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Une dynastie prolixe, s’il en est, qui régna entre autre sur la France de 987 à 1848 hormis trois petites interruptions qui ne concernent pas le Moyen Âge. Composée de trois branches, les Capétiens directs, les Valois, et les Bourbons, tous descendants mâles du roi Hugues Capet.
Dernière mise à jour : 2011-04-13 08:31:00
Hugues Ier, dit Hugues Capet, éponyme des Capétiens est un descendant de la dynastie des Robertiens dont deux de ces membres furent roi des Francs (Eudes Ier et Robert Ier).
Trois familles forment la dynastie capétienne, les Capétiens directs, les Valois, les Bourbons.
Le règne des Capétiens directs, commence bien sur par Hugues Ier (que l’on appellera Hugues Capet bien après sa mort), élu roi en 987. Cette branche se “cassera” le 1er février 1328 par la mort de Charles IV dit le Bel sans descendance mâle. Sa succession douloureuse déclenchera la Guerre de Cent Ans.
Une autre branche de la famille s’installe sur le trône, les Vallois. Le premier en est Philippe VI à partir du 1er février 1328. À la mort d’Henri III le 2 août 1589, cette branche, elle aussi disparait.
C’est donc le 2 août 1589, que débute la branche des Bourbons, avec Henri IV dit le Grand. Le règne des Bourbons, et donc des Capétiens se termine le 24 février 1848, par l’abdication de Louis-Philippe Ier.
Né vers 940, mort le 24 octobre 996, il fut duc des Francs de 960 à 987, puis roi des Francs de 987 à 996. Il est le fils de Hugues le Grand (duc des Francs) et de Hedwige de Saxe. Petit-fils du roi des Francs Robert Ier et du roi germain Henri Ier l’Oiseleur. Il épouse Adélaïde d’Aquitaine dite aussi de Poitiers dont il a quatre enfants, Gisèle, Edwige, Robert (qui deviendra Robert II, roi des Francs), et Adélaïde.
À la mort de son père en 956, Hugues n’a qu’une quinzaine d’années, il est alors mis sous la tutelle de son oncle, l’archevêque de Cologne.
En 960, le roi Lothaire lui remet le titre de duc des Francs pour son serment de fidélité.
En 963 ou 968, il épouse Adélaïde d’Aquitaine (née vers 945, morte en 1004). Elle est la fille du comte de Poitiers et duc d’Aquitaine, Guillaume III dit Tête d’Étoupe et d’Adèle de Normandie, fille de Rollon.
Ils eurent quatre enfants, Gisèle de France (née vers 969, morte vers 1000), le futur roi Robert II (né en 972, mort le 20 juillet 1031), Hedwige de France (ou Edwige de France ou Hadevide de Hainaut) (née vers 974, morte après 1013), Adélaïde (née vers 973, morte vers 1068).
Le 22 mai 987, le roi Louis V meurt d’une chute de cheval lors d’une partie de chasse à Senlis. Étant sans descendance direct, la dynastie carolingienne s’arrête là.
Quelques jours après cette mort Hugues est élu par l’assemblée de Senlis puis il a été couronné et sacré, soit à Reims, soit à Noyon, entre mi-juin et mi-juillet de l’an 987. Il devient Hugues Ier de France.
Afin de pérennisé sa dynastie, il fait comme certain de ses prédécesseurs, élire son fils par les grands du royaumes, de son vivant. Le 25 décembre 987, il fait couronné et sacré son fils Robert.
Cette pratique perdura quelques générations, ce qui engendra le principe de la primogéniture masculine pour l’accession au trône. Plus tard nul besoin d’élection, le droit d’ainesse sera seul règle. Ce qui fait croire à certain que dans une monarchie, l’accession au trône est toujours liée à l’héritage.
Le règne de Hugues Capet fut cour, mais bien rempli, car il eut fort à faire avec ses vassaux souvent bien plus puissant que lui et avec l’Église.
Il meurt le 24 octobre 996, au lieu-dit « Les Juifs », près de Prasville (Eure-et-Loir).
En toute logique son fils Robert II de France, surnommé Robert le Pieux, lui succède sur le trône.
Robert II de France, surnommé Robert le Pieux est né à Orléans vers 972 et est mort au château de Melun le 20 juillet 1031. Fils d’Hugues Capet et de son épouse Adélaïde d’Aquitaine, il est le deuxième roi franc de la dynastie capétienne. Il règne de 996 à 1031 et est ainsi l’un des souverains de l’an mil.
Associé dès 987 à la royauté, il assiste son père sur les questions militaires (avec le siège par deux fois, en 988 et 991 de Laon). Sa solide instruction, assurée par Gerbert d’Aurillac à Reims, lui permet de s’occuper des questions religieuses dont il devient rapidement le garant (il dirige le concile de Verzy en 991 et celui de Chelles en 994).
Poursuivant l’œuvre politique de son père, après 996, il parvient à maintenir l’alliance avec la Normandie et l’Anjou et à contenir les ambitions d’Eudes II de Blois.
Au prix d’une longue lutte débutée en avril 1003, il conquiert le duché de Bourgogne qui aurait dû lui revenir en héritage à la mort, sans descendance directe, de son oncle Henri Ier de Bourgogne, mais que ce dernier avait transmis à son beau-fils Otte-Guillaume.
Les déboires conjugaux de Robert le Pieux avec Rozala d’Italie et Berthe de Bourgogne (qui lui valent une menace d’excommunication), puis la mauvaise réputation de Constance d’Arles, contrastent étrangement avec l’aura pieuse, à la limite de la sainteté, que veut bien lui prêter son biographe Helgaud de Fleury dans la Vie du roi Robert le Pieux (Epitoma vitae regis Roberti pii). Sa vie est alors présentée comme un modèle à suivre, faite d’innombrables donations pieuses à divers établissements religieux, de charité envers les pauvres et surtout de gestes considérés comme sacrés, telle que la guérison de certains lépreux : Robert est le premier souverain considéré comme thaumaturge. La fin de son règne révèle la relative faiblesse du souverain qui doit faire face à la révolte de son épouse Constance d’Arles puis de ses propres fils (Henri et Robert) entre 1025 et 1031.
L’Europe juste avant l’an mil (998)
Henri Ier de France est né en 1008 – mort le 4 août 1060 à Vitry-aux-Loges, près d’Orléans), il est roi des Francs de 1031 à 1060.
Troisième roi de la dynastie dite des Capétiens directs, il est le fils de Robert le Pieux et de Constance d’Arles.
Sacré roi du vivant de son père le 14 mai 1027 à Reims, il lui succède en 1031 mais doit faire face à l’hostilité de sa mère et des grands vassaux qui veulent faire monter son frère cadet Robert sur le trône. Sa mère, femme impérieuse, avare, incapable de faire céder ses préventions à la sûreté de sa famille, s’était opposée pendant le règne de Robert à ce qu’il associa Henri à la couronne ; elle voulait obtenir cette faveur pour un autre de ses fils, qui portait aussi le nom de Robert.
L’intérêt de l’État l’emporta sur sa volonté ; mais les événements prouvèrent qu’elle n’avait pas renoncé à ses projets. A peine le roi fut-il mort, qu’un parti puissant, soutenu par Constance, prit les armes contre Henri, qui se vit réduit à chercher son salut dans la fuite. Il se réfugia près de ce duc de Normandie connu dans l’histoire sous le nom de Robert le Diable, prince rempli de vertus, mais prompt à apaiser une révolte, ayant pour principe de ne jamais traiter avec des rebelles armés.
Il est fiancé en 1033 à Mahaut (Mathilda, v.1027 – 1034), fille en bas-âge de l’empereur Conrad II le Salique, mais celle-ci trouve la mort à l’âge de sept ans.
En 1034, il épouse en premières noces Mathilde de Frise, (v. 1025/1026 – 1044), fille de Luidolf de Frise. Le 19 mai 1051 à Reims, il épouse en secondes noces Anne de Kiev, fille de Iaroslav le Sage, grand-prince de Kiev, et de Ingigerd de Suède.
Henri Ier obtient l’appui de l’empereur romain germanique Conrad II et surtout celui du duc de Normandie Robert le Magnifique, mais pour obtenir la paix, il doit céder à son frère le duché de Bourgogne en apanage. Mais le comte Eudes II de Blois ne se soumet pas pour autant, et soutient Eudes (v. 1013-v. 1057/1059), autre frère d’Henri Ier, mais vaincu, ce dernier est assigné à résidence à Orléans.
Suite au départ en 1035 pour la Terre sainte de Robert le Magnifique, Henri Ier devient le tuteur de son fils, le futur Guillaume Ier, duc de Normandie. Quand la nouvelle de la mort de Robert lui parvient, il soutient le jeune duc contre les seigneurs de Normandie qui lui sont hostiles. Ensemble, ils les combattent et les défont à la bataille du Val-ès-Dunes en 1047. La montée en puissance du duc inquiète le roi de France qui se brouille avec Guillaume Ier. Ce dernier le vainc à Mortemer en 1054, puis quatre ans plus tard à Varaville.
Henri, qui avait promis de protéger le jeune Guillaume, crut pouvoir faire céder la reconnaissance aux intérêts de sa couronne, et profiter de ces divisions pour reconquérir une des plus belles provinces de son royaume : mais il rencontra des obstacles qui ralentirent ses démarches ; et les ministres du jeune duc ayant su intéresser la gloire du roi à la défense de leur prince, il le soutint d’abord avec courage.
Jaloux ensuite de la grande réputation de Guillaume, il devint son ennemi, lui déclara la guerre, et perdit les droits d’un bienfaiteur sans en être dédommagé par la victoire. Henri eut presque toujours les armes à la main : ce n’était qu’en combattant qu’un monarque se faisait respecter à cette époque ; il devait assistance à ses vassaux, et, lorsqu’il négligeait de les secourir, il s’exposait à s’en voir abandonné à son tour : c’est ainsi que les fils du comte de Champagne refusèrent l’hommage au roi, qui n’avait point secondé leur père dans une guerre qu’il faisait pour son propre compte à l’empereur.
Henri fut obligé de les combattre pour les ramener à l’obéissance. Ce prince, voyant sa santé s’affaiblir, crut devoir associer au trône sou fils aîné Philippe, qui n’avait alors que sept ans ; il le fit sacrer à Reims en 1059 : ses pressentiments ne le trompèrent pas ; car il mourut le 4 août 1060, dans la 55e année de son âge et la trentième de son règne.
Il laissa la régence du royaume, et la tutelle de ses trois fils, Philippe, Hugues et Robert, qui mourut fort jeune, à Baudouin, comte de Flandre, époux de sa sœur, sentant bien que la reine Anne, sans domaine et sans alliance en France, y serait sans autorité. Anne se retira à Senlis avec le projet de vivre dans un monastère ; mais elle accorda sa main à Raoul de Péronne, comte de Crépi : étant devenue veuve une seconde fois, elle retourna dans son pays.
Henri a laissé la réputation d’un roi juste, brave et pieux : fils d’un père excommunié, il évita soigneusement toute contestation avec la cour de Rome, et ne lui céda qu’autant que l’exigeait l’esprit de son siècle. Son successeur (Philippe Ier) ne fut ni aussi prudent ni aussi heureux.
Le règne de ce roi batailleur et querelleur est une longue suite de luttes féodales. Il perd la Bourgogne et ne gagne que le Sénonais. C’est durant cette période difficile que les évêques français proclament la paix de Dieu, puis la trêve de Dieu. En 1059 – 1060, en réaction à la prééminence croissante du pape Léon IX, il fonde une collégiale dédiée à saint Martin, à l’emplacement de l’ancienne basilique mérovingienne sur lequel se trouve actuellement le Musée des arts et métiers.
L’Europe en 1092
Il est né le 23 mai 1052, mort le 29 juillet 1108.
