« L’Empereur de France ne dira pas
« Que je serai mort tout seul au pays étranger.

f.9r

Einz vos avrunt li meillor comperee.»

« Mais, avant ma mort, les meilleurs vous auront payée de leur sang.

450

Dient paien: «Desfaimes la mellee!»

« Empêchons la mêlée, » s’écrient les païens.

XXXV
Tuit li preierent li meillor Sarrazin,
Qu’el faldestoed s’es[t] Marsilies asis.
Dist l’algalifes: «Mal nos avez baillit,
Que li Franceis asmastes a ferir;

Les meilleurs des sarrasins ont tant prié Marsile,
Que sur son trône il s’est enfin rassis.
Et le calife : « Vous nous mettiez, dit-il, en vilain cas,
« Quand vous vouliez frapper le Français.

455

Vos le doüssez esculter e oïr.»
– «Sire,» dist Guenes, «mei l’avent a suffrir;
Jo ne lerreie, por l’or que Deus fist
Ne por tut l’aveir, ki seit en cest païs,
Que jo ne li die, se tant ai de leisir,

« Il fallait l’écouter et l’entendre.
« Sire, dit Ganelon, je veux bien souffrir et oublier cet affront ;
« Mais jamais je ne consentirais, pour tout l’or que Dieu fit,
« Ni pour tous les trésors qui sont en ce pays,
« A ne pas dire, si l’on m’en laisse le loisir,

460

Que Charles li mandet, li reis poesteïfs,
Par mei li mandet, sun mortel enemi.»
Afublez est d’un mantel sabelin,
Ki fut cuvert d’une palie alexandrin.
Getet le a tere, sil receit Blancandrin;

« Le message que Charles, le roi très-puissant,
« Vous mande à vous, son ennemi mortel. »
Ganelon était vêtu d’un manteau de zibeline,
Couvert de soie d’Alexandrie.
Il le jette à terre, et Blancandrin le reçoit ;

465

Mais de s’espee ne volt mie guerpir;
En sun puign destre par l’orie punt la tint.
Dient paien: «Noble baron ad ci!» aoi.

Mais, quant à son épée, point ne la veut quitter :
En son poing droit la tient par le pommeau d’or.
« Voilà, disent les païens, voilà un noble baron ! »

XXXVI
Envers le rei s’est Guenes aproismet,
Si li ad dit: «A tort vos curuciez,

Ganelon s’est approché du roi :
« Vous vous emportez à tort, lui a-t-il dit.

470

Quar ço vos mandet Carles, ki France tient,
Que recevez la lei de chrestiens;
Demi Espaigne vus durat il en fiet.
L’altre meitet avrat Rollant, sis nies:
Mulz orguillos parçuner i avrez!

« Celui qui tient la France, Charlemagne vous mande
« Que vous ayez à recevoir la loi chrétienne,
« Et il vous donnera en fief la moitié de l’Espagne.
« Quant à l’autre moitié, elle est pour son neveu Roland.
« (L’orgueilleux compagnon que vous aurez là !)

475

Si ceste acorde ne volez otrier,
En Sarraguce vus vendrat aseger;
Par poestet serez pris e liez;
Menet serez . . . [tut] dreit ad Ais le siet:

« Si vous ne voulez accepter cet accord,
« Charles viendra vous assiéger dans Saragosse.
« Vous serez pris, vous serez garrotté de force,
« Et mené droit à Aix, siége de l’Empire.

f.9v

Vus n’i avrez palefreid ne destrer,

« Pour vous pas de destrier ni de paiefroi ;

480

Ne mul ne mule que puissez chevalcher;
Getet serez sur un malvais sumer.
Par jugement iloec perdrez le chef.
Nostre emperere vus enveiet cest bref.»
El destre poign al paien l’ad liv(e)ret.

« Pas de mulet ni de mule où l’on vous laisse chevaucher.
« On vous jettera sur un méchant cheval de charge ;
« Et un jugement vous condamnera à perdre la tête
« Voici la lettre que vous envoie notre Empereur. »
Du poing droit, il la tend au païen.

LE ROI MARSILE NÉGOCIE AVEC GANELON

XXXVII
485

Marsilies fut esculurez de l’ire;
Freint le seel, getet en ad la cire,
Guardet al bref, vit la raisun escrite:
«Carle me mandet, ki France ad en baillie,
Que me remembre de la dolur e (de) l’ire,

Marsile, de fureur, est tout décoloré ;
Il brise le sceau, il en fait choir la cire,
Jette un regard sur la lettre, et voit tout ce qui y est écrit :
« Celui qui a la France en son pouvoir, Charles me mande
« De me souvenir de la colère et de la grande douleur ;

490

Ço est de Basan e de sun frere Basilie,
Dunt pris les chefs as puis de Haltoíe;
Se de mun cors voeil aquiter la vie,
Dunc li envei mun uncle, l’algalife;
Altrement ne m’amerat il mie.»

« C’est- à-dire de Bazan et de son frère Bazile,
« Dont j’ai pris les têtes là-haut, sur les mont de Haltoïe.
« Si je veux racheter la vie de mon corps,
« Il me faut lui envoyer le calife, mon oncle :
« Autrement il ne m’aimera plus. »

495

Apres parlat ses filz envers Marsilies,
E dist al rei: «Guenes ad dit folie;
Tant ad erret nen est dreiz que plus vivet.
Livrez le mei, jo en ferai la justise.»
Quant l’oït Guenes, l’espee en ad branlie;

Marsile se tait, et son fils prend la parole :
« Ganelon a parlé follement, dit-il au roi.
« Son crime est tel qu’il mérite la mort,
« Livrez-le-moi, j’en ferai justice.»
Ganelon l’entend, brandit son épée,

500

Vait s’apuier suz le pin a la tige.

Et contre le tronc du pin va s’adosser.

XXXVIII
Enz el verger s’en est alez li reis,
Ses meillors humes enmeinet ensembl’od sei:
E Blancandrins i vint, al canud peil,
E Jurfaret, ki est ses filz e ses heirs,

Dans le verger s’en st allé le roi,
Avec lui, l’ensemble de ses meilleurs vassaux.
Blancandrins aux poils blancs, les y rejoint
Avec Jurfalet, fils et héritier du roi.

505

E l’algalifes, sun uncle e sis fedeilz.
Dist Blancandrins: «Apelez le Franceis,
De nostre prod m’ad plevie sa feid.»

Et son oncle le calife avec ses fidèles.
Blancandrin dit : « Apppelez le Français,
« De nous servir, il m’engagea sa foi. »

f.10r

Ço dist li reis: «E vos l’i ameneiz.»
E Guenes (l’)ad pris par la main destre ad deiz,

Le roi lui dit : « Amenez-le vous même. »
Il prend Ganelon par les doigts de la main droite.

510

Enz el verger l’en meinet josqu’al rei.
La purparolent la traïson seinz dreit. aoi.

Dans le verger l’a mené jusqu’au roi.
Ici, ils pourparlèrent de la trahison sans droit.

XXXIX
«Bel sire Guenes,» ço li ad dit Marsilie,
«Jo vos ai fait alques de legerie,
Quant por ferir vus demustrai grant ire.

« Beau sire Ganelon, lui dit le roi Marsile,
« Je vous ai fait subir un peu de folie,
« Quand j’ai voulu vous frapper par colère.

515

Guaz vos en dreit par cez pels sabelines;
Melz en valt l’or que ne funt cinc cenz livres:
Einz demain noit en iert bele l’amendise.»
Guenes respunt: «Jo nel desotrei mie.
Deus se lui plaist, a bien le vos mercie!» aoi.

« Justice est rendu par ces peaux de Zibelines,
« Qui valent plus de cinq cent livres d’or.
« Avant demain,j’en ferait belle amende. »
Ganelon répond : « Je ne refuse pas,
« Qu’il plaise à dieu de bien vous en remercier. »

XL
520

Ço dist Marsilies: «Guenes par veir sacez,
En talant ai que mult vos voeill amer,
De Carlemagne vos voeill oïr parler.
Il est mult vielz, si ad sun tens uset;
Men escient dous cenz anz ad passet.

Marsile lui dit : « Ganelon, sachez-le, en vérité
« Je désir que beaucoup vous aime,
« Je veux vous entendre parler de Charlemagne.
« Il est très vieux,et son temps est fini,
« Je sais qu’il a deux cent ans passés. »

525

Par tantes teres ad sun cors demened,
Tanz [colps] ad pris sur sun escut bucler,
Tanz riches reis cunduit a mendisted:
Quant ert il mais recreanz d’osteier?»
Guenes respunt: «Carles n’est mie tels.