Fils de Henri Ier et d’Anne de Russie, il monta sur le trône le 4 août 1060, n’étant âgé que de huit ans. Son père l’avait fait sacrer le 23 mai de l’année précédente à Reims, et un auteur contemporain a remarqué qu’à cette cérémonie le jeune prince à peine âgé de sept ans fit lui-même lecture du serment et le souscrivit de sa main.
La tutelle de sa personne et la régence du royaume avaient été confiées par le feu roi à Baudouin V, comte de Flandre, à l’exclusion de la reine mère, qui, étant étrangère, ne pouvait avoir aucune autorité, et de Robert, duc de Bourgogne, dont on pouvait craindre l’ambition, puisqu’il était oncle du mineur. Baudouin, qui avait épousé une sœur de Henri, regarda le jeune Philippe comme son propre neveu, s’acquitta avec prudence de l’emploi difficile qui lui était confié, évita toute querelle avec les grands et parvint à réprimer par sa fermeté plusieurs séditions.
Pour comprendre combien cette régence offrait de dangers, il faut se rappeler que, depuis Hugues Capet, Philippe était le premier roi mineur et qu’un long usage n’avait point encore rendu la couronne héréditaire. C’est pendant la régence de Baudouin que Guillaume le Bâtard partit de son duché de Normandie à la tête d’une armée nombreuse dans laquelle beaucoup de seigneurs français prirent rang pour faire la conquête de l’Angleterre. Ainsi les rois de France eurent la douleur de compter parmi leurs vassaux un roi dont la puissance ne pouvait servir qu’à exciter des troubles dans le royaume, et le régent Baudouin, voulant sans doute éloigner un voisin redoutable et ne pouvant croire au succès de son aventureuse expédition, eut le tort de lui donner les moyens de l’exécuter.
C’est encore sous le règne de Philippe Ier qu’éclata l’ardeur des croisades et que se fit la conquête de la terre sainte. Mais ce prince n’eut aucune part à ces brillantes expéditions, et son inaction en cette circonstance lui a été amèrement reprochée par quelques contemporains : ils l’ont accusé d’avoir préféré les excès de la mollesse et de la volupté à la gloire et aux intérêts de la religion.
Mais il est facile de l’excuser par la raison d’Etat, qui lui fit tirer parti, avec tant d’habileté, de l’éloignement de puissants vassaux pour affermir son pouvoir et pour réunir à la couronne de grands domaines, tels que le comté de Bourges, qui lui fut vendu par le comte Herpin afin d’avoir de quoi faire le voyage de la terre sainte.
Philippe Ier ne profita pas avec moins d’adresse de l’esprit inquiet des fils de Guillaume le Conquérant pour diminuer les dangers dont il était entouré, et, sans s’exposer lui-même aux périls de la guerre, il parvint à diviser et à affaiblir ses ennemis mais il exposa le trône et sa personne au mépris par sa légèreté, ses amours et sa faiblesse pour une femme qui ne justifiait par aucune grande qualité l’attachement de son roi.
Aussi est-il permis de croire que les résistances qu’il rencontra s’accrurent par la comparaison que les peuples faisaient de sa conduite avec celle de tant de héros dont la gloire éclatait dans toutes les parties du monde civilisé. Baudouin, régent du royaume, mourut en 1067. Philippe, alors dans sa quinzième année, commença de régner par lui-même : car on ne voit pas qu’il ait été pris aucune précaution contre sa jeunesse, et cette négligence seule suffirait pour montrer combien peu le pouvoir royal intéressait la nation à cette époque.
Les fils de Baudouin se firent la guerre pour sa succession. Robert, le plus jeune, voulait avoir sa part du comté de Flandre : le roi prit les armes en faveur de l’aîné, fut battu près de Mont-Cassel, et, malgré la honte de ce revers, fit la paix avec son ennemi, dont il finit par épouser la belle-fille, nommée Berthe. Philippe fut plus heureux dans la guerre qu’il fit à Guillaume le Conquérant, dont il sut exciter les fils à la révolte, afin de le contraindre à leur donner des apanages ; ce qui avait séparé la Normandie du royaume d’Angleterre : politique fort sage pour un roi de France dont le pouvoir ne s’étendait pas au delà de ses domaines.
Guillaume supportait avec impatience la révolte de ses fils et l’appui qu’ils trouvaient dans Philippe : la guerre éclata entre eux, et le vainqueur des Anglais, qui était venu faire le siège de Dole en 1075, fut obligé d’abandonner cette entreprise et de fuir devant le roi de France, qui le chargea vivement dans sa retraite et lui fit subir une très grande perte.
Douze ans plus tard, une raillerie de Philippe fit reprendre les armes aux deux monarques. Après la mort du roi d’Angleterre, les querelles qui s’élevèrent entre ses fils pour le partage de sa succession rendirent le repos à la France, et c’est alors que Philippe, libre de toute inquiétude, se livrant à son goût pour les voluptés, pensa à répudier la reine Berthe, quoiqu’il en eût un fils connu sous le nom de Louis VI ou Louis le Gros.
Il supposa qu’elle était sa parente, prétexte en usage alors pour obtenir le divorce, et il envoya des ambassadeurs en Sicile demander au comte Roger sa fille Emma en mariage : elle lui fut accordée ; mais pendant qu’elle était en route, la fille de Simon de Montfort, Bertrade, troisième femme de Foulque, comte d’Anjou, connaissant l’attrait que la beauté avait pour le roi, lui fit proposer de se donner à lui, de quitter le comte qui était vieux et de réclamer le divorce, affirmant que son mariage n’était pas légitime, puisque les deux premières femmes de son époux vivaient encore.
Les mœurs de cette époque servent à faire comprendre comment les papes acquirent un si grand ascendant sur les peuples, frappés de la nécessité d’un pouvoir capable de réprimer tant de scandales. Bertrade était d’une beauté éblouissante ; le roi accepta sa proposition, l’enleva et finit par trouver des évêques pour faire la cérémonie de son mariage ; mais le plus grand nombre ayant refusé d’autoriser un pareil désordre, le pape intervint, et Philippe fut excommunié ainsi que Bertrade, dont il ne voulut point se séparer.
Cette malheureuse affaire, commencée en 1092, ne finit que l’année 1105 ; les époux reçurent avec l’absolution la permission de se voir devant des témoins respectables sans qu’on sache positivement si le mariage fut autorisé. L’excommunication du roi avait servi de prétexte à des révoltes qui auraient renversé le trône si Philippe n’eût pris la sage résolution d’associer à la royauté son fils Louis.
Ce jeune prince, aimé pour ses vertus, respecté pour son courage, craint pour l’activité étonnante qu’il déployait contre les rebelles en sauvant le royaume, s’attira la haine de Bertrade, qui le fit empoisonner. Heureusement, il fut secouru à temps ; mais il conserva toute sa vie une pâleur qui marquait combien son tempérament avait été altéré. Loin d’obtenir que son père lui fît justice de ce crime, dont l’auteur était publiquement désigné, il se vit forcé de se prêter à une apparente réconciliation avec Bertrade ; conduite qui fait beaucoup d’honneur à la prudence de Louis, mais qui ne laisse aucun moyen d’excuser la faiblesse de Philippe.
Ce prince mourut à Melun le 29 juillet 1108, dans la 57e année de son âge et la quarante-huitième depuis son avènement au trône. Excepté Clotaire Ier, aucun roi de France n’avait encore eu un règne aussi long, et, depuis Philippe, on ne compte que les règnes de Louis XIV et de Louis XV dont la durée soit plus étendue. Il est triste pour un monarque, pendant la vie duquel se sont passés les événements les plus mémorables de l’histoire, de n’être guère connu que par ses amours, ses faiblesses et ses querelles avec l’Eglise.
Le nom de Philippe Ier se perd entre les noms si fameux de Godefroi de Bouillon, de Tancrède, Baudouin, Roger, Raimond, Guillaume le Conquérant, Grégoire VII, et de ce Pierre l’Ermite, dont l’ascendant sur ses contemporains excite encore aujourd’hui l’admiration même des écrivains qui blâment le plus amèrement les croisades ; car l’ascendant d’un homme prouve son génie : l’usage auquel il l’emploie ne prouve que l’esprit de son siècle.
Philippe Ier était le prince de son temps le mieux fait, de la taille la plus majestueuse et de l’extérieur le plus séduisant. L’histoire lui donne aussi toutes les grâces de l’esprit et du caractère, et l’on ne peut nier qu’il n’ait été un des plus habiles politiques qui ont occupé le trône de France. Sous lui, la ville de Bourges, le comté de Vexin et le Gâtinais furent réunis à la couronne. Il sut profiter de toutes les circonstances pour augmenter sa puissance et ses richesses.
Guibert de Nogent, qui l’accuse d’avoir vendu des bénéfices, l’appelle hominem in rebus Dei venalissimum. On rapporte au règne de ce prince l’établissement de quatre ordres monastiques : celui de Grammont, fondé par saint Etienne en 1078 ; celui des Chartreux, par saint Bruno en 1084 ; celui de Cîteaux, par saint Robert en 1098, et celui de Fontevrault, par Robert d’Arbrissel en 1106. Philippe Ier eut de sa première femme trois fils, dont l’aîné lui succéda sous le nom de Louis VI. Il en eut deux de sa seconde femme.
Il est né en décembre 1081, mort le 1er août 1137.
Surnommé le Gros ou Thibaut, il fut aussi appelé le Batailleur. Il était fils de Philippe Ier et de la reine Berthe. Né en 1081, il fut associé par son père au gouvernement en l’année 1100, et lui succéda au mois de juillet 1108. Il fut sacré à Orléans par l’archevêque de Sens.
Louis VI monta sur le trône n’ayant que des domaines peu considérables, séparés les uns des autres par des fiefs qui appartenaient à des seigneurs rivaux de leur roi, tyrans de leurs vassaux, ennemis de leurs voisins, et ne reconnaissant d’autre droit que la force, d’autre honte que la défaite, d’autre gloire que le succès. Le monarque devait assistance à ses vassaux, c’est à-dire qu’il était obligé de les secourir quand ils réclamaient son appui ; de sorte qu’avec peu de forces à sa disposition (puisqu’il ne pouvait lever de troupes que dans ses domaines) il était appelé par les querelles des grands à se mêler de toutes les guerres qui éclataient dans le royaume.
Philippe, qui n’avait jamais eu d’affaires plus importantes que ses plaisirs, était mort généralement méprisé. Louis, son fils, en prenant les rênes du gouvernement, eut pour ennemis tous les seigneurs que par son courage il avait ramenés au devoir pendant l’excommunication de son père ; leurs projets n’allaient pas moins qu’à le priver du trône. Louis les prévint par son activité ; il poussa si rudement les révoltés qu’il les battit, les divisa, et devint en moins de deux ans plus puissant qu’aucun de ses prédécesseurs depuis Hugues Capet.
A peine ce monarque avait-il obligé à se soumettre un de ces petits seigneurs qui de leurs châteaux faisaient sans cesse des incursions dans le voisinage, et pillaient les peuples et les églises, qu’il était obligé de marcher contre un autre. Comme un nouvel Hercule, il les réduisit tous successivement, ce qui le rendit en même temps le restaurateur de l’autorité royale et le bienfaiteur de ses peuples.
Ce fut ainsi qu’il eut à combattre son propre frère Philippe, comte de Mantes, fils d’une autre mère, Bertrade ; celle-ci poussait Philippe à disputer à Louis le Gros la couronne. Une ligue s’était formée entre le comte de Mantes, son oncle, Amauri, comte de Montfort, et Foulques, comte d’Anjou. Louis cita son frère devant les pairs du duché de France, s’empara de Mantes et d’Arpajon et détermina ses gens de Montlhéry à chasser les gens de Philippe. Louis eut ensuite à combattre Guy de Rochefort, son fils, Hugues de Créci, et Eudes, fils de Bouchard de Montmorency, ainsi que plusieurs autres barons.
Ces guerres toutes de sièges et d’escarmouches se continuèrent pendant toute la première partie du règne du monarque. L’une de ses entreprises les plus difficiles fut l’attaque du château du Puiset, qu’occupait Hugues le Beau, qui exerçait son brigandage dans toute la Beauce : ce seigneur fut fait prisonnier et envoyé à la forteresse de Château-Landon. Enfin tous les seigneurs insurgés furent soumis et firent leur hommage au roi ; la plupart devinrent ses défenseurs les plus zélés.
Sa puissance eût été alors établie sans la moindre contestation ; mais il comptait parmi ses vassaux Henri Ier, roi d’Angleterre, et malheureusement duc de Normandie. Il était de la politique de Henri de seconder tous les mécontents de France, afin de conserver les domaines qu’il y possédait : par le même motif, les possesseurs de grands fiefs s’unissaient volontiers à lui ; car si le duché de Normandie rentrait dans les domaines de la couronne, il n’y avait plus de garantie pour eux contre le pouvoir des rois de France.
Ces intérêts produisirent beaucoup de guerres qui ne furent ni vives, ni longues, et autant de traités qui ne durèrent pas davantage. Si le roi d’Angleterre trouvait des alliés dans les seigneurs français, le roi de France trouvait de puissants appuis dans les neveux du roi d’Angleterre, qui excitaient en leur faveur des révoltes dans cette Normandie, objet de tant de contestations. On laissa d’abord avec trop d’indifférence le monarque anglais s’établir dans le Vexin : il avait promis dès le commencement de raser la forteresse de Gisors ; mais plus tard il s’y refusa, et le roi de France se vit obligé de marcher contre lui en l’an 1109.
Les deux armées étaient en présence à Néaufle, sur la rivière d’Epte, lorsque Louis fait proposer à son ennemi de vider leur différend par un combat singulier de roi à roi, pour épargner le sang de leurs sujets. Le monarque anglais ne répond à ce défi que par une plaisanterie ; et l’on en vient à une bataille, où il est défait et obligé de prendre la fuite. La guerre continua, avec des alternatives de revers et de succès, jusqu’à l’an 1113, où la lassitude des peuples obligea Louis VI d’abandonner Gisors au monarque anglais, et celui-ci d’en faire hommage au roi de France.
Cet arrangement avait mis fin aux hostilités ; mais elles recommencèrent bientôt lorsque Louis voulut prendre sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert Courtecuisse, qui avait été dépouillé de la Normandie par son frère Henri. Le monarque français, malgré la valeur personnelle qu’il déploya, fut battu au combat de Brenneville en 1119. Après cet échec, Louis consentit à la paix ; mais le roi d’Angleterre ayant perdu toute sa famille et une grande partie de sa noblesse qui périt dans un naufrage, Cliton profita de cette circonstance pour lui faire encore la guerre, qu’appuyait secrètement Louis.
Henri s’en vengea en suscitant au roi de France un ennemi puissant dans la personne de Henri V, empereur, qui haïssait Louis comme protecteur du pape Calixte II, par lequel il avait été excommunié. Henri V leva une armée formidable composée de Lorrains, d’Allemands, de Saxons, de Bavarois et de tous les autres peuples au delà du Rhin, avec l’intention de venir brûler la ville de Reims, où s’était tenu le concile qui avait fulminé contre lui la sentence d’excommunication.
Louis convoqua une assemblée générale des seigneurs, et leur représenta qu’il s’agissait d’une guerre étrangère, dans laquelle les intérêts et l’honneur de la France étaient compromis : il avait de l’éloquence, et passait avec raison pour le plus intrépide soldat de son royaume. Il s’empara si bien des esprits que toutes les querelles particulières cessèrent aussitôt : les seigneurs les plus dévoués au roi d’Angleterre se montrèrent dignes de leur patrie, et la France trouva deux cent mille hommes à opposer à ses ennemis.
D’autres grands vassaux éloignés accouraient encore à la tête de leurs troupes afin de grossir l’armée royale. Pour rencontrer un pareil exemple d’union, de promptitude et de patriotisme, il faudrait remonter jusqu’à Charlemagne. L’empereur, étonné de voir un roi si faible contre ses feudataires déployer tant de forces contre l’étranger, retourna sur ses pas ; et la tranquillité de la France fut assurée sans combat. Louis le Gros aurait bien voulu profiter d’une si belle occasion pour enlever le duché de Normandie au roi d’Angleterre ; mais l’intérêt des grands s’y opposa : ils distinguaient les guerres de la nation d’avec les guerres du prince, et n’étaient pas tentés d’augmenter son pouvoir ; ils intervinrent pour ménager la paix entre les deux royaumes, et cette fois elle fut durable.
Louis ne se reposa cependant point : les querelles entre les grands n’avaient cédé qu’à un intérêt national ; le danger passé, chacun reprit ses animosités, ses prétentions ; et le roi continua d’avoir les armes à la main pour se faire obéir. En 1126 il marcha au secours de l’évêque de Clermont, chassé de son siège par le comte d’Auvergne ; et il fut accompagné dans cette expédition par plusieurs grands seigneurs qui avaient d’abord été ses ennemis, tels que Conan, duc de Bretagne, Foulques d’Anjou et le comte de Nevers. Il força les passages des montagnes, assiégea le château de Montferrand, près de Clermont, qu’il prit, et obligea le comte rebelle à rétablir le prélat.
Quelques années plus tard, le même seigneur, oubliant son serment, recommença ses premières vexations contre l’évêque. Le monarque franchit de nouveau les montagnes, et obligea encore le comte à reconnaître son autorité, malgré le duc d’Aquitaine, qui était accouru à son secours, mais qui, ayant vu les forces du roi, se soumit lui-même et lui fit hommage de la manière la plus humble.
Enfin le monarque jouissait des douceurs de la paix, lorsqu’il se vit obligé d’aller punir les assassins du comte de Flandre. Ce comte ne laissant point d’enfants, il lui fit donner pour successeur le fils du duc de Normandie, Cliton, dont il chercha toujours à augmenter la puissance, afin d’en faire au roi d’Angleterre un ennemi plus redoutable. Mais ce jeune prince périt peu de temps après, les armes à la main, en poursuivant les troupes de son compétiteur, le comte d’Alsace, qu’il avait battu dans les plaines d’Alost.
Vers le même temps, l’évêque de Paris, sans aucune considération des services que Louis avait rendus à l’Eglise, se plaignant de la nomination faite par ce monarque à quelques bénéfices, avait été jusqu’à prononcer une excommunication contre son souverain : mais, malgré les plaintes de Bernard, abbé de Clairvaux, qui s’était réuni au prélat, le pape Honoré II déclara l’excommunication abusive, et leva l’interdit. Si l’on en excepte cette circonstance, Louis fut toujours parfaitement d’accord avec l’autorité ecclésiastique.
La pureté de ses mœurs, l’amour qu’il conserva toujours envers Alix ou Adélaïde de Savoie, sa femme, le soin qu’il mit à défendre le clergé de l’avarice et de la brutalité des nobles, le sauvèrent de toute discussion avec la cour de Rome. On vit sous son règne cinq papes venir chercher un asile en France ; et il eut besoin de beaucoup de prudence pour terminer le schisme né de la rivalité d’Innocent II et d’Anaclet, revêtus ensemble, par des partis opposés, de la dignité papale.
En 1128, il fit couronner à Reims son fils aîné, Philippe ; mais ce prince mourut d’une chute de cheval le 13 octobre 1131. Louis avait trop de vertus pour n’être pas un excellent père ; et quoiqu’il eût beaucoup d’enfants, on n’en vit aucun dans ces temps de révoltes prêter son nom aux rebelles. Il se montra fort sensible à la perte de son fils aîné ; mais le pape Innocent II, qui était alors à Paris, l’abbé Suger et ses courtisans intimes lui firent sentir que l’intérêt du royaume exigeait qu’il ne mît aucun retard à désigner son successeur : il choisit Louis, son second fils, qui fut sacré à Reims par le pape Innocent, douze jours après la mort de Philippe.
La dernière expédition de Louis VI eut lieu en 1135, contre le seigneur de Saint-Brisson-sur-Loire, qui exerçait toutes sortes de brigandages dans les environs de son château. Le roi assiégea cette forteresse, et après l’avoir prise d’assaut, il la réduisit en cendres. Mais les fatigues qu’il essuya dans cette occasion lui causèrent une dysenterie qui le conduisit au tombeau, après deux ans de souffrances.
Avant de fermer les yeux, il eut la satisfaction d’apprendre que le duc d’Aquitaine, qui n’avait qu’une fille nommée Eléonore, l’offrait par testament au jeune Louis, avec les immenses domaines qu’il possédait ; il envoya son fils en Guyenne pour accomplir ce mariage, et mourut avant le retour du prince, le 1er août 1137, dans sa 57e année, comblé des bénédictions du peuple, dont il avait toujours été le défenseur. Les historiens ne lui reprochent que d’avoir manqué de cette politique qui ne s’accordait pas toujours avec les vertus qu’il possédait dans un degré éminent.
Il laissa en mourant, outre Louis VII, qui lui succéda, cinq fils et une fille. La reine Adélaïde, sa veuve, épousa Matthieu de Montmorency, connétable de France. On attribue à Louis le Gros l’établissement des communes, desquelles est sorti le tiers état ou troisième ordre ; car il est remarquable que sous la première dynastie il n’y eut qu’un ordre politique, celui des conquérants ou gentilshommes (gentis homines), hommes de la nation.
Sous la seconde dynastie le clergé devint un ordre politique, c’est-à-dire qu’il prit place dans les assemblées nationales ; et ce fut lui particulièrement qui fit passer la couronne sur la tête de Pépin. Sous la troisième dynastie s’éleva le tiers état, qui n’était pas alors composé du peuple, mais des bourgeois (burgenses), des propriétaires en charge, et des chefs de corporations.
Les guerres continuelles des seigneurs et le mouvement donné par les croisades ayant relâché les liens de la servitude, il se forma des bandes de brigands, qui pillaient indistinctement tous les partis : le commerce sentit qu’il le devait attendre de protection que de lui-même ; et l’on vit se relever peu à peu le pouvoir municipal, origine et soutien de toutes les libertés.
Les paysans avaient été organisés par le clergé en communautés paroissiales conduites par leurs curés ; ces communautés prêtèrent plusieurs fois secours au roi, ainsi que cela eut lieu notamment au siège du château de Puiset. Déjà antérieurement à Louis le Gros, Beauvais, St-Quentin, Noyon avaient obtenu de leurs seigneurs des chartes de commune. La ville de Laon eut une charte en 1112 ; et deux ans après, Amiens en eut à son tour. Puis un grand nombre d’autres villes obtinrent des franchises analogues, dont on trouve du reste des traces avant le règne de Louis VI.
Dès lors, le contingent des troupes à fournir, la part à prendre dans les contributions, la police à exercer dans le territoire, le droit même de juger, en un mot tout ce qui constituait le pouvoir des grands passa aux communes, que gagna aussi l’esprit d’indépendance qui régnait à cette époque. L’usage de présenter aux rois les clefs des villes qu’ils traversent rappelle le temps où l’on refusait souvent de les y recevoir. Les villes affranchies devinrent d’autant plus fortes, que les châtelains des environs se faisaient recevoir membres de la cité, afin de profiter des avantages de l’association : ils donnaient leur esprit guerrier aux citadins en échange de l’esprit d’ordre et d’union qu’ils en recevaient.