« En tant de lieux il se démena,
« Tant de coups sur son écu il reçu,
« Tant de roi il conduit à mendier,
« Est-il désormais fatigué de guerroyer ? »
Ganelon répond : «Tel n’est pas Charlemagne,

530

N’est hom kil veit e conuistre le set
Que ço ne diet que l’emperere est ber.
Tant nel vos sai ne preiser ne loer
Que plus n’i ad d’onur e de bontet.
Sa grant valor, kil purreit acunter?

« Il n’est homme qui le voit et le connait
« Qui ne dise que l’empereur est noble.
« Je ne saurais le louer et le vanter assez
« Tant il y a d’honneur et de bonté.
« Sa grande valeur, qui pourrait la raconter ?

535

De tel barnage l’ad Deus enluminet,
Meilz voelt murir que guerpir sun barnet.»

« D’un tel courage de baron, Dieu l’a illuminé,
« Il aimerait mieux la mort que d’abandonner ses barons. »

XLI
f.10v

Dist li paiens: «Mult me puis merveiller
De Carlemagne, ki est canuz e vielz!
Men escientre dous cenz anz ad e mielz.

Le païen dit : « Je m’émerveille beaucoup,
« De Charlemagne qui est blanc et vieux !
« Je sais qu’il a deux cents ans ou plus.

540

Par tantes teres ad sun cors traveillet,
Tanz colz ad pris de lances e d’espiet,
Tanz riches reis cunduiz a mendistiet:
Quant ert il mais recreanz d’osteier?»
– «Ço n’iert,» dist Guenes: «tant cum vivet sis niés:

« Par tant de terres il a mené son corps à la peine,
« Tant de coups il a pris de lances et d’épieux,
« Tant de riches rois, il a conduit à mendier :
« Est-il désormais fatigué de guerroyer ? »
« Ça jamais », dit Ganelon, « tant que vivra son neveu.

545

N’at tel vassal suz la cape del ciel.
Mult par est proz sis cumpainz Oliver.
Les .XII. pers, que Carles ad tant chers,
Funt les enguardes a .XX. milie chevalers.
Soürs est Carles, que nuls home ne crent.» aoi.

« Il n’y a tel vassal sous le manteau du ciel.
« Son compagnon Olivier est très courageux.
« Les douze pairs, que Charles aime tant,
« Font l’avant-garde avec vingt mille chevaliers.
« Charles est sûr, il ne craint nul homme. »

XLII
550

Dist li Sarrazins: «Merveille en ai grant
De Carlemagne, ki est canuz e blancs!
Mien escientre plus ad de .II.C. anz.
Par tantes teres est alet cunquerant,
Tanz colps ad pris de bons espiez trenchanz,

Le sarrasin dit : « C’est une grande merveille,
« De Charlemagne qui est blanc et vieux !
« Je sais qu’il a deux cents ans ou plus.
« Par tant de terres il est allé conquérant,
Son corps a pris tant de coups de bon épieux tranchants,

555

Tanz riches reis morz e vencuz en champ:
Quant ier il mais d’osteier recreant?»
– «Ço n’iert,» dist Guenes, «tant cum vivet Rollant:
N’ad tel vassal d’ici qu en Orient.
Mult par est proz Oliver, sis cumpainz;

« Tant de riches rois, il a tué et vaincu en bataille  :
« Est-il désormais fatigué de guerroyer ? »
« Ça jamais », dit Ganelon, « tant que vivra Roland.
« Il n’y a tel vassal ici ou en Orient.
« Son compagnon Olivier est aussi très courageux.

560

Li .XII. per, que Carles aimet tant,
Funt les enguardes a .XX. milie de Francs,
Soürs est Carlles, ne (cre) crent hume vivant.» aoi.

« Les douze pairs, que Charles aime tant,
« Font l’avant-garde avec vingt mille chevaliers.
« Charles est sûr, il ne craint aucun homme vivant. »

XLIII
– «Bel sire Guenes» dist marsilies li reis,
«Jo ai tel gent, plus bele ne verreiz;

« Beau sire Ganelon », dit le roi Marsile,
« J’ai une telle armée, plus belle vous n’en verrez ;

f.11r

Quarte cenz milie chevalers puis aveir.
Puis m’en cumbatre a Carlles e a Franceis?»
Guenes respunt: «Ne vus a ceste feiz!
De voz paiens mult grant perte i avreiz.
Lessez (la) folie, tenez vos al saveir.

« Je peux avoir quatre cent mille chevaliers.
« Puis-je combattre Charles et ses Français ? »
Ganelon répond : « Ne vous y fiez pas !
« De vos païens, vous aurez de très grandes pertes.
« Laissez cette folie, tenez-vous à la sagesse.

570

L’empereür tant li dunez aveir,
N’i ait Franceis ki tot ne s’en merveilt.
Par .XX. hostages que li enveiereiz
En dulce France s’en repairerat li reis;
Sa rereguarde lerrat derere sei:

« Donnez à l’empereur tant d’argent,
« Qu’il n’y ai de Français qui ne s’en émerveille.
« Pour vingt otages que vous lui enverrez
« En douce France le roi retournera ;
« Son arrière-garde, il laissera derrière lui,

575

Iert i sis nies, li quens Rollant, (...) ço crei,
E Oliver, li proz e li curteis.
Mort sunt li cunte, se est ki mei en creit.
Carlles verrat sun grant orguill cadeir;
N’avrat talent, que ja mais vus guerreit.» aoi.

« Je crois que son neveu, le comte Roland, y sera,
« Et Olivier, le preux et courtois.
« Morts seront les comtes, si l’on me croit.
« Charles verra son grand orgueil tomber,
*« Il n’aura plus jamais l’envie de faire la guerre contre vous. »

LE COMPLOT

XLIV
580

– «Bel sire Guenes,[» ço dist li reis Marsilies,]
«Cum faitement purrai Rollant ocire?»
Guenes respont: «Ço vos sai jo ben dire.
Li reis serat as meillors porz de Sizer;
Sa rereguarde avrat detres sei mise;

« Beau Sire Ganelon », dit le roi Marsile,
« par quel moyen pourrais-je tuer Roland ? »
« Je saurai bien vous le dire, répond Ganelon.
« Le roi sera aux plus hauts cols de Cize
« et derrière lui il aura placé son arrière-garde ;

585

Iert i sis nies, li quens Rollant, li riches,
E Oliver, en qui il tant se fiet;
.XX. milie Francs unt en lur cumpaignie.
De voz paiens lur enveiez .C. milie:
Une bataille lur i rendent cil primes;

« Le puissant comte Roland, son neveu, en sera
« et Olivier, en qui il a toute confiance.
« Leur compagnie sera de vingt mille Francs ;
« de vos païens, envoyez leur cent mille
« et que d’abord ils leur livrent bataille.

590

La gent de France iert blecee e blesmie;
Nel di por ço, des voz iert la martirie.
Altre bataille lur livrez de meïsme:
De quel que seit Rollant n’estuertrat mie.

« L’armée de France sera blessée, saignée à blanc
« Je ne dis pas que les vôtres n’y soient martirisés.
« Livrez-leur donc de même façon une seconde bataille :
« De l’une des deux, Roland ne réchappera pas.

f.11v

Dunc avrez faite gente chevalerie;

« Vous aurez fait par là belle chevalerie ;

595

N’avrez mais guere en tute vostre vie.» aoi.

« Et n’aurez plus de guerre durant toute votre vie.

XLV
– «Chi purreit faire, que Rollant i fust mort,
Dunc perdreit Carles le destre braz del cors,
Si remeindreient les merveilluses óz;
N’asemblereit jamais Carles si grant esforz;

« Qui pourrait faire mourir Roland là-bas;
« Charles perdrait ainsi son bras droit ;
« C’en serait fait des formidables armées,
« Et jamais plus il ne commanderait d’aussi grandes forces.

600

Tere Major remeindreit en repos.»
Quan l’ot Marsilie, si l’ad baiset el col,
Puis si cumencet a venir ses tresors. aoi.

« La Terre Majeur(France) resterait en repos. »
Quand Marsile l’entend, il baisse le cou,
Puis commence à faire venir ses trésors.