Le pouvoir municipal existait dans les Gaules lors de la conquête franque, et s’était conservé sous la première dynastie : il se perdit sous la seconde, mais le souvenir n’en fut jamais anéanti. Louis le Gros en a secondé le rétablissement, décidé en grande partie par la force même des circonstances ; car on voit ce pouvoir se reproduire à la même époque en Italie, en Allemagne, en Angleterre où il a gardé le nom de communes : il n’avait jamais été totalement aboli dans la Flandre, où l’activité du commerce rendait les bourgeois des personnages considérables. La preuve s’en trouve dans le règne même de Louis le Gros, qui fut obligé de marcher contre les bourgeois de Bruges, assez puissants en richesses et en nombre pour tenter une révolution contre leur souverain.
Louis VI est le premier de nos rois qui soit allé prendre l’oriflamme à Saint-Denis, à l’occasion de la guerre nationale dont on a parlé. Cette espèce d’étendard rouge, suspendu au bout d’une lance dorée, avait d’abord été porté dans les guerres que le monastère de Saint-Denis soutenait pour la défense de ses domaines avant leur réunion à la couronne. L’oriflamme parut pour la dernière fois à la bataille d’Azincourt, en 1415.
Né en 1120, il fut élevé dans le cloître de Notre-Dame de Paris, et surnommé le Jeune, le Pieux, l’Éveillé et Flores, c’est-à-dire fleuri (florus). Il succéda à Louis VI, son père, le 1er août 1137. Il était à Poitiers, où il célébrait par des fêtes brillantes son mariage avec Eléonore de Guyenne, et son couronnement comme duc d’Aquitaine, lorsqu’il apprit la mort de Louis le Gros. Il remit son épouse aux soins de l’évêque de Chartres, et se rendit à Paris afin de prévenir les séditions, d’autant plus à craindre à chaque changement de règne, que la couronne n’était pas encore regardée comme héréditaire et que l’obéissance était loin des mœurs de la nation.
Louis VII le Jeune (1137–1180)
Louis VII le Jeune (1137–1180)
En effet, comme, en passant à Orléans, il voulut donner quelques ordres, les bourgeois prétendirent que ces ordres violaient leurs privilèges, et se révoltèrent ; ainsi les communes étaient à peine formées, que déjà elles luttaient contre l’autorité royale. Dès qu’il fut arrivé à Paris, Louis convoqua une assemblée de seigneurs et d’évêques pour délibérer avec eux sur les besoins de l’Etat, et il prit les rênes du gouvernement sans se faire sacrer de nouveau, suivant l’usage reçu jusqu’alors ; ce qui ne choqua point sans doute, parce que du vivant de son père il avait été sacré par le pape Innocent II.
Il fut couronné à Bourges, quatre mois après son avènement au trône. En 1142, il fit une expédition contre le comté de Toulouse, dont il chercha vainement à s’emparer comme duc d’Aquitaine. Les troubles qui régnaient en Angleterre et en Allemagne assuraient la tranquillité de la France ; mais il était dans la destinée des souverains, à cette époque, d’être agités par les papes lorsqu’ils ne l’étaient point par les grands vassaux, et les sujets de contestation se présentaient d’autant plus facilement que rien n’était réglé ni par les lois ni par les coutumes.
L’élection pour l’archevêché de Bourges s’étant faite sans prendre le consentement du roi, Louis ordonna aux chanoines de procéder à une élection nouvelle ; le pape soutint l’archevêque élu et se permit de dire que « Louis VII était un jeune prince qu’il fallait instruire, et ne pas accoutumer à se donner la liberté de se mêler ainsi des affaires ecclésiastiques ».
Le roi, qui ne voulut point abandonner ses droits, fut excommunié, et son domaine fut mis en interdit. Le prélat, chassé de son siège, se retira auprès du comte de Champagne, Thibaut, homme doux mais ambitieux, d’une politique astucieuse, et qui fut plus d’une fois l’instrument dont les pontifes romains se servirent contre d’autres souverains. Ce seigneur appuyait alors les plaintes de la comtesse de Vermandois, sa cousine, que son époux, ministre et favori de Louis VII, avait répudiée, et il avait décidé le pape à excommunier le comte de Vermandois.
Louis, irrité de toutes ces contrariétés, fond sur la Champagne, à la tête d’une armée, et il oblige Thibaut à demander lui-même au pontife de lever l’excommunication fulminée contre son ministre, ainsi que l’interdit mis sur ses propres domaines. Tout paraissait arrangé et le roi avait congédié son armée, lorsque le pape lança de nouvelles foudres ; dès lors tout ce qui avait été fait ne dut plus paraître à Louis qu’un jeu de son artificieux ennemi.
Il reprend aussitôt les armes, et porte encore une fois le ravage dans les Etats du comte de Champagne. Ce fut dans cette occasion que, se livrant au plus funeste emportement, ce jeune monarque fit mettre le feu à l’église de Vitry, où treize cents personnes qui s’y étaient réfugiées périrent dans les flammes. La colère de Louis ne put tenir contre ce spectacle ; sa piété, justement alarmée d’une vengeance aussi terrible, lui persuada qu’il n’en obtiendrait le pardon qu’en allant au secours de la Palestine, où les chrétiens perdaient par leurs divisions ce qu’ils avaient acquis par leur courage.
Cette croisade, dans laquelle entra Conrad III, empereur d’Allemagne, fut prêchée par saint Bernard, auquel on offrit le titre de généralissime de l’armée ; tant était grande la prévention en sa faveur. Il avait trop d’esprit pour accepter ; et cette seconde entreprise eut, comme la première et toutes celles qui suivirent, le grand inconvénient de n’être pas conduite par un chef suprême ; condition sans laquelle toute conquête durable devient impossible.
L’abbé Suger, quoiqu’il eût été choisi pour régent du royaume avec Raoul, comte de Vermandois, s’opposa de tout son pouvoir au départ de Louis ; mais l’esprit du siècle fut plus fort que les conseils d’un sage ministre ; et le nombre des croisés s’éleva si haut qu’il en résulta pour l’Europe une paix générale. La trahison des Grecs, le défaut d’ensemble et de subordination, l’ignorance générale des chrétiens sur les contrées qu’ils devaient traverser, firent périr l’armée de l’empereur.
Louis VII s’avança au travers de l’Asie Mineure avec la sienne, battit les Sarrasins au passage du Méandre, se laissa surprendre ensuite par l’ennemi, resta presque seul sur le champ de bataille, où il se défendit contre plusieurs soldats musulmans, et ne rejoignit son avant-garde qu’à la faveur des ténèbres. Les attaques journalières des Turcs, le froid, la faim, la perfidie des Grecs, achevèrent de détruire l’armée de Louis VII, qui arriva dans Antioche avec un petit nombre de soldats le 19 mars 1148.
Il entreprit sans succès le siège de Damas, et environ un an après il s’embarqua à Saint-Jean d’Acre dans les premiers jours de juillet 1149, relâcha en Calabre le 29 juillet, puis à Rome, où il passa quelques semaines près du pape Eugène III, qui dissipa les préventions qu’on avait inspirées au monarque sur Suger. Il aborda enfin dans le courant d’octobre à Saint-Gilles avec une suite composée de deux ou trois cents chevaliers. Il était sorti de Metz pour la croisade, vingt-huit mois auparavant, à la tête de plus de 150 000 pèlerins.
La reine Eléonore, qui avait accompagné Louis, donna pendant celle longue et pénible expédition beaucoup de sujets de mécontentement à ce prince ; elle se plaignait hautement d’avoir trouvé en lui un moine, et non pas un époux. Elle fut soupçonnée d’avoir pris de l’amour pour Raimond d’Antioche, et même pour un jeune Turc nommé Saladin. Le roi crut devoir la répudier à son retour ; et le prétexte banal de parenté servit à motiver le divorce. N’ayant d’elle que deux filles, il lui rendit la Guyenne, qu’elle apporta six semaines après en dot à Henri II, duc de Normandie, qui fut plus tard roi d’Angleterre.
Après la mort de Suger, le divorce fut prononcé le 18 mars 1152, par un concile, à Beaugency, en présence de la reine qui fut renvoyée à l’instant même. Louis a été blâmé de la plupart des historiens pour s’être séparé d’Eléonore ; il est certain que, par le nouveau mariage qu’elle contracta, les rois d’Angleterre virent leurs possessions en France s’accroître à tel point qu’elles cernaient de toutes parts les domaines du roi ; mais dans les choses qui tiennent de si près à l’honneur, il n’est facile qu’à ceux qui sont tout à fait désintéressés de n’écouter que la politique.
Suger eut raison de s’opposer au divorce ; le roi n’eut peut-être pas tort de séparer d’une femme qui le méprisait ; il ne pouvait la renvoyer sans lui rendre sa dot, car aussitôt tous les grands vassaux ne seraient armés pour l’amener à cet acte de justice. Cependant l’acquisition de la Guyenne et du Poitou ne fut pas si favorable aux rois d’Angleterre qu’on a l’habitude de le répéter : dès qu’ils furent assez puissants pour se faire redouter des seigneurs français, ceux-ci furent plus dévoués à leur roi : c’est ce qui explique pourquoi Louis VII et Philipte-Auguste, son fils, résistèrent plus aux monarques anglais qu’aucun de leurs prédécesseurs.
En 1155, Louis épousa Constance, fille d’Alphonse, roi de Léon et de Castille ; cette princesse perdit la vie au mois de septembre 1160, en accouchant d’une fille ; c’était la quatrième que le roi avait de ses deux femmes. Il était sans héritier ; l’inquiétude devint si grande dans sa cour qu’il se décida dès le mois suivant à épouser Adélaïde, fille de Thibaut, comte de Champagne, qui était mort son ennemi ; cette alliance lui acquit les services d’une famille puissante.
Ce ne fut que cinq ans après, en août 1165, que la reine accoucha d’un fils, qui reçut le nom de Philippe, et le surnom de Dieudonné, parce qu’on crut l’avoir obtenu du ciel par des prières et des aumônes ; ses hauts faits lui ont acquis dans la postérité le titre d’Auguste. Henri II, roi d’Angleterre, était actif, ambitieux, plus politique qu’aucun prince de son siècle ; il avait trop d’intérêts à démêler avec le roi de France pour que la guerre n’éclatât pas souvent entre eux : dans l’impossibilité de conclure la paix et de continuer les hostilités, on fit des trêves, dont le plus léger mécontentement provoqua la rupture ; mais, malgré ses talents et sa puissance, Henri ne remporta aucun avantage décisif, et plusieurs fois il fut obligé de s’humilier et de se reconnaître vassal du roi de France.
En 1158, le monarque anglais vint à Paris, où Louis, voulant le recevoir le plus dignement qu’il lui était possible, lui céda son palais et alla loger lui-même au cloître Notre-Dame. Quatre ans plus lard, ces deux princes, qui vivaient encore en bonne intelligence, se rendirent ensemble jusqu’à Toucy-sur-Loire, au-devant du pape Alexandre III, que les deux monarques conduisirent à sa tente, marchant à côté de lui et tenant à droite et à gauche la bride de son cheval.
Louis, qui avait eu tant à se plaindre des prétentions exagérées des ecclésiastiques, soutint contre le roi d’Angleterre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, homme étonnant par la fermeté de son caractère, et qui fut le fléau de Henri. Lorsque ce prince vit ses enfants et sa femme Eléonore d’Aquitaine révoltés contre lui, il attribua ses malheurs à la conduite qu’il avait tenue avec Becket, et alla lui-même en habit de pénitent, pleurer sur le tombeau de l’archevêque.
Louis VII secondait les fils de Henri, suivant en cela la politique des rois de France ; mais il avait un motif personnel pour soutenir Richard, l’un deux, qui devait épouser sa fille Alix, depuis longtemps en Angleterre. Henri promettait toujours de terminer ce mariage, et le retardait sans cesse, parce qu’étant amoureux d’Alix, il avait abusé de sa jeunesse pour la séduire ; et l’on présume avec raison que cette intrigue fut la cause de l’ardeur avec laquelle Éléonore soutint la révolte de ses enfants contre leur père.
Louis VII mourut à Paris le 18 septembre 1180, à l’âge de 60 ans, dans la quarante-quatrième année de son règne. Il était tombé en paralysie dès l’année précédente, en revenant d’Angleterre, où il était allé prier sur le tombeau de Saint-Thomas de Cantorbéry, pour obtenir la guérison de son fils Philippe, dangereusement malade ; il ne fut pas plus de six jours hors de France, et à son retour, ayant trouvé le jeune prince entièrement rétabli, il se hâta de le faire couronner et le maria quelques jours après avec Isabelle, fille du comte de Hainaut.
Quoique Philippe n’eût alors que quatorze ans, il gouverna pendant la vie de son père, et déploya tant de vigueur contre quelques vassaux qui croyaient le moment favorable pour se révolter, qu’il fut dès lors facile de prévoir ce qu’on devait attendre de lui. Louis VII a laissé la réputation d’un prince juste, libéral, brave de sa personne, mais simple dans sa conduite, et incapable de suivre les entreprises auxquelles il se livrait volontiers.
Sa piété fut d’autant plus respectable, qu’elle ne l’empêcha point de défendre les droits du trône contre les usurpations des papes, et qu’elle arrêta la violence de son caractère, violence extrême, si l’on en juge par les premiers actes de son gouvernement. Il s’acquittait avec beaucoup d’exactitude de ses devoirs de religion, et passait une grande partie de son temps à l’église.
Lorsque Becket vint en France, le monarque dit aux députés que le prélat lui adressa : « Il est bien étonnant que le roi d’Angleterre ait oublié ces paroles du Psalmiste : Mettez-vous en colère et ne pêchez pas. – Sire, lui répondit un des députés ; Il s’en serait peut-être souvenu s’il l’avait ouï chanter à l’office aussi souvent que Votre Majesté. »
Un trait de sa vie mérite d’être conservé et le fait mieux connaître que tous les jugements portés par les historiens. Quand l’armée française eut été défaite par les Sarrasins, non seulement il prodigua ses trésors aux commandants et aux soldats qui avaient tout perdu ; mais sentant le besoin d’un chef unique, il assembla les seigneurs, leur fit ma proposition d’en élire un, et ajouta : « Moi-même, je serai le premier à donner l’exemple de l’obéissance, et je prendrai sans répugnance le poste qu’on m’assignera. » L’armée nomma Gilbert, simple gentilhomme ; et Louis obéit, ainsi qu’il s’y était engagé, quoiqu’il ne le cédât en bravoure à aucun de ses compagnons.
Il fut enterré à l’abbaye de Barbeaux, près de Melun. En 1366, Charles IX fit ouvrir son tombeau ; le corps était conservé ; il avait des anneaux d’or aux doigts, et au cou une chaîne d’or, dont le monarque et les princes qui étaient présents s’emparèrent pour les porter en son honneur. Le 1er juillet 1817, les cendres de Louis VII ont été transportées de l’abbaye de Barbeaux, où elles étaient encore, à l’abbaye de Saint-Denis.
Le nombre des villes affranchies ou communes augmenta sous son règne, et la royauté s’agrandit de ma diminution de la servitude ; car, moins il y avait de serfs des seigneurs, plus on comptait de sujets directs du roi. Pour diminuer le nombre des filles publiques il défendit qu’elles portassent des ceintures dorées, comme le faisaient les femmes honnêtes ; ce qui a donné lieu au proverbe : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.
Surnommé Auguste, Philippe II était le fils de Louis VII, ou le Jeune. Il naquit le 21 août 1165, la cinquième année du mariage de son père avec Adélaïde de Champagne, sa troisième femme. Comme ce monarque n’avait eu que des filles de ses deux premiers mariages, et que toute la France faisait des vœux pour la naissance d’un héritier de la couronne, Philippe reçut en naissant le surnom de Dieudonné.
L’éducation du Prince du royaume (c’était le nom que portait alors le fils aîné du roi), dut répondre au bonheur de sa naissance ; elle fut confiée à Clément de Metz, l’un des hommes les plus vertueux de la cour, et les plus habiles maîtres furent chargés de l’initier, de le perfectionner dans tous les arts et dans toutes les sciences. Le jeune prince profita si bien de leurs leçons qu’il n’avait pas encore quatorze ans lorsque son père voulut l’associer au trône.
Mais cette résolution fut suspendue par un événement funeste. Entraîné par son ardeur à la chasse, Philippe s’égara dans une nuit obscure au milieu de la forêt de Compiègne, où il rencontra un charbonnier d’une taille gigantesque et d’un aspect effrayant. Frappé de terreur, il eut cependant la force de se nommer et de se faire conduire au château ; mais l’impression avait été si forte, qu’en arrivant il fut atteint d’une fièvre violente. Cet événement jeta toute la cour dans les plus vives alarmes.
Le roi, hors de lui, et ne sachant à quels moyens recourir pour sauver des jours si précieux, se rendit en Angleterre, où il implora l’assistance du ciel pour le salut de son fils sur la tombe de saint Thomas de Cantorbéry. Son inquiétude était si grande, qu’il mit à peine six jours pour faire le voyage : le septième, en abordant sur les côtes de Flandre, il apprit que Philippe était sauvé. Cet accident fortifia encore Louis dans la résolution qu’il avait prise de partager le pouvoir avec son fils, et dès la même année (1179) le jeune prince fut sacré à Reims en grande pompe.
Aussitôt après, son père, par une politique fort habile, lui donna pour épouse Isabelle de Hainaut, qui descendait en droite ligne de Charlemagne. Depuis deux siècles, l’illustre dynastie des Carolingiens avait cessé de régner ; mais il en restait de profondes racines dans le cœur des Français, et les peuples l’appelaient encore la race des grands rois. Ce fut donc pour eux un véritable sujet de joie que de voir réuni le sang de Charlemagne à celui de Hugues Capet, et ce ne fut pas le seul avantage de cette union : elle valut encore à la couronne de France le comté d’Artois.
Philippe fut sacré une seconde fois à Saint-Denis (29 mai 1180) avec la jeune reine, qui fixa tous les regards par ses grâces et sa beauté. Dès lors ce prince fut revêtu en effet de toute l’autorité royale, et, du vivant de son père , il rendit plusieurs édits, entre autres ceux par lesquels les blasphémateurs et les hérétiques furent punis de mort, les histrions et les comédiens expulsés du royaume comme corrupteurs de la morale publique.
Ce fut dans le même temps que, plusieurs grands vassaux, entre autres les comtes de Chalon et de Berry, ayant voulu profiter de sa jeunesse pour l’attaquer, Philippe marcha contre eux et les réduisit en peu de jours. Lorsque Louis VII fut mort (18 septembre 1180), de nouvelles insurrections se manifestèrent encore, et le jeune souverain sut les réprimer avec le même courage et la même fermeté.
Le comte de Sancerre et le duc de Bourgogne, les plus audacieux et les plus puissants de ses ennemis, furent contraints de venir implorer sa clémence à genoux. Le comte de Flandre restitua le Vermandois, et la reine mère, qui s’était réunie aux mécontents, vaincue par la fermeté de son fils, se vit également obligée de se soumettre. Les résolutions du jeune monarque étaient inébranlables, et rien ne put lui faire révoquer l’ordre qu’il donna vers la même époque pour chasser les juifs du royaume.
Toutes leurs propriétés furent impitoyablement confisquées, et leurs nombreux débiteurs se trouvèrent libérés, à la charge de verser dans le trésor royal un cinquième de leurs obligations. Les israélites étaient alors, en France, exclusivement en possession du commerce, et avaient acquis des richesses qui les rendaient très puissants et même redoutables pour le souverain.
On peut donc penser que leur expulsion, loin d’être un acte de superstition et d’ignorance ; fut d’une politique prudente et habile, et l’on peut d’autant moins en douter, que plus tard Philippe permit à quelques-uns d’entre eux de revenir, moyennant de fortes sommes d’argent.
Ce prince ne montra pas moins de fermeté dans un démêlé qu’il eut, vers la même époque, avec la reine. Quelque sincère que fût son attachement pour cette princesse, il n’avait pu voir sans en être vivement offensé que, dans les dissensions qu’il eut avec le comte de Flandre, elle avait pris ouvertement parti pour son oncle. Il lui ordonna de s’éloigner de la cour qu’elle était accusée de trahir, et déjà il avait assemblé un synode pour faire dissoudre son mariage, lorsque Isabelle parvint à le fléchir par une lettre affectueuse et soumise.
Ce fut peu de temps après qu’elle mit au monde un prince dont la naissance combla de joie tous les Français, désormais assurés de voir sur le trône le sang réuni de deux illustres dynasties. Mais cette princesse ne jouit pas longtemps de son bonheur : elle expira l’année suivante, en donnant le jour à deux enfants mâles, qui moururent au berceau. Philippe profita de la paix que sa fermeté et son courage avaient donnée à la France pour embellir sa capitale et assurer la prospérité de son royaume.
II réprima les déprédations et la tyrannie de la noblesse contre le peuple et le clergé, et il purgea ses provinces des bandes qui les dévastaient. Ce fut par ses soins et à ses frais que l’on pava, pour la première fois, les rues de Paris, en 1182 et 1183 ; que l’on ceignit de murs cette grande cité ; que plusieurs bourgs qui en étaient séparés se trouvèrent compris dans son enceinte, et que la place des Innocents, qui n’avait été jusqu’alors qu’un cloaque impur, fut aussi entourée de murailles et consacrée aux sépultures.
Une rupture de courte durée avec l’Angleterre vint interrompre ces utiles occupations. Henri II, dédaignant un roi de vingt et un ans, refusait de lui rendre le Vexin, qui devait rentrer à la couronne par la mort de Henri, son fils aîné, époux de Marguerite de France, à qui cette province avait été donnée en dot. Il allait résulter de ce refus une guerre sanglante, lorsque le vieux roi d’Angleterre, étonné de la fermeté et des habiles dispositions de son jeune rival, fit lui-même les premières démarches, et demanda la paix, qui fut signée en 1187.
Les deux monarques prirent alors la croix, et résolurent d’aller secourir les chrétiens, qui avaient éprouvé de grandes pertes dans l’Orient ; mais de nouveaux démêlés retardèrent encore ce projet, et ce ne fut qu’après la mort de Henri, lorsque son fils Richard lui eut succédé, qu’il put être exécuté. Les deux jeunes souverains, également grands et généreux, parurent d’abord destinés à vivre dans la meilleure intelligence : ils se rendirent réciproquement les conquêtes faites durant les guerres précédentes, et ce fut dans de telles dispositions qu’ils se préparèrent à partir pour la terre sainte.
Ces expéditions étaient alors dans leur plus grande ferveur. Philippe II ne pouvait plus s’y soustraire ; mais il en profita du moins pour imposer au clergé, sous le nom de dîme saladine, une contribution du dixième de tous les biens, à laquelle il eût été impossible de le soumettre sous d’autres prétextes. L’engagement fut signé entre les deux monarques de la manière suivante : « Moi Philippe, roi des Français, envers Richard, mon ami et mon fidèle vassal ; Moi Richard, roi des Anglais, envers Philippe, mon seigneur et mon ami. »
Philippe laissa la régence à sa mère et à son oncle Guillaume de Champagne, cardinal et archevêque de Reims, l’un des hommes les plus éclairés et les plus vertueux de ce temps-là. Il alla prendre l’oriflamme à Saint-Denis, et conduisit son armée à Vézelay, qui avait été indiqué pour rendez-vous général ; là il se sépara de Richard pour s’embarquer à Gênes, tandis que l’armée anglaise s’embarquait à Marseille.