XLVI
Ço dist Marsilies: «Qu’en parlereient il plus?
Cunseill n’est proz dunt hume n’est sevus.

MARSILE dit : « Que dirait-il de plus ?
« N’est bon conseiller, l’homme qui n’est pas sûr.

605

La traïsun me jurrez de Rollant si illi est.»
Ço respunt Guenes: «Issi seit cum vos plaist!»
Sur les reliques de s’espee Murgleis,
La traïsun jurat, e si s’en est forsfait. aoi.

« Jurez moi de trahir Roland, s’il est là. »
Ganelon répond : « Qu’il en soit comme il vous plaît ! »
Sur les reliques de son épée Murgleis,
Il jura la trahison, et le forfait est fait.

XLVII
Un faldestoed i out d’un olifant;

IL y eut là un trône, en ivoire.

610

Marsilies fait porter un livre avant:
La lei i fut Mahum e Tervagan.
Ço ad juret li Sarrazins espans:
Se en rereguarde troevet le cors Rollant,
Cumbatrat sei a trestute sa gent,

Marsile y fait apporter un livre :
Où est écrite la loi de Mahomet et de Tervagan.
Le Sarrasin d’Espagne, y jure,
Si à l’arrière-garde se trouve Roland,
Il le combattra avec toute son armée,

615

E, se il poet, murrat i veirement.
Guenes respunt: «Ben seit vostre comant!» aoi.

Et, s’il peut, il mourra surement.
Ganelon répond : « Béni soit votre volonté ! »

XLVIII
A tant i vint uns paiens, Valdabruns:
Icil en vait al rei Marsiliun;
Cler en riant l’ad dit a Guenelun:

Alors vint un païen, Valdabron.
Il va vers le roi Marsile.
En riant clairement il dit à Ganelon :

620

«Tenez m’espee, meillur n’en at nuls hom;
Entre les helz ad plus de mil manguns.

« Tenez mon épée, nul homme n’en a de meilleure,
« La poignée, vaut plus de mille mangons (pièce de monnaie).

f.12r

Par amistiez, bel sire, la vos duins,
Que (v)[n]os aidez de Rollant le barun,
Qu’en rereguarde trover le poüsum.»

« Par amitié, beau sire, je vous la donne,
« Aidons-nous contre Roland le baron,
« Que nous puissions le trouver à l’arrière-garde. »

625

– «Ben serat fait,» li quens Guenes respunt.
Puis se baiserent es vis e es mentuns.

« Béni soit, ce qui sera fait. » lui répond le comte Ganelon.
Puis ils se baisèrent les visages et les mentons.

XLIX
Apres i vint un paien, Climorins.
Cler en riant a Guenelun l’ad dit:
«Tenez mun helme, unches meillor ne vi.

Après vint un païen, Climorin.
Dans un rire clair, il dit à Ganelon :
« Prenez mon heaume, jamais on n’en vis de meilleur .

630

Si nos aidez de Rollant li marchis,
Par quel mesure le poüssum hunir.»
– «Ben serat fait,» Guenes respundit.
Puis se baiserent es buches e es vis. aoi.

« Aidez-nous contre le marquis Roland,
« Par quel calcul pourrons nous le honnir. »
-« Ce sera bien fait » répondit Ganelon. »
Puis ils se baisèrent les bouches et visages.

L
A tant i vint la reine Bramimunde.

Alors vint la reine Bramimonde.

635

«Jo vos aim mult, sire,» dist ele al cunte,
«Car mult vos priset mi sire e tuit si hume.
A vostre femme enveierai dous nusches;
Bien i ad or, matices e jacunces:
Eles valent mielz que tut l’aveir de Rume,

« Je vous aime beaucoup, sire », dit-elle au comte,
« Car mon seigneur et tous ses hommes vous apprécie beaucoup.
« A votre femme j’enverrai deux bijoux,
« Ils ont tant d’or, d’améthystes, et de grenat,
« Qu’ils valent plus que toutes l’avoir de Rome,

640

Vostre emperere si bones n’en out unches.»
Il les ad prises, en sa hoese les butet, aoi.

« Votre empereur jamais n’en eut de si beaux. »
Il les a pris, et les met dans ses bottes.

LI
Li reis apelet Malduit sun tresorer:
«L’aveir Carlun est il apareillez?»
E cil respunt: «Oïl, sire, asez bien:

Le roi appelle Malduit, son trésorier :
« Le trésor de Charles est-il préparé ? »
Il lui répond : « Oui, sire, très bien,

645

.VII.C. cameilz, d’or e argent cargiez,
E .XX. hostages, des plus gentilz desuz cel.» aoi.

« Sept cents chameaux, d’or et d’argent chargés,
« Et vingt otages, des plus nobles sous le ciel. »

LII
Marsilies tint Guen[elun] par l’espalle;
Si li ad dit: «Mult par ies ber e sage.
Par cele lei que vos tenez plus salve,

Marsile tient Ganelon par l’épaule.
Il lui dit : « Vous êtes très courageux et sage.
« Par cette foi que vous tenez pour la plus salutaire,

f.12v

Guardez de nos ne turnez le curage.
De mun aveir vos voeill dunner grant masse:
.X. muls cargez del plus fin or d’Arabe;
Jamais n’iert an, altretel ne vos face.
Tenez les clefs de ceste citet large,

« Ne détournez pas vos intentions pour nous,
« Je veux vous donner une grande quantité de mes avoirs,
« Dix mulets chargés de l’or le plus fin d’Arabie,
« Il n’y aura pas d’année que je ne vous en fasse autant.
« Tenez les clefs de cette grande cité,

655

Le grant aveir en presentez al rei Carles,
Pois me jugez Rollant a rereguarde.
Sel pois trover a port ne a passage,
Liverrai lui une mortel bataille.»
Guenes respunt: «Mei est vis que trop targe!»

« Le grand trésor, présentez-le au roi Charles,
« Puis condamnez moi, Roland à l’arrière-garde.
« Si je peux le trouver sur son passage à un col,
« Je lui livrerai un combat à mort. »
Ganelon répond : « A mon avis, je m’attarde trop. »

LE RETOUR DE GANELON

660

Pois est munted, entret en sun veiage. aoi.

Puis il monte à cheval et débute son chemin.

LIII
Li empereres aproismet sun repaire.
Venuz en est a la citet de Galne.
Li quens Rollant il l’ad e prise e fraite;
Puis icel jur en fut cent anz deserte.

L’empereur Charles retourne en son pays :
Le voilà arrivé à la cité de Galne,
Que jadis, le comte Roland a prise et ruinée.
Et depuis ce jour-là elle fut cent ans déserte.

665

De Guenelun atent li reis nuveles,
E le treüd d’Espaigne, la grant tere.
Par main en l’albe, si cum li jurz esclairet,
Guenes li quens est venuz as herberges. aoi.

Le roi y attend des nouvelles de Ganelon,
Et le tribut d’Espagne, la grande terre
Tôt le matin, à l’aube, comme le jour se lève,
Le comte Ganelon est arrivé au camp.

LIV
Li empereres est par matin levet;

L’empereur est levé de bon matin

670

Messe e matines ad li reis escultet.
Sur l’erbe verte estut devant sun tref.
Rollant i fut e Oliver li ber,
Neimes li dux e des altres asez.
Guenes i vint, li fels, li parjurez.

Il a écouté messe et matines.
Il est devant sa tente, sur l’herbe verte.
Roland y fut, et le baron Olivier,
Naimes le duc, et les autres aussi.
Ganelon y vient, le félon, le parjure.

LES CLEFS DE SARAGOSSE

675
Par grant veisdie cumencet a parler,
E dist al rei: «Salvez seiez de Deu!
De Sarraguce ci vos aport les clefs;

Et qu’il prend hypocritement la parole :
Il dit au roi : « Que Dieu vous sauve !
« Je vous apporte ici les clefs de Saragosse.

f.13r

Mult grant aveir vos en faz amener,
E .XX. hostages; faites les ben guarder!