L’un et l’autre abordèrent en Sicile, où les Français arrivèrent les premiers. D’abord fort bien accueillis par Tancrède, qui en était roi, ils y attendaient paisiblement que les vents devinssent favorables, lorsque l’impétueux Richard vint troubler, par des hostilités imprévues, cette heureuse harmonie. Philippe voulut d’abord n’y prendre aucune part ; mais, provoqué, insulté même à son tour par le monarque anglais, il se crut obligé de faire respecter sa puissance, sans s’écarter toutefois de la prudence et de la modération qui furent dans toutes les occasions les bases de son caractère.
II vit avec calme son impétueux allié se livrer aux derniers emportements, sut repousser avec adresse les dangereuses suggestions du roi de Sicile, et après s’être réconcilié, au moins en apparence, avec Richard, ils mirent à la voile pour la Palestine, où Philippe arriva encore le premier.
Ce fut devant Saint-Jean d’Acre ou Ptolémaïs qu’il débarqua. Déjà cette ville était assiégée depuis deux ans par une armée de chrétiens de toutes les nations, sous les ordres de Guy de Lusignan. Avec un aussi puissant renfort que celui qu’amenait le roi de France, le siège fut poussé très vigoureusement.
Bientôt les brèches furent praticables, et la place pouvait être enlevée d’assaut ; mais par un ménagement que l’on a blâmé avec quelque raison, puisque les musulmans en profitèrent pour se fortifier, Philippe voulut attendre Richard, qui s’était arrêté dans l’île de Chypre. Lorsque ce prince fut arrivé, les assiégés ne purent tenir longtemps contre les efforts réunis de tout ce que l’Occident avait de plus braves guerriers, combattant sous les yeux de leurs souverains. Ptolémaïs tomba donc en leur pouvoir le 13 juillet 1191, et dès lors on dut croire que rien ne résisterait à cette puissante armée.
Cependant tous les succès des croisés se bornèrent pour lors à cette conquête. La division s’introduisit encore une fois parmi eux, et leur armée, partagée entre Conrad de Montferrat et Lusignan, qui se disputaient le vain titre de roi de Jérusalem, ne songea pas même à s’emparer de la cité sainte. Philippe prit parti pour Conrad, Richard pour Lusignan, et plus d’une fois le camp des chrétiens fut près d’être ensanglanté par leurs propres mains.
C’est vers le même temps que Philippe fut atteint d’une maladie si violente, qu’il perdit les cheveux, la barbe, les ongles, les sourcils, et que sa peau se renouvela tout entière. Cet événement ne pouvait manquer de donner lieu à des soupçons d’empoisonnement, et la mésintelligence dans laquelle vivaient les deux souverains ne rendait ces soupçons que trop vraisemblables. Cependant le caractère grand et généreux de Richard ne permet point de les admettre, et il ne paraît pas même que Philippe en ait eu la pensée.
Ses médecins le pressèrent d’aller respirer l’air natal, et voyant d’ailleurs qu’il ne pourrait pas toujours supporter les violences et l’impétuosité du roi d’Angleterre, ou plutôt sentant, par une politique plus habile, qu’il lui serait facile de profiter en Europe de l’absence de ce rival redoutable, il prit le parti d’y retourner, et, pour tranquilliser le roi d’Angleterre, il lui laissa un corps auxiliaire de dix mille hommes, et promit par serment de ne pas attaquer ses États pendant son absence.
Cette promesse fut loin d’être sincère, et le monarque français, ayant passé par Rome, demanda pour toute grâce au pape de l’en relever ; mais le pontife s’y refusa, et Philippe rentra paisiblement dans ses États, qui avaient été parfaitement bien gouvernés pendant son absence.
Ce fut dans ce temps-là qu’il créa, sous le nom de sergents d’armes, la première garde permanente qu’aient eue nos rois. Cette compagnie, composée de gentilshommes armés de massues d’airain, d’arcs et de carquois, ne quittait pas le prince et n’en laissait approcher aucun inconnu. Philippe l’institua pour se défendre des assassins que le Vieux de la Montagne (Hassan-Ben-Sabbah) avait, disait-on, envoyés pour l’immoler. On lui dit même que Richard avait conçu un pareil projet ; mais il est probable que ces bruits ne furent répandus que pour avoir un prétexte d’établir une garde, qui du reste était nécessaire, et que l’on a toujours conservée depuis.
Richard ne quitta la Palestine qu’un an après Philippe, et il fut arrêté dans son chemin par les Allemands, qui le retinrent prisonnier. Dès que le roi de France en reçut la nouvelle, il eut une entrevue avec Jean Sans terre, et ces deux princes convinrent de se partager les dépouilles du roi prisonnier : le frère de Richard dut s’emparer du trône d’Angleterre, Philippe de la Normandie et de quelques autres provinces. II envoya même des ambassadeurs à l’empereur Henri VI, pour que le monarque mît en son pouvoir la personne de Richard.
N’ayant pu l’obtenir, il entra en campagne, s’empara de plusieurs places dans la Normandie, essuya un échec devant Rouen et consentit à une trêve de six mois. Mais ne pouvant pas renoncer à ses projets d’ambition, et voulant acquérir un titre vieilli de domination sur l’Angleterre, il fit demander en mariage Ingelburge, princesse de Danemark, qui lui fut accordée ; mais Canut, son frère, refusa de faire la guerre à l’Angleterre, et c’est probablement au dépit que Philippe conçut de ce refus qu’on doit attribuer l’aversion qu’il ne cessa de témoigner à Ingelberge, dont la beauté et les vertus méritaient un meilleur sort.
Forcé de renoncer au secours qu’il attendait du Danemark, il employa toute son activité à faire soulever les Anglais pour Jean Sans terre, prince fourbe et cruel, qui trahit à son tour Philippe, lorsqu’il voulut se rapprocher de Richard, sorti enfin de sa prison. On croit que ce fut d’accord avec ce dernier que Jean fit égorger traîtreusement trois cents Français de la garnison d’Evreux, dans un festin auquel il les avait invités.
Outré de cette horrible trahison, Philippe se rendit à Evreux, où il fit massacrer tous les Anglais dont on put se saisir. Sa vengeance se porta jusque sur les églises, qu’il fit brûler, et cette guerre continua avec un caractère de fureur et de cruauté inouïes. On incendiait, on démolissait toutes les maisons et tous les édifices dans les villes, dans les bourgs, dans les villages, et l’on en égorgeait impitoyablement les habitants ; aucun prisonnier n’était épargné. On alla jusqu’à leur brûler les yeux pour les faire souffrir plus longtemps.
Philippe manqua d’être pris dans une embuscade entre Blois et Fréteval, où il perdit son bagage, son trésor et les archives de la couronne, que, suivant l’usage de ces temps-là, les rois faisaient porter à leur suite. Ce fut une perte difficile à réparer. Richard ne voulut pas en rendre la moindre partie, et il y découvrit des secrets d’État d’une grande importance.
Les troupes françaises eurent l’avantage dans d’autres occasions, et le roi y donna de grandes preuves de valeur, surtout à Gisors, où, marchant à la tête d’un faible corps de cavalerie, il tomba sur l’armée anglaise tout entière. La prudence lui prescrivait de se retirer ; mais, entraîné par son ardeur, il s’élança en s’écriant : « Non, Je ne fuirai pas devant mon vassal. » Enfonçant tout ce qui se trouvait devant lui, il allait entrer dans la place, lorsque le pont de l’Epte se rompit sous ses pas, et le précipita dans le fleuve, où il aurait infailliblement péri s’il n’eût eu assez de vigueur et de présence d’esprit pour rester ferme sur son cheval.
La guerre continua ainsi avec une alternative de revers et de succès, et surtout avec une atrocité digne des nations sauvages. Le pape intervint souvent pour amener les deux rivaux à la paix mais ses légats ne purent obtenir que des trêves qui se prolongeaient rarement jusqu’à l’époque convenue. Enfin, le bonheur de Philippe voulut que Richard fût blessé à mort au siège d’un petit château près de Limoges (1199).
N’ayant plus affaire qu’à Jean, prince cruel, mais inhabile, et sur lequel les seigneurs anglais se vengeaient de la soumission où les avaient tenus Richard, le roi de France se vit en état d’accomplir ses projets. Cependant il se mit de lui-même dans un grand embarras en répudiant la reine Ingelburge, pour épouser Agnès de Méranie. Le roi de Danemark s’adressa au pape, qui déclara nul ce nouveau mariage.
Philippe se révolta contre cette sentence : le royaume fut mis en interdit. En vain le roi s’emporta contre ceux qui obéissaient au pape ; en vain il fit saisir le temporel du clergé : plus il usait de rigueur, plus le peuple, privé de sacrements, murmurait contre lui. Enfin, prévoyant qu’il ne pourrait pas éviter d’être condamné par le concile auquel cette affaire avait été renvoyée, il reprit de lui-même la reine Ingelburge, déclara qu’il la reconnaissait pour sa femme légitime, et se sépara d’Agnès de Méranie, qui mourut de chagrin dans la même année.
Libre alors de toute inquiétude dans ses propres États, le roi de France ne s’occupa plus que des moyens d’enlever aux Anglais les provinces qu’ils possédaient sur le continent. Après quelques alternatives de paix et de guerre avec le roi Jean, ce prince fut cité, en 1203, à la cour des pairs de France, pour y rendre compte de la mort d’Arthus de Bretagne, son neveu.
N’ayant pas comparu, il fut condamné à perdre la vie, et ses domaines sur le continent furent confisqués au profit de la couronne. Philippe parcourut aussitôt la Normandie en vainqueur, et il réunit cette province à son royaume, trois siècles après qu’elle en avait été séparée. Il soumit également, dans l’espace de deux ans, le Maine, la Touraine, l’Anjou et le Poitou.
La Guyenne seule se défendit opiniâtrement, et resta sous la domination anglaise. Ce fut ainsi que le roi Jean, chassé de ses possessions en France, abandonné par les Anglais, excommunié par le pape, reprit le nom de Jean Sans terre, qu’on lui avait donné dans sa jeunesse, parce qu’il n’avait rien eu dans l’héritage de son père. Son royaume d’Angleterre fut offert au roi de France par le pape Innocent III, et Philippe, qui avait résisté avec beaucoup de fermeté à l’excommunication lancée contre lui par le souverain pontife, se garda bien, en ce moment, de contester le droit que ce dernier s’attribuait d’ôter et de donner des royaumes.
Il fit d’immenses préparatifs pour mettre à profit cette faveur du pontife, et l’on porte à dix-sept cents le nombre des bâtiments qui furent construits pour transporter son armée en Angleterre. Mais Jean Sans terre, réduit au désespoir, prit une résolution qui prouve qu’il ne manquait pas toujours d’habileté et de prévoyance.
Tout excommunié qu’il était, il mit son royaume sous la protection de Saint-Pierre, et se déclara vassal et tributaire de Rome. Le légat du pape qui était venu à Londres pour recevoir son serment repassa aussitôt en France pour ordonner à Philippe de cesser ses préparatifs, et de renoncer à ses projets d’invasion. Ce prince, outré de colère, s’y refusa avec beaucoup de force, disant qu’il n’avait commencé cette guerre qu’à la sollicitation du pontife, et qu’il ne pouvait y renoncer sans être indemnisé de ses dépenses (ces dépenses étaient évaluées à soixante mille livres sterling, somme très considérable pour ce temps-là).
N’osant cependant plus tenter une invasion en Angleterre, Philippe voulut que ses préparatifs ne fussent pas entièrement perdus, et il s’en servit contre Ferrand, comte de Flandre, avec lequel il avait d’anciens sujets de plainte ; il lui prit diverses places, et brûla quelques bâtiments dans les ports des Pays-Bas.
Ce seigneur se défendit avec beaucoup de courage et d’activité, et il prit sa revanche dans plusieurs occasions, notamment à Boulogne où, de concert avec les Anglais, il parvint à incendier une grande partie de la flotte française, et réduisit Philippe à brûler le reste, de peur qu’elle ne tombât dans les mains de ses ennemis. Ferrand, encouragé par cet avantage, ne s’occupa plus que de chercher des alliés contre le roi de France, et s’étant adressé à Othon IV, qu’il savait être son ennemi personnel, il parvint à l’entraîner dans une des plus formidables coalitions qu’on eût encore vues en Occident.