« Un grand trésor je vous fait amener,
« Et vingt otages ; faites-les bien garder ! »

680

E si vos mandet reis Marsilies li ber,
De l’algalifes nel devez pas blasmer,
Kar a mes oilz vi .IIII.C. milie armez,
Halbers vestuz, alquanz healmes fermez,
Ceintes espees as punz d’or neielez,

Et si le courageux roi Marsile, vous le demande,
Pour le calife, vous ne devez pas le blâmer,
Car de mes yeux j’ai vu quatre cent mille guerriers,
Revêtus du haubert, certain avec un heaume fermé,
Ceints de leurs épées aux pommeaux d’or niellé,

685

Ki l’en cunduistrent tresqu’en la mer:
De Marcilie s’en fuient por la chrestientet,
Que il ne voelent ne tenir ne guarder.
Einz qu’il oüssent .IIII. liues siglet,
Sis aquillit e tempeste e ored:

Qui ont accompagné le calife jusque sur la mer.
Ils fuyaient Marsile à cause de la loi chrétienne,
Qu’ils ne voulaient ni recevoir et ni garder.
Ils n’avaient pas vogué à quatre lieues au large,
Que la tempête et l’orage les accueillent.

690

La sunt neiez, jamais nes en verrez;
Se il fust vif, jo l’oüsse amenet.
Del rei paien, sire, par veir creez,
Ja ne verrez cest premer meis passet
Qu’il vos sivrat en France le regnet,

Ils furent noyés, jamais vous n’en verrez.
Si le calife était en vie, je vous l’aurai amené.
Du roi païen, sire, croyez vraiment,
Que vous ne verrez point ce premier mois passer
Qu’il vous suive au royaume de France,

695

Si recevrat la lei que vos tenez,
Jointes ses mains iert vostre comandet;
De vos tendrat Espaigne le regnet.»
Ço dist li reis: «Graciet en seit Deus!
Ben l’avez fait, mult grant prod i avrez.»

« Et recevoir la foi que vous avez.
« Il deviendra, mains jointes, votre vassal
« Et tiendra de vous le royaume d’Espagne.
Le roi lui dit : « Que Dieu en soit remercié !
« C’est très bien fait ; vous y trouverez bien votre compte. »

700

Par mi cel ost funt mil grailles suner;
Franc desherbergent, funt lur sumers trosser:
Vers dulce France tuit sunt achiminez. aoi.

On fait sonner les clairons à travers l’armée ;
Les Français lèvent le camp, chargent les bêtes de somme.
Vers la douce France, tous se sont acheminés.

LV
Carles li magnes ad Espaigne guastede
Les castels pris, (. . .) les citez violees.

Charlemagne a dévasté l’Espagne,
Pris les châteaux, violé les cités.

705

Ço dit li reis que sa guere out finee.

Le roi dit que sa guerre est finie.

f.13v

Vers dulce France chevalchet l’emperere.
Li quens Rollant ad l’enseigne fermee
En sur un tertre cuntre le ciel levee.
Franc se herbergent par tute la cuntree.

Vers la douce France l’empereur chevauche.
Le comte Roland fixe le gonfanon
Sur un relief, le lève vers le ciel.
Les Francs dressent leurs camps dans toute la contrée.

710

Paien chevalchent par cez greignurs valees,
Halbercs vestuz e tres bien fermeez
Healmes lacez e ceintes lur espees,
Escuz as cols e lances adubees.
En un bruill par sum les puis remestrent,

Les païens chevauchent par les grandes vallées,
le haubert enfilé et très bien fixé
Le heaume lacé, et ceint de leur épée,
Armés de leurs lances, l’écu à l’épaule.
Arrêtés dans un petit bois, au sommet des montagnes,

715

.IIII.C. milie atendent l’ajurnee.
Deus! quel dulur que li Franceis nel sevent! aoi.

Quatre cent mille attendent l’aube.
Dieu ! Quelle douleur que les Français ne le savent pas !

LE RÊVE DE CHARLEMAGNE

LVI
Tresvait le jur, la noit est aserie.
Carles se dort, li empereres riches.
Sunjat qu’il eret al greignurs porz de Sizer,

Le jour s’en va, la nuit est tombée ;
Charles, le puissant empereur, est endormi.
Il a un songe ; il se voit aux aux hauts cols de Cize;

720

Entre ses poinz teneit sa hanste fraisnine.
Guenes li quens l’ad sur lui saisie;
Par tel air l’at estrussee e brandie,
Qu’envers le cel en volent les escicles.
Carles se dort, qu’il ne s’esveillet mie.

Tenant entre ses poings sa lance en bois de frêne.
Et voila que le comte Ganelon s’en est emparé,
Et la brandit et la secoue de telle sorte,
Que des éclats en volent vers le ciel.
Charles dormait : point ne s’éveille.

LVII
725

Apres iceste altre avisiun sunjat:
Qu’il en France ert, a sa capele, ad Ais,
El destre braz li morst uns vers si mals.
Devers Ardene vit venir uns leuparz,
Sun cors demenie mult fierement asalt.

Après ce songe, il en a un autre :
Il se voyait en France, à Aix, dans sa chapelle.
Un sanglier (ou un ours) le mord cruellement au bras droit.
Puis du côté d’Ardenne, il voit venir un léopard,
Sur lui , il se démène par des assauts féroces.

730

D’enz de la sale uns veltres avalat,
Que vint a Carles le galops e les salz,
La destre oreille al premer uer trenchat,
Ireement se cumbat al lepart.

De la grande salle, un lévrier dévala,
Courut vers Charles au galop et par bonds.
Il trancha l’oreille droite du premier,
Furieusement, combat le léopard.

f.14r

Dient Franceis, que grant bataille i ad;

Les Français disent qu’une grande bataille s’engage ;

735

Il ne sevent, liquels d’els la veintrat.
Carles se dort, mie ne s’esveillat. aoi.

Ils ne savent pas lequel vaincra.
Et Charles dort, mais ne s’éveille pas.

LVIII
Tresvait la noit, e apert la clere albe.
Par mi cel host suvent e menu reguarded:.
Li empereres mult fierement chevalchet.

Fini la nuit, et apparait l’aube claire.
Au milieu de son armée, qu’il inspecte souvent
L’empereur y chevauche fièrement.

LA DÉSIGNATION DU CHEF DE L’ARRIÈRE-GARDE

740

«Seignurs barons,» dist li emperere Carles,
«Veez les porz e les destreiz passages:
Kar me jugez, ki ert en la rereguarde.»
Guenes respunt: «Rollant cist miens fillastre:
N’avez baron de si grant vasselage.»

« Seigneurs barons, dit l’empereur Charles,
« Voyez les cols et les étroits défilés ;
« Désignez-moi qui Ira à l’arrière-garde. »
Ganelon répond : « Ce sera Roland, mon beau-fils ;
« Vous n’avez pas de baron plus courageux. »

745

Quant l’ot li reis, fierement le reguardet,
Si li ad dit: «Vos estes vifs diables.
El cors vos est entree mortel rage.
E ki serat devant mei en l’ansguarde?»
Guenes respunt: «Oger de Denemarche:

Alors le roi fièrement le regarde
Puis il dit : « Vous êtes un vrai diable,
« En votre corps est entrée une rage mortel,
« Et qui sera devant moi en avant-garde ? »
Ganelon répond : « Ogier de Danemark,

750

N’avez barun, ki mielz de lui la facet.»

« Vous n’avez de baron, qui sait mieux faire que lui. »

LIX
Li quens Rollant quant il s’oït juger, aoi.
Dunc ad parled a lei de chevaler:
«Sire parastre, mult vos dei aveir cher:
La rereguarde avez sur mei jugiet.

Le preux Roland qui est désigné.
À donc parlé conformément à la loi des chevaliers.
« Seigneur beau-père, je vous dois beaucoup d’affection :
« Vous m’avez fait désigner pour l’arrière-garde !

755

N’i perdrat Carles, li reis ki France tient,
Men escientre palefreid ne destrer,
Ne mul ne mule que deiet chevalcher,
Ne n’i perdrat ne runcin ne sumer,
Que as espees ne seit einz eslegiet.»

« Charles, le roi qui gouverne la France, ne perdra,
« Je le crois, ni palefroi, ni destrier,
« Ni mulet ni mule à chevaucher,
« Il ne perdra ni cheval de charge, ni bête de somme,
« Qui n’ait été payé cher à coups d’épée. »

760

Guenes respunt: «Veir dites, jol sai bien.» aoi.

Ganelon répond : « C’est vrai, je le sais bien. »

LX
Quant ot Rollant, qu’il ert en la rereguarde,

Quand Roland sait qu’il sera à l’arrière-garde,

f.14v

Ireement parlat a sun parastre:
«Ahi! culvert, malvais hom de put aire,
Qui[d]ás, le guant me caïst en la place,

En colère il dit à son beau-père :
« Ah ! misérable, mauvais homme d’origine puante,
«Qui croit que je laisserais choir le gant sur place,

765

Cume fist a tei le bastun devant Carle?» aoi.

«Comme tu fit avec le bâton, devant Charles ?

LXI
– «Dreiz emperere,» dist Rollant le barun,
«Dunez mei l’arc, que vos tenez el poign.
Men escientre nel me reproverunt
Que il me chedet, cum fist a Guenelun

«Droit empereur », dit Roland le baron,
«Donnez-moi l’arc que vous tenez au poing.
«Il me semble que nul ne me reprochera,
«Qu’il m’échappe comme le fit Ganelon

770

De sa main destre, quant reçut le bastun.»
Li empereres en tint sun chef enbrunc,
Si duist sa barbe, e detoerst sun gernun;
Ne poet muer que des oilz ne plurt.

« De sa main droite quand il reçu le bâton. »
L’empereur tient la tête penchée,
Il tire sa barbe, défrise sa moustache,
Il ne peut empêcher que ses yeux ne pleurent.

LXII
Anpres iço i est Neimes venud:

Après cela Naimes est venu,

775

Meillor vassal n’out en la curt de lui;
E dist al rei: «Ben l’avez entendut;
Li quens Rollant, il est mult irascut.
La rereguarde est jugee (...) sur lui:
N’avez baron ki jamais la remut.

Dans sa cour il n’y a pas meilleur vassal.
Il dit au roi : « Vous l’avez bien entendu,
« Le comte Roland est très en colère.
« Il est condamné à l’arrière-garde.
« Vous n’avez pas un baron qui jamais y allât.

780

Dunez li l’arc que vos avez tendut,
Si li truvez ki tres bien li aiut!»
Li reis li dunet, e Rollant l’a reçut.

« Donnez-lui l’arc que vous avez tendu,
« Et trouvez-lui qui peut bien l’aider ! »
Le roi lui donne l’arc et Roland l’a reçu.

LXIII
Li empereres apelet ses nies Rollant:
«Bel sire nies, or savez veirement,

L’empereur dit à son neveu Roland :
« Beau sire neveu, vous le savez bien,

785

Demi mun host vos lerrai en present.
Retenez les, ço est vostre salvement.»
Ço dit li quens: «Jo n’en ferai nient;
Deus me cunfunde, se la geste en desment!

« La moitié de mes armées je vous laisse en présent.
« Gardez les, c’est votre sauvegarde. »
Le comte dit : « Je n’en ferai rien,
« Dieu me confonde, si je démens mon lignée !

f.15r

.XX. milie Francs retendrai ben vaillanz.

« Je garderai vingt mille Français bien vaillants.

790

Passez les porz trestut soürement:
Ja mar crendrez nul hume a mun vivant!»

« Passez les cols en toute sécurité.
« Vous auriez tort de craindre quiconque, moi vivant. »

LA TRAVERSÉE DES PYRÉNÉES PAR CHARLEMAGNE

LXIV
Li quens Rollant est muntet el destrer. aoi.
Cuntre lui vient sis cumpainz Oliver;
Vint i Gerins e li proz quens Gerers,

Le comte Roland est monté sur son destrier.
Vers lui vient son compagnon, Olivier,
Gerin vient et le preux comte Gerier,

795

E vint i Otes, si i vint Berengers,
E vint i Astors e Anseïs li fiers;
Vint i Gerart de Rossillon li veillz;
Venuz i est li riches dux Gaifiers.
Dist l’arcevesque: «Jo irai, par mun chef!»

Et vient Oton et aussi vient Bérengier,
Et vient Astor, et Anseïs le fier,
Vient Gérard du Roussillon le vieux,
Et le riche duc Gaifier est venu.
L’archevêque dit : « Sur ma tête, j’irai ! »

800

– «E jo od vos,» ço dist li quens Gualters;
«Hom sui Rollant, jo ne li dei faillir.»
Entr’e[l]s eslisent .XX. milie chevalers. aoi.

« Et moi avec vous », dit le comte Gautier,
« je suis homme de Roland, je ne dois pas lui faillir. »
Ils choisissent entre eux vingt mille chevaliers.

LXV
Li quens Rollant Gualter de l’Húm apelet:
«Pernez mil Francs de France, nostre tere,

Le comte Roland appelle Gautier de l’Hum :
« Prenez mille Français de France, notre terre,

805

Si purpernez les deserz e les tertres,
Que l’emperere nis un des soens n’i perdet.» aoi.
Respunt gualter: «Pur vos le dei ben faire.»
Od mil Franceis de France, la lur tere,
Gualter desrenget les destreiz e les tertres,

Occupez les déserts et les landes,
Que l’empereur ni un des siens ni perde la vie. »
Gautier répond : « Pour vous je dois bien faire. »
Avec mille Français de France, leur terre,
Gautier parcours les détroits et les landes.

810

N’en descendrat pur malvaises nuveles,
Enceis qu’en seient. VII.C. espees traites.
Reis Almaris, del regne de Belferne
Une bataille lur livrat le jur pesme.

Il n’en redescendra pas en cas de mauvaises nouvelles,
Avant que sept cents épées soient tirées.
Le roi Almaris, du royaume de Belferne,
Leur livra une dure bataille le jour même.

LXVI
Halt sunt li pui e li val tenebrus,

Hauts sont les picts et les vallons ténébreux,

815

Les roches bises, les destreiz merveillus.

Les rochers bruns, les défilés merveilleux.

f.15v

Le jur passerent Franceis a grant dulur;
De .XV. lius en ot hom la rimur.
Puis que il venent a la Tere Majur,
Virent Guascuigne, la tere lur seignur.

Ce jour-là, les Français passent à grand-peine.
De quinze lieux on entend la rumeur.
Puis ils arrivent à la Terre-Majeur,
Ils virent, la Gascogne, la terre de leur seigneur.

820

Dunc le remembret des fius e des honurs,
E des pulcele e des gentilz oixurs:
Cel nen i ad ki de pitet ne plurt.
Sur tuz les altres est Carles anguissus:
As porz d’Espaigne ad lesset sun nevold.

Alors ils se remémorent leurs fiefs et leurs terres,
Leurs filles et épouses nobles,
Il n’en est qui ne pleurent de pitié.
Pour tout les autres, Charlemagne est d’angoissé :
Aux cols d’Espagne, il a laissé son neveu.

825

Pitet l’en prent, ne poet muer n’en plurt. aoi.

La pitié le prend, il ne peut se retenir de pleurer.

LXVII
Li .XII. per sunt remes en Espaigne.
.XX. milie Francs unt en lur cumpaigne,
N’en unt poür ne de murir dutance.
Li emperere s’en repairet en France;

Les douze pairs sont restés en Espagne.
Vingt mille Francs sont en leur compagnie,
Il n’ont ni peur ni crainte de la mort.
L’empereur s’en retourne vers la France,

830

Suz sun mantel en fait la cuntenance.
Dejuste lui li dux Neimes chevalchet
E dit al rei: «De quei avez pesance?»
Carles respunt: «Tort fait kil me demandet!
Si grant doel ai ne puis muer nel pleigne.

Sous son manteau il garde une contenance.
Près de lui le duc Naimes chevauche,
Il dit au roi : « Qu’est-ce qui vous pèse ? »
Charles répond : « Me le demander me fait du tord !
« Ma douleur est si grande que je ne peux faire autrement que me plaindre.

835

Par Guenelun serat destruite France,
Enoit m’avint un avisiun d’angele,
Que entre mes puinz me depeçout ma hanste,
Chi ad juget mis nes a (la) rereguarde.
Jo l’ai lesset en une estrange marche!

« Par Ganelon la France sera détruite.
« Cette nuit un ange me fit voir une vision,
« Qu’entre mes poings, il me brisa ma lance,
« Il a choisi mon neveu pour l’arrière-garde.
« Je l’ai laissé dans une marche étrangère !

840

Deus! se jol pert, ja n’en avrai escange!» aoi.

« Dieu ! Si je le perds, jamais je n’aurai de remplaçant ! »

LXVIII
Carles li magnes ne poet muer n’en plurt.
.C. milie Francs pur lui unt grant tendrur,
E de Rollant merveilluse poür.

Charlemagne ne peux faire autrement que pleurer.
Cent mille Français s’attendrissent pour lui,
Et pour Roland, ont une très grande peur.

f.18r

Guen[e]s li fels en ad fait traïsun:

Ganelon le félon a fait une trahison.