On y remarquait les comtes de Boulogne, de Bar, de Namur, le duc de Brabant, tous parents, alliés ou sujets de Philippe, dont ils se partagèrent d’avance les dépouilles dans un congrès qu’ils tinrent à Valenciennes. Ce prince réunit à la hâte toutes les troupes dont il put disposer, et il marcha à leur rencontre avec une armée de cinquante mille hommes.
C’était à peine le tiers des forces de l’ennemi, et encore ne pouvait-il pas compter également sur tous les siens. Ce fut sans doute pour prévenir une défection qu’il avait lieu de craindre que, dans une cérémonie des plus solennelles, il déposa sa couronne en présence de toute l’armée, et s’écria : « S’il en est un parmi vous qui soit plus capable que moi de porter ce diadème, qu’il se présente : je jure de lui obéir ; si au contraire vous pensez que j’en sois le plus digne, jurez, à la face du ciel, de le défendre, de combattre pour votre roi, pour votre patrie ; jurez de vaincre les excommuniés ou de mourir. »
Cette courte harangue électrisa tous les esprits ; les troupes prêtèrent serment à genoux : elles reçurent dans cette attitude la bénédiction royale et ce fut dans d’aussi bonnes dispositions que Philippe les conduisit à la mémorable bataille de Bouvines qui fut livrée le 27 juillet 1214, entre Lille et Tournai, sur les bords de la Marcke.
Le monarque français commandait lui-même le centre ; il avait donné la droite au duc de Bourgogne et le gauche au comte de Dreux et de Ponthieu. Othon, qui avait juré de le prendre mort ou vif, dirigea contre lui tous les efforts de son armée. Après avoir résisté à trois attaques des plus furieuses, Philippe, environné, pressé de toutes parts, avait été renversé et foulé aux pieds des chevaux.
Il allait périr, lorsque Montigny, qui portail l’étendard royal, se mit à le hausser et à le baisser, pour avertir du danger où se trouvait le roi, et, se plaçant au-devant de sa personne, il le couvrit de son corps, écartant à coups d’épée tous ceux qui osaient l’approcher. Une foule de chevaliers accoururent bientôt à la défense de Philippe, qui parvint à remonter sur son cheval et, se précipitant contre l’ennemi, entraîna après lui cette foule de braves chevaliers, et culbuta le centre de l’armée impériale. Othon, à son tour, fut près de tomber dans les mains des Français ; il n’échappa que par une fuite précipitée. La déroute de son armée fut complète, et trente mille de ses soldats restèrent sur le champ de bataille.
Cette grande victoire, l’une des plus importantes qui aient été remportées par les armées françaises, fut principalement due au courage du roi et aux bonnes dispositions faites par Guérin, ancien chevalier du Temple, qui s’était distingué dans les guerres d’Orient, et qui venait d’être créé évêque de Senlis, où Philippe fonda, en mémoire de cet événement, l’abbaye de la Victoire. L’évêque de Beauvais s’y distingua aussi par une bravoure extraordinaire.
On cessa à cette bataille de battre tumultueusement, comme on l’avait fait dans les guerres précédentes, et ce fut la première fois qu’on vit les troupes se mouvoir avec une espèce d’ordre et de discipline. Le comte de Boulogne, resté prisonnier de guerre, fut enfermé à la citadelle de Péronne ; le comte de Flandre, qui eut le même sort, fut conduit à Paris les fers aux pieds et aux mains, et suivit en cet état le char du vainqueur, comme lors des triomphes des Romains.
Dans le même temps (quelques auteurs disent que ce fut le même jour), le fils de Philippe-Auguste remporta aussi une victoire signalée près de Chinon, contre Jean Sans terre, qui avait cherché à faire, vers la Loire, une diversion en faveur d’Othon, son oncle.
La nouvelle de succès si importants, si inespérés, combla de joie toute la France, et le retour de Philippe offrit véritablement le spectacle d’une marche triomphale. Partout les habitants des campagnes accoururent sur son passage et le saluèrent comme leur libérateur. Des arcs de triomphe furent élevés dans toutes les villes : les chemins étaient jonchés de fleurs, et partout l’air retentissait des plus flatteuses acclamations.
A Paris, toute la population se précipita au-devant du monarque, et pendant sept jours entiers l’allégresse publique ne cessa de se manifester par des illuminations, des danses et des fêtes de tous les genres. Dès lors, aussi redouté de ses ennemis que chéri de ses sujets, Philippe-Auguste n’eut plus à s’occuper que du bonheur des Français.
Déjà il avait refusé de faire partie de la quatrième croisade, et l’on sait que, lors de la précédente, entraîné dans une lutte difficile avec des vassaux trop puissants, ou tout entier à ses projets contre l’Angleterre, il avait tiré grand parti de l’absence de ses ennemis. Ce fut vraisemblablement par les mêmes motifs qu’il refusa longtemps de prendre part à la malheureuse guerre des Albigeois : il se contenta d’y envoyer son fils dans les derniers moments, et lorsqu’il ne s’agit plus que de profiter des événements.
Dès le commencement de son règne, une croisade s’était formée contre ces novateurs menaçant de troubler toute la chrétienté, et leur patrie était devenue le théâtre de cruautés inouïes : plus de trois cent mille de ces malheureux périrent dans les supplices ou par le fer des croisés, dans des expéditions dont le pape Innocent III fut le principal instigateur, Simon de Montfort le chef, et Raimond VI, comte de Toulouse, la plus illustre victime.
Le monarque français tira encore avantage de ces tristes événements pour affermir dans ses provinces l’autorité royale, qui depuis Charlemagne y était presque entièrement méconnue ; mais il refusa avec autant de grandeur que de générosité les États du comte Raimond, son parent, injustement dépouillé, qui lui furent offerts par les croisés. Ce ne fut que sous le règne suivant que la France prit part à cette guerre.
Après la mort d’Amauri, roi de Jérusalem, les seigneurs et barons de la Palestine envoyèrent à Philippe des députés pour le prier de leur donner un roi. Philippe leur désigna Jean de Brienne, qui devint roi de Jérusalem, puis empereur de Constantinople. Philippe-Auguste donna souvent des secours aux colonies chrétiennes d’Orient, et, par son testament, il laissa une somme considérable qui devait être employée à l’entretien des défenseurs de la terre sainte.
Ce prince, craignant les foudres du Vatican, et ne voulant pas troubler la paix de son royaume, refusa d’aider son fils, du moins ostensiblement, dans son expédition en Angleterre, et tandis que le jeune Louis était excommunié à Rome et couronné à Londres, tandis qu’il soutenait un siège dans cette capitale, la France fut calme et heureuse. Philippe s’en servit habilement pour assurer de plus en plus sa prospérité. Peu de princes ont été plus appliqués aux soins du gouvernement.
Sa prévoyance et son activité s’étendirent à tout ce qui pouvait embellir son royaume, comme à tout ce qui devait assurer sa puissance. Pour diminuer l’autorité des seigneurs, il établit des baillis, juges des cas royaux, dans toutes les principales villes. Aucun de ses prédécesseurs n’avait su aussi bien que lui tirer des sommes considérables de ses vassaux, des juifs et de tous ceux auxquels il accordait des grâces et des faveurs, et les impôts n’avaient pas encore été soumis avant lui à l’ordre et à la fixité qu’il leur donna.
Ce fut par là qu’il parvint à fortifier un grand nombre de places, à créer et solder une armée permanente. C’est par ce moyen qu’il imprima à l’autorité royale un caractère de force et de grandeur inconnu des Français depuis la chute des Carolingiens, et qui n’a fait que s’accroître sous ses successeurs. Il créa les maréchaux de France. De nouvelles communications furent ouvertes, et la plupart des villes furent entourées de murs. C’est sous son règne qu’on vit s’élever les églises d’Amiens, de Saint-Remi de Reims, et surtout de Notre-Dame de Paris, commencée sous son prédécesseur, et terminée sous Philippe le Hardi.
Protecteur des lettres, Philippe II fit beaucoup pour l’université, et ce corps acquit un crédit et une influence considérables ; enfin, la conquête du Maine, de la Normandie, celle de l’Anjou, de la Touraine et du Poitou, l’acquisition des comtés d’Auvergne, de l’Artois, de la Picardie et d’un grand nombre de places et de seigneuries, tels sont les faits qui méritèrent à Philippe II les titres de Conquérant, de Magnanime et d’Auguste. Il mourut à Mantes le 14 juillet 1223, à l’âge de 59 ans.
Ce prince n’eut de sa première femme qu’un fils, qui lui succéda sous le nom de Louis VIII. Ingelburge ne lui donna pas d’enfants : il eut un fils et une fille d’Agnès de Méranie, et il obtint du pape qu’ils fussent légitimés. Comme la postérité de Louis VIII fut très nombreuse, les difficultés qui auraient pu résulter de cette légitimation ne se présentèrent pas.
La taille de Philippe-Auguste était moyenne, et sa constitution affaiblie par un empoisonnement soupçonné, ou par le climat de la Syrie. L’un de ses yeux était obscurci par une tache blanche. Il aimait les sciences, les arts, et pouvait être considéré comme l’un des hommes les plus instruits de son temps. Les écrivains originaux de l’histoire de ce règne sont Rigord et Guillaume le Breton.
Louis VIII a été surnommé Cœur de lion. Ce surnom fut une modification de celui de Lion qu’on lui donna après sa mort, parce qu’on lui appliqua une prophétie de Merlin qui se rapportait à l’année de sa naissance et suivant laquelle le Lion pacifique devait mourir au ventre du mont. On prétendit que le lion pacifique désignait le roi Louis et que la ville de Montpensier, où il mourut, était la panse ou le ventre du mont.
Fils de Philippe-Auguste et d’Isabelle de Hainaut, qui descendait de Charlemagne, Louis VIII naquit le 5 septembre 1187, monta sur le trône au mois de juillet 1223, et fut sacré à Reims le 2 du mois suivant avec Blanche de Castille, sa femme. Louis VIII est le premier des rois de France de la troisième dynastie qui n’ait point été associé à la couronne par son prédécesseur : Philippe-Auguste se contenta de le recevoir chevalier avec beaucoup de solennité.
Du reste le trône était de plus en plus considéré comme héréditaire ; par une conséquence nécessaire, Louis se saisit des rênes du gouvernement aussitôt après la mort de son père, et il agit en souverain avant d’avoir été sacré. Avant la mort de Philippe-Auguste, ce prince avait été sollicité par les seigneurs anglais, révoltés contre Jean, de passer en Angleterre, et il s’était rendu dans cette contrée.
Malgré les vives oppositions du pape, qui le menaçait d’excommunication, et quoique Philippe eût l’air de désapprouver cette expédition, rien ne l’avait arrêté : il entra victorieux dans Londres, où il avait été proclamé roi. Par son activité, il avait soumis promptement ceux qui tenaient encore pour le monarque détrôné : mais ce malheureux prince étant mort, tous les vœux s’étaient portés sur son fils ; et Louis, abandonné par ceux qui l’avaient appelé, puis assiégé dans Londres, n’avait obtenu la permission de revenir en France qu’en promettant de rendre un jour aux Anglais tout ce que Philippe-Auguste leur avait enlevé.
Ce traité fut la cause ou le prétexte que Henri III, roi d’Angleterre, donna pour ne pas paraître lui-même ou se faire représenter au sacre du roi de France, son seigneur suzerain : loin de là, le monarque anglais envoya des ambassadeurs sommer le nouveau roi d’exécuter ses engagements, en restituant la Normandie et les autres provinces confisquées sur Jean Sans terre.