845

Del rei paien en ad oüd granz duns,
Or e argent, palies e ciclatuns,
Muls e chevals e cameilz e leuns.
Marsilies mandet d’Espaigne les baruns,
Cuntes, vezcuntes e dux e almaçurs,

Du roi païen il a reçu de grands dons,
Or et argent, divers tissus de soie,
Mulets, chevaux, chameaux et lions.
Marsile a demandé les barons d’Espagne,
Comtes, vicomtes, ducs et al mansour,

850

Les amirafles e les filz as cunturs:
.IIII.C. milie en ajustet en .III. jurz.
En Sarraguce fait suner ses taburs;
Mahumet levent en la plus halte tur.
N’i ad paien nel prit e nel aort.

Les amiraux et les fils de comtes.
Il en rassemble en trois jours quatre cent mille,
A Saragosse il fait retentir ses tambours.
On dresse sur la plus haute tour Mahomet,
Il n’y a de païen qui ne le prie et ne l’adore.

855

Puis si chevalchent, par mult grant cuntençun,
La Tere Certeine e les vals e les munz:
De cels de France virent les gunfanuns.
La rereguarde des .XII. cumpaignuns
Ne lesserat bataille ne lur dunt.

Puis ils chevauchent à marches forcées,
Par la terre de Cerdagne, par monts et par vaux.
Ils virent les gonfanons des Français.
L’arrière-garde des douze compagnons
Ils ne laisseront pas gagner la bataille.

LE COMPLOT DES DOUZE SARRASINS CONTRE ROLAND

LXIX
860

Li nies Marsilie, il est venuz avant,
Sur un mulet od un bastun tuchant.
Dist a sun uncle belement en riant:
«Bel sire reis, jo vos ai servit tant,
Sin ai oüt e peines e ahans,

Le neveu de Marsile s’est avancé,
Sur un mulet qu’il cravache d’un bâton.
Il dit à son oncle, tout en riant :
« Beau sire roi, je vous ai tant servi,
« Aussi, je n’ai eut que peines et douleurs,

865

Faites batailles e vencues en champ!
Dunez m’un feu, ço est le colp de Rollant;
Jo l’ocirai a mun espiet trenchant.
Se Mahumet me voelt estre guarant,
De tute Espaigne aquiterai les pans

« J’ai fait et gagné tant de batailles !
« Donnez-moi l’honneur de frapper Roland le premier.
« Je le tuerai de mon épieu tranchant.
« Si Mahomet veut me protéger,
« Je délivrerai toutes les parties de l’Espagne,

870

Des porz d’Espaigne entresqu’a Durestant.
Las serat Carles, si recrerrunt si Franc;

« « Des cols d’Espagne jusqu’à Durestant.
« Charles sera las, ainsi les Français se rendront,

f.16v

Ja n’avrez mais guere en tut vostre vivant.»
Li reis Marsilie l’en ad dunet le guant. aoi.

« Vous n’aurez plus de guerre de votre vie. »
Le roi Marsile lui a remis le gant.

LXX
Li nies Marsilies tient le guant en sun poign,

Le neveu de Marsile tient le gant en son poing,

875

Sun uncle apelet de mult fiere raisun:
«Bel sire reis, fait m’avez un grant dun.
Eslisez mei .XII. de voz baruns,
Sim cumbatrai as .XII. cumpaignuns.»
Tut premerein l’en respunt Falsaron,

Il appelle son oncle par très grande fièreté.
« Beau sire roi, vous m’avez fait un grand don.
« choisissez-moi douze de vos barons,
« Je combattrai les douze compagnons. »
En tout premier, Falseron lui répond

880

Icil ert frere al rei Marsiliun:
«Bel sires nies, e jo e vos [í]irum.
Ceste bataille veirement la ferum:
La rereguarde de la grant host Carlun,
Il est juget que nus les ocirum.» aoi.

Il était frère du roi Marsile,
« Beau sire neveu, nous irons, vous et moi.
« Cette bataille nous la fairons vraiment,
« L’arrière-garde de la grande armée de Charles.
« Il est décidé que nous les tuerons. »

LXXI
885

Reis Corsalis, il est de l’altre part:
Barbarins est e mult de males arz.
Cil ad parlet a lei de bon vassal:
Pur tut l’or Deu ne volt estre cuard [...]
As vos poignant Malprimis de Brigant:

Le roi Corsalis d’autre part.
Un Barbaresque qui est très maléfique.
Il parle comme un bon baron :
Pour tout l’or de Dieu il ne veut êtrepeureux.
Vient au galop Malprimis de Brigant,

890

Plus curt a piet que ne fait un cheval.
Devant Marsilie cil s’escriet mult halt:
«Jo cunduirai mun cors en Rencesvals;
Se truis Rollant, ne lerrai que nel mat!»

À pied il court plus vite qu’un cheval.
Devant Marsile il s’écrie à voix très haute :
« J’irai à Roncevaux.
« Si je trouve Roland, je ne le laisserai que mort. »

LXXII
Uns amurafles i ad de Balaguez:

Un amiral qui est de Balaguer.

895

Cors ad mult gent e le vis fier e cler;
Puis que il est sur un cheval muntet,
Mult se fait fiers de ses armes porter;
De vasselage est il ben alosez;
Fust chrestiens, asez oüst barnet.

Son corps est très beau, son visage fier et clair.
Puis il est monté sur un cheval,
Il est très fier des armes qu’il porte.
De courage il est bien illustre,
S’il était chrétien, quel baron il ferait.

f.17r

Devant Marsilie cil en est escriet:
«En Rencesvals irai mun cors juer!
Se truis Rollant, de mort serat finet,
E Oliver e tuz les .XII. pers.
Franceis murrunt a doel e a viltiet.

Devant Marsile, il s’est écrié :
« A Roncevaux, je me dirigerai !
« Si j’y trouve Roland, il finira mort,
« Et aussi Olivier et tous les douze pairs,
« Les Français mourront dans la douleur et l’humiliation.

905

Carles li magnes velz est e redotez:
Recreanz ert de sa guerre mener,
Si nus remeindrat Espaigne en quitedet.»
Li reis Marsilie mult l’en ad merciet. aoi.

« Charlemagne est vieux, et il radote,
« Il est fatigué de mener sa guerre,
« Ainsi l’Espagne nous restera affranchie. »
Le roi Marsile l’en remercie beaucoup.

LXXIII
Uns almaçurs i ad de Moriane;

Un émir de Moriane et là,

910

N’ad plus felun en la tere d’Espaigne.
Devant Marsilie ad faite sa vantance:
«En Rencesvals guierai ma cumpaigne,
.XX. milie ad escuz e a lances.
Se trois Rollant, de mort li duins fiance.

Il n’y a pas plus félon sur la terre d’Espagne.
Devant Marsile il se vante :
« A Roncevaux je conduirai mon armée,
« Vingt mille hommes, avec écus et lances.
« Si je trouve Roland, je promet de lui donner la mort.

915

Jamais n’ert jor que Carles ne se pleignet.» aoi.

« Jamais il n’y aura de jours où Charles ne s’en plaindra. »

LXXIV
D’altre part est Turgis de Turteluse:
Cil est uns quens, si est la citet sue.
De chrestiens voelt faire male vode.
Devant Marsilie as altres si s’ajust,

D’autre part, voici Turgis de Tourtelouse.
Il est le comte de cette cité.
Aux chrétiens il veut malheureuse destruction.
Devant Marsile, avec les autres il se range,

920

Ço dist al rei: «Ne vos esmaiez unches!
Plus valt Mahum que seint Perre de Rume!
Se lui servez, l’onur del camp ert nostre.
En Rencesvals a Rollant irai juindre,
De mort n’avrat guarantisun pur hume.

Il dit au roi : « N’en soyez jamais étonné !
« Mahomet vaut plus que saint Pierre de Rome !
« Si vous le servez, l’honneur de la bataille sera notre.
« À Roncevaux j’irai joindre Roland,
« En toute humilité , je garanti sa mort.

925

Veez m’espee, ki est e bone e lunge:
A Durendal jo la metrai encuntre;
Asez orrez, laquele irat desure.

« Voyez mon épée, qui est bonne et longue.
« Contre Durandal je croiserai le fer,
« Vous saurez laquelle aura le dessus.

f.17v

Franceis murrunt, si a nus s’abandunent;
Carles li velz avrat e deol e hunte:

« Les Français mourront, s’ils se battent contre nous.
« Charles le Vieux en aura douleur et honte.

930

Jamais en tere ne portera curone.»

« Jamais sur terre il ne portera une couronne. »

LXXV
De l’altre part est Escremiz de Valterne:
Sarrazins est, si est sue la tere.
Devant Marsilie s’escriet en la presse,
«En Rencesvals irai l’orgoill desfaire.

D’autre part il y a Escremiz de Valterne.
C’est un sarrasin et Valterne est sa terre.
Devant Marsile il s’écrie à la foule :
« A Roncevaux j’irai écraser leur orgueil.

935

Se trois Rollant, n’en porterat la teste,
Ne Oliver, ki les altres cadelet;
Li .XII. per tuit sunt jugez a perdre;
Franceis murrunt e France en ert deserte,
De bons vassals avrat Carles suffraite.» aoi.

« Si je trouve Roland, il ne portera plus de tête,
« ni Olivier, celui qui conduit les autres.
« Les douze pairs sont tous condamnés à périr.
« Les Français mourront, la France en sera déserte.
« De bons vassaux Charles aura souffrance. »

LXXVI
940

D’altre part est uns paiens, Esturganz;
Estramariz i est, un soens cumpainz:
Cil sunt felun, traïtur suduiant.
Ço dist Marsilie: «Seignurs, venez avant!
En Rencesvals irez as porz passant,

D’autre part il y a un païen, Esturgant,
Et un de ses compagnon, Estramariz :
Qui sont de misérables traîtres félons.
Marsile dit : « Seigneurs, avancez-vous !
« À Roncevaux vous irez aux cols de passage,

945

Si aiderez a cunduire ma gent.»
E cil respundent: «(Sire,) a vostre comandement!
Nus asaldrum Oliver e Rollant;
Li .XII. per n’avrunt de mort guarant.
Noz espees sunt bones e trenchant;

« Ainsi vous aiderez à conduire mon armée. »
Et ils répondent : « À votre commandement (Sire) !
« Nous donnerons l’absolution à Olivier et Roland,
« Les douze pairs ne seront pas sauvés de la mort.
« Nos épées sont bonnes et tranchantes,

950

Nus les feruns vermeilles de chald sanc.
Franceis murrunt, Carles en ert dolent.
Tere Majur vos metrum en present.
Venez i, reis, sil verrez veirement:
L’empereor vos metrum en present.»

« Nous les ferons rougir de sang chaud.
« Les Français mourront, Charles en sera affligé.
« Nous vous la donnerons la Terre majeur.
« Roi venez-y, vous le verrez réellement.
« Nous vous donnerons l’empereur en présent. »

LXXVII
955

Curant i vint Margariz de Sibilie;

Y vient en courant Margariz de Séville.

f.18r

Cil tient la tere entre[s]qu’as Cazmarine.
Pur sa beltet dames li sunt amies:
Cele nel veit vers lui ne s’esclargisset;
Quant ele le veit, ne poet muer ne riet;

Il détient les terres jusqu’aux Casemarines.
Pour sa beauté les dames le courtisent,
Il n’en est pas une qui ne s’éclaire en le voyant,
Quant elles le voient, elles ne peuvent s’empêcher de sourire.

960

N’i ad paien de tel chevalerie.
Vint en la presse, sur les altres s’escriet
E dist al rei: «Ne vos esmaiez mie!
En Rencesvals irai Rollant ocire,
Ne Oliver n’en porterat la vie;

Il n’y a de païen aussi noble.
Il sort de l’assemblé, s’écrie par dessus les autres
Et dit au roi : « N’en soyez pas étonné !
« A Roncevaux j’irai tuer Roland,
« Olivier ne gardera sa vie,

965

Li .XII. per sunt remes en martirie.
Veez m’espee, ki d’or est enheldie:
Si la tramist li amiralz de Primes.
Jo vos plevis qu’en vermeill sanc ert mise.
Franceis murrunt e France en ert hunie;

« Les douze pairs sont restés pour leur martyre.
« Voyez mon épée, qui a la garde en or,
« Ainsi me l’a transmise l’émir de Primes.
« Je vous le garanti, qu’elle sera couverte de sang vermeil.
« Les Français mourront, et la France en sera honnie.

970

Carles li velz a la barbe flurie,
Jamais n’ert jurn qu’il n’en ait doel e ire.
Jusqu’a un an avrum France saisie;
Gesir porrum el burc de seint Denise.»
Li reis paiens parfundement l ‘enclinet. aoi.

« Charles le Vieux, à la barbe fleurie,
« Jamais il n’aura de jour sans deuil et colère.
« Avant un an, nous aurons pris la France,
« Nous pourrons reposer au bourg de Saint- Denis. »
Le roi païen profondément s’incline devant lui.

LXXVIII
975

De l’altre part est Chernubles de Munigre;
Jusqu’a la tere si chevoel li balient;
Greignor fais portet par giu, quant il s’enveiset,
Que .IIII. mulez ne funt, quant il sumeient.
Icele tere, ço dit, dun il esteit,

D’autre part il y a Chernubien de Montnègre.
Ses longs cheveux balaient jusqu’à terre.
Il peut porter juste par jeu,
La charge de quatre mulets bâtés.
De la terre dont on dit qu’il est,

980

Soleill n’i luist, ne blet n’i poet pas creistre,
Pluie n’i chet, rusee n’i adeiset,
Piere n’i ad que tute ne seit neire.

Le soleil n’arrête de luire, le blé ne peut y croître,
La pluie n’y tombe, la rosée n’y adhère,
Il n’y a de pierre qui ne soit toute noire.

f.18v

Dient alquanz que diables i meignent.
Ce dist Chernubles: «Ma bone espee ai ceinte;

On dit que des diables y demeurent.
Chernubien dit : « J’ai ceint ma bonne épée,

985

En Rencesvals jo la teindrai vermeille.
Se trois Rollant li proz enmi ma veie,
Se ne l’asaill, dunc ne faz jo que creire,
Si cunquerrai Durendal od la meie.
Franceis murrunt e France en ert deserte.»

« À Roncevaux, je la teindrai en rouge.
« Si je trouve Roland le preux au milieu de ma route,
« Si je ne l’assaille, ne me croyez plus.
« Ainsi je conquerrai Durandal avec mon épée.
« Les Français mourront, et la France en sera déserte. »

990

A icez moz li .XII. [per] s’alient;
Itels .C. milie Sarrazins od els meinent,
Ki de bataille s’argüent,e hasteient:
Vunt s’aduber desuz une sapide.

A ces mots les douze (chefs païens) se rassemblent.
Ils emmènent cent mille Sarrasins,
Qui s’empressent et se hâtent pour la bataille.
Ils vont s’armer sous une pinède.

DÉCOUVERTE DES SARRASINS PAR OLIVIER

LXXIX
Paien s’adubent des osbercs sarazineis,

Les païens s’arment de hauberts sarrasins,

995

Tuit li plusur en sunt (saraguzeis) dublez en treis,
Lacent lor elmes mult bons sarraguzeis,
Ceignent espees de l’acer vianeis;
Escuz unt genz, espiez valentineis,
E gunfanuns blancs e blois e vermeilz.

Presque tous sont doublés par trois épaisseurs,
Ils lacent leurs très bons heaumes de Saragosse,
Ceignent leurs épées d’acier viennois.
Ils ont de beaux écus d’argent, des épieux de Valence
Et des gonfanons blancs, bleus et rouges.

1000

Laissent les mulz e tuz les palefreiz,
Es destrers muntent, si chevalchent estreiz.
Clers fut li jurz e bels fut li soleilz:
N’unt guarnement que tut ne reflambeit.
Sunent mil grailles por ço que plus bel seit:

Ils laissent les mulets et tous les palefrois,
Ils montent leurs destriers et chevauchent en rangs serrés.
Clair est le jour et beau est le soleil.
Il n’y a d’armure qui ne flamboie.
Mille clairons sonnent, pour que ce soit plus beau.

1005

Granz est la noise, si l’oïrent Franceis.
Dist Oliver: «Sire cumpainz, ce crei,
De Sarrazins purum bataille aveir.»
Respont Rollant: «E! Deus la nus otreit!
Ben devuns ci estre pur nostre rei:

Ainsi les Français entendirent le grand bruit.
Olivier dit : « Sire compagnon, je crois,
« Que nous aurons une bataille contre les Sarrasins. »
Roland répond : « Eh ! que Dieu nous l’octroie !
« Ici nous devons bien tenir, pour notre roi.

1010

Pur sun seignor deit hom susfrir destreiz

Pour son seigneur on doit savoir souffrir de détresse

f.19r

E endurer e granz chalz e granz freiz,
Sin deit hom perdre e del quir e del peil.
Or guart chascuns que granz colps (l’)[i] empleit,
Que malvaise cançun de nus chantet ne seit!

« Et endurer les grandes chaleurs et les grands froids,
« Tout homme doit perdre du cuir et du poil.
« Pour se garantir, que chacun donne de grands coups,
« Qu’il n’y ai une mauvaise chanson de nous !

1015

Paien unt tort e chrestiens unt dreit;
Malvaise essample n’en serat, ja de mei.» aoi.

« Les païens ont tort, et les chrétiens on le droit.
« Je ne serai jamais un mauvais exemple. »

Suite 2e partie

Suite 3e partie

Suite 4e partie

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Les historiettes d’Etienne…

Nos grosses têtes ne résoudrons pas mieux ce problème….

Extrait d’une conversation entre Colbert et Mazarin sous LOUIS XIV :

Colbert: Pour trouver de l’argent, il arrive un moment où tripoter ne suffit plus.

J’aimerais que Monsieur le Surintendant m’explique comment on s’y prend pour dépenser encore quand on est déjà endetté jusqu’au cou…

Mazarin : Quand on est un simple mortel, bien sûr, et qu’on est couvert de dettes, on va en prison. Mais l’Etat… L’Etat, lui, c’est différent. On ne peut pas jeter l’Etat en prison. Alors, il continue, il creuse la dette ! Tous les Etats font ça.

Colbert : Ah oui ? Vous croyez ? Cependant, il nous faut de l’argent. Et comment en trouver quand on a déjà créé tous les impôts imaginables ?

Mazarin : On en crée d’autres.
Colbert : Nous ne pouvons pas taxer les pauvres plus qu’ils ne le sont déjà.

Mazarin : Oui, c’est impossible.

Colbert : Alors, les riches ?

Mazarin : Les riches, non plus. Ils ne dépenseraient plus.

Un riche qui dépense fait vivre des centaines de pauvres.

Colbert : Alors, comment fait-on ?

Mazarin : Colbert,tu raisonnes comme un fromage (comme un pot de chambre sous le derrière d’un malade) ! Il y a quantité de gens qui sont entre les deux, ni pauvres, ni riches….

Des Français qui travaillent, rêvant d’être riches et redoutant d’être pauvres ! C’est ceux-là que nous devons taxer, encore plus, toujours plus ! Ceux là ! Plus tu leur prends, plus ils travaillent pour compenser…

C’est un réservoir inépuisable.

Extrait du “Diable Rouge” d’Antoine Rault.

Le Saviez-vous…

Le mot “hérésie” provient du grec αἵρεσις / haíresis, qui veut dire choix.

L’hérésie est donc le choix philosophique, dogmatique ou gnostique dans une même religion. La traduction latine en est secta, secte. L’Antiquité n’attache pas de valeur péjorative à ces termes.
Dans le contexte antique, la religion étant plus rituelle que dogmatique, l’haíresis n’a pas l’aspect dramatique que revêtira l’hérésie chrétienne.

Toutefois, ces dogmes ne revêtent pas la même importance dans toutes les religions, ce qui explique différentes attitudes par rapport à l’hérésie.
La valeur péjorative est née en milieu chrétien avec les premières controverses théologiques dont témoignent Justin de Naplouse et Irénée de Lyon qui ont écrit “contre les hérésies” au IIe siècle.

Sources Wikipédia.

“A Brûle pourpoint”

Cette expression a une origine militaire.
Lorsqu’on tirait un coup de feu sur quelqu’un de très près, à bout portant, on lui brûlait le pourpoint (vêtement masculin qui couvrait le torse, utilisé entre le XIIIe et le XVIIe siècle).

Cette métaphore utilise d’abord l’idée d’efficacité (pour tuer quelqu’un , plus on est près, plus on a de chances de réussir) puis de soudaineté, de surprise (pour pouvoir tirer à brûle-pourpoint sur quelqu’un, il faut le surprendre)

“Fier comme Artaban”

Cette expression est d’origine littéraire.
Artaban est ici un personnage important d’un énorme roman, une épopée historique (12 volumes, 4153 pages), intitulé Cléopâtre et écrit par Gautier de la Calprenède (Lien externe) au milieu du XVIIe siècle.
Du succès de ce roman à l’époque n’est resté que la fierté et l’arrogance de son personnage, la sonorité de son nom ayant probablement aidé à la conservation de l’expression.

“Fier comme un pou”

Un pou est-il orgueilleux ? Personne n’a dû chercher à le savoir ou à lui poser la question avant de tenter de s’en débarasser.
Par contre, on sait que le coq a une posture fière.
Or pou est une forme dialectale de l’ancien français pouil, poul, venu du latin pullus qui voulait dire coq ou poulet.

“L’habit ne fait pas le moine”

Proverbe dont on trouve les premières traces au XIIIe siècle et qui serait tiré du latin médiéval.

Selon certains, ce proverbe viendrait d’une déformation progressive de la traduction de l’expression latine de Plutarque ‘barba non facit philosophum’ qui signifiait ‘la barbe ne fait pas le philosophe’.

D’autres disent qu’il aurait pour origine un fait historique : en 1297, pour réussir à s’emparer par la ruse de la forteresse bâtie sur le rocher monégasque, François Grimaldi et ses compagnons d’armes se sont déguisés en moines franciscains, fait rappelé sur les armoiries de Monaco (Lien externe).

Enfin, peut-être faut-il simplement voir une certaine ironie dans cette expression.
En effet, lorsqu’elle est apparue, les moines de l’époque étaient bien loin de suivre leurs préceptes. N’hésitant pas à accumuler des biens, à ripailler, à courir la gueuse ou à trucider à tout-va dans les batailles, ils avaient un comportement très éloigné de celui que leur tenue aurait pu laisser supposer.
Ainsi, un brigand désireux de détrousser un moine en le supposant faible, pouvait tomber sur bien plus fort et rusé que lui.

“Mettre sur la sellette”

Avant la Révolution, on faisait s’asseoir le présumé coupable sur un petit tabouret très bas, ‘la sellette’.
Celle-ci pouvait être recouverte d’un tapis quand l’accusé était une personne de haut rang.
La petite taille du banc obligeait à une posture jugée d’autant plus humiliante qu’on y paraissait les fers aux pieds.

“Faux-jeton”

Aujourd’hui, pour faire des calculs, les opérations posées sur une feuille de papier nous semblent d’une totale évidence.
Mais avant que les chiffres arabes et le système décimal ne deviennent d’usage courant, les montants monétaires étaient calculés selon la méthode du “jet”, sur des planchettes où étaient tracées des colonnes (correspondantes aux deniers, sols, livres…) dans lesquelles on posait et accumulait des jetons pour faire des totaux.
Ces jetons ayant parfois l’apparence de vraies pièces, certains tentaient de s’en servir comme telles auprès des personnes simples, d’où l’expression “faux comme un jeton”.

Un Coffret Audio à offrir…

Une merveille, un trésor, une perle rare, le ”Royaume oublié” est un coffret audio contenant trois cd et un livret traduit en six langues. Une oeuvre rare produit de la collaboration de Jordi Savall, de Montserrat Figueras, d’Anne Brenon, de la Capella Reial de Catalunya, d’Hesperion XXI, de Pascal Bertin, Marc Mauillon, Lluis Vilamajo, Furio Zanasi.
Cette évocation sans équivalent de la tragédie cathare occitane, toute en finesse, mêle le propos des troubadours du temps, les chants d’Hildegarde de Bingen, chants spirituels et danses arabo-andalouses.
Date et lieu d’enregistrement : avril, juin, juillet et août 2009 à la Collégiale de Cardona (Catalogne), à la Chapelle Nôtre Dame de Bon.
Il faut écouter et lire cette oeuvre majestueuse, à tout prix !

prix fnac 42 euros, 35 euros sur le site www.alia-vox.com.

Nous aimons…

Alia Box. Musiques éternelles et sublimes…

Revue de vulgarisation scientifique, obligatoire dans toutes les bonnes maternelles et université !

Des gants de grande tenue…qualité et fiabilité !