Louis répondit que les Anglais avaient les premiers violé plusieurs clauses du traité ; et il fit surtout valoir les constitutions du royaume, qui ne permettaient pas au roi d’en démembrer les provinces sans le consentement des seigneurs. Aussitôt il rassembla une nombreuse armée, entra dans le Poitou, où il défit Savari de Mauléon, l’un des plus habiles capitaines de ce temps-là ; il s’empara ensuite de Niort, de Saint-Jean d’Angely, et vint mettre le siège devant la Rochelle, qu’il obligea de capituler malgré les efforts de Mauléon, qui s’y était jeté.
Il reçut le serment du vicomte de Limoges, du comte de Périgord, enfin de tous les seigneurs d’Aquitaine, jusqu’à la Garonne, et retourna triomphant à Paris. Au printemps il partit des ports d’Angleterre une flotte de 300 voiles, sous les ordres de Richard, frère du roi ; et ce jeune prince, étant débarqué à Bordeaux, réunit sous ses drapeaux un grand nombre de seigneurs, s’empara de Saint-Macaire, et alla mettre le siège devant la Réole, où il fut repoussé par les habitants.
Averti qu’il arrivait aux Français de puissants secours, il se hâta de se rembarquer pour l’Angleterre. Louis pouvait sans peine à cette époque soumettre tout le reste des possessions anglaises dans cette contrée ; et tel parut être son projet : ce fut en vain que Henri III lui fit écrire par le pape des lettres menaçantes. Mais le monarque anglais fut plus heureux dans l’offre de trente mille marcs d argent, pour lesquels Louis accorda une trêve de quatre ans, au moment où tout semblait l’inviter à poursuivre ses conquêtes.
Le pape Honorius III, que les Anglais avaient mis dans leurs intérêts, redoubla d’efforts et d’intrigues : pour occuper Louis sur un autre point, il lui fit embrasser la cause de la maison de Montfort contre le comte de Toulouse, Raymond, et il le détermina à se mettre à la tête d’une croisade contre les Albigeois. Quelque franches et loyales que fussent les explications du comte de Toulouse, il fut déclaré hérétique par le légal du pape, qui donna au roi de France la possession de ses domaines.
Ce monarque assembla en conséquence une puissante armée, et il marcha contre les Albigeois, accompagné du légat. Mais en même temps qu’il faisait tous ses efforts pour conserver la paix, Raymond avait pourvu, avec autant de sagesse que d’habileté, à tous les moyens de défense ; et tandis que Louis entreprenait cette guerre inique sans aucune prévoyance, son ennemi se préparait avec une louable prudence à soutenir la cause la plus juste.
Avignon arrêta pendant trois mois le monarque français, qui ne devint maître de celle ville qu’après des assauts réitérés et lorsque le fer de l’ennemi, la disette et la contagion eurent détruit une grande partie de ses troupes. Enfin, la place capitula, et l’armée française pénétra dans le Languedoc, où tout se soumit jusqu’à quatre lieues de Toulouse. La saison était trop avancée pour le siège de cette ville : le roi se hâta de retourner en France ; mais il tomba malade en chemin et, ayant été forcé de s’arrêter au château de Montpensier en Auvergne, il y mourut le 8 novembre 1226, à l’âge de 39 ans.
Quelques historiens disent qu’il fut empoisonné par Thibault, comte de Champagne ; mais cela est peu vraisemblable. D’autres pensent que la maladie à laquelle il succomba venait d’un excès de continence. Guillaume de Puylaurens rapporte que les médecins, ayant imaginé d’introduire dans son lit une jeune fille pendant qu’il dormait, à son réveil elle lui exposa le motif de sa présence : « Non, ma fille, lui dit Louis, j’aime mieux mourir que de sauver ma vie par un péché mortel. »
On a beaucoup blâmé Louis VIII de s’être arrêté au milieu de ses triomphes pour aller soumettre les Albigeois, au lieu d’expulser entièrement les Anglais de la France ; mais il convient de dire, à la justification de ce prince, qu’il avait besoin de ménager l’empereur, qui, en consentant à ne former aucune alliance avec l’Angleterre, ne voulait pas cependant qu’on profitât de la jeunesse de Henri III pour le dépouiller : il était de même obligé de ménager les seigneurs, qui ne voyaient pas sans peine le plus grand vassal de la couronne traité avec tant de rigueur ; il devait craindre aussi que le pape n’intervînt en faveur des Anglais, qui d’ailleurs faisaient bonne résistance.
Au surplus la guerre contre les Albigeois, tout injuste et cruelle qu’elle fût, présentait dans l’avenir d’assez grands avantages sous le rapport de la politique : le comté de Toulouse devait être le prix de la victoire, et cette possession eût rendu l’expulsion plus facile ; enfin Louis ne pouvait pas s’attendre à une mort si prompte. Juger les opérations d’un monarque qui ne régna que trois ans comme s’il avait eu le temps d’accomplir ses projets est une grande injustice ; car de ce que Louis fit la paix après avoir enlevé aux Anglais la moitié des domaines qu’ils possédaient en France, on ne peut pas conclure qu’il ne pensât pas à leur arracher le reste, surtout dans un siècle où ces alternatives de paix et de guerre formaient toute la politique des deux nations.
Malgré la brièveté de son règne, ce prince a marqué sa place entre Philippe-Auguste et Saint-Louis. Son expédition d’Angleterre annonce une âme ferme, au-dessus de toute crainte, même de celle des excommunications, si redoutables à cette époque ; il emporta l’estime de la noblesse anglaise, forcée d’admirer son courage, en se tournant contre lui. Pendant trois ans qu’il fut sur le trône, il ne cessa de combattre et de vaincre ; il augmenta les domaines de la couronne par ses armes et par d’heureuses acquisitions.
On prétend que Philippe-Auguste avait dit dans les derniers moments de sa vie : « Les gens d’Église engageront mon fils à faire la guerre aux hérétiques albigeois ; il ruinera sa santé à cette expédition, il y mourra, et par là le royaume restera entre les mains d’une femme et d’un enfant. » Cette prophétie a bien l’air d’avoir été faite après l’événement.
Ce qui est certain, c’est que Louis VIII, comme le remarque le chroniqueur Matthieu Pâris, fut très dissemblable à son père. Il eut onze enfants de Blanche de Castille, avec laquelle il avait été marié fort jeune ; à sa mort il ne lui restait qu’une fille, qui prit le voile, et cinq fils, à savoir : Louis IX qui lui succéda, Robert, Alphonse, Charles et Jean ; ce dernier ne vécut que quatorze ans : des trois autres sortirent les branches d’Artois, d’Anjou, du Maine, de Provence et de Naples.
Louis IX ou Saint-Louis, fils de Louis VIII et de Blanche de Castille, naquit à Poissy le 25 avril 1214, et succéda le 8 novembre 1226 à son père, n’étant que dans sa douzième année. C’était la troisième minorité depuis Hugues Capet, et la première régence exercée par une femme. La reine Banche s’empara de l’autorité aussitôt après la mort de Louis VIII ; et connaissant l’aversion des Français pour le gouvernement des femmes, elle se hâta d’assembler des troupes, conduisit et fit sacrer son fils à Reims, avant que les seigneurs eussent pu s’entendre pour réclamer contre le pouvoir qu’elle s’arrogeait.
Louis IX ou Saint-Louis (1226–1270)
Louis IX ou Saint-Louis (1226–1270)
A beaucoup d’ambition et de fierté, Blanche unissait tant d’élévation et de ressources dans l’esprit, un courage si grand, des principes si austères, qu’on doit penser qu’elle fut déterminée par la conviction que seule elle pouvait conserver et agrandir l’héritage de son fils pendant la minorité. Elle n’accorda une entière confiance qu’à Romain Bonaventure, cardinal-légat, sans doute parce qu’étant étranger il ne pouvait avoir d’autres intérêts que les siens.
Mais ce fut pour les seigneurs un motif de plus de se révolter, ne pouvant souffrir d’être conduits par une reine castillane et un ministre italien. Les grands vassaux avaient encore un autre motif ; ils brûlaient de se venger de l’humiliation et de l’espèce d’abaissement dans lequel ils étaient tombés depuis la bataille de Bouvines.
A la tête de la ligue qui se forma contre la régente, l’histoire distingue Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, qui aimait mieux reconnaître pour souverain le roi d’Angleterre que le roi de France ; Hugues de Lusignan, comte de la Marche, sur l’instigation de sa femme Isabelle d’Angoulême, veuve de Jean Sans terre ; Raymond Vll, comte de Toulouse, à qui Louis VIII avait fait la guerre, et qui perdit une grande partie de ses États pour avoir voulu se venger contre le fils de ce monarque ; et enfin Thibault, comte de Champagne, tour à tour entraîné à la rébellion par la vengeance, et ramené à l’obéissance par l’autorité royale plutôt que par un amour dont on a contesté la réalité.
Ces seigneurs, après avoir formé leur ligue, présentèrent leurs demandes. Blanche accorda tout ce qui n’était pas contraire à son autorité et fit marcher le roi à la tête d’une armée, afin de joindre la force aux négociations. Louis IX avait à peine treize ans, et déjà on aurait pu croire qu’il gouvernait par lui-même, tant sa mère avait soin de le mettre en avant dans toutes les occasions, même lorsqu’il s’agissait de parler.
Mais cette politique ne trompait pas les ligués, qui essayèrent plusieurs fois d’enlever le roi, sachant bien que ceux qui seraient les maîtres de sa personne le feraient expliquer selon leur volonté. La fortune leur offrit une occasion dont ils ne purent profiter, et qui ne servit qu’à faire éclater l’amour des Français pour leur roi. Le jeune roi revenait d’Orléans dans la capitale avec la reine Blanche, lorsqu’il fut surpris et entouré par des confédérés. Les hommes de sa suite le défendirent vaillamment et lui donnèrent le temps de se réfugier dans la tour de Montlhéry : bientôt le bruit du danger qu’il courait parvint à Paris ; tous les habitants, ayant pris les armes, volèrent à son secours, et le ramenèrent en triomphe.
La ligue des seigneurs échouait ainsi dans toutes ses tentatives. Tour à tour soutenus et abandonnés par le comte de Champagne, les principaux confédérés tournèrent enfin leurs armes coutre lui, et Blanche fit marcher le roi à sa défense : mais dès qu’elle n’eut plus besoin des secours du comte, elle ne pensa qu’à rabaisser cette maison de Champagne, dont le pouvoir portait depuis si longtemps ombrage à la couronne, et Thibault fut contraint de partir pour la terre sainte avec le duc de Bretagne.
Un autre événement important de cette première régence de la reine Blanche fut le soulèvement de l’université de Paris en 1229. Quelques disputes entre les bourgeois et les écoliers ayant obligé d’envoyer des soldats pour les apaiser, plusieurs écoliers furent tués, et l’université demanda vengeance à la régente : mais celle-ci aima mieux voir l’université se dissoudre que de faire fléchir son pouvoir.
Ce corps ne fut rétabli que trois ans après, sur la demande du pape Grégoire IX. Blanche termina aussi avec gloire cette fatale guerre des Albigeois, qui durait depuis le règne de Philippe-Auguste ; elle maria Louis IX à Marguerite, fille de Raymond Béranger, comte de Provence ; et la fin de sa régence fut aussi calme que les commencements en avaient été agités.
Mais le plus éclatant service que cette reine ait rendu à la France est sans doute d’avoir formé un monarque si accompli, qu’il serait difficile de trouver dans l’histoire à qui le comparer. Présidant elle-même à son éducation, elle ne laissait approcher de lui que des hommes estimables par leur vertu : elle lui inspira pour la gloire do Dieu un zèle si ardent et si éclairé, qu’il fut à la fois le plus grand des héros, le plus juste des monarques et le plus simple des hommes. Elle lui répétait souvent dans son enfance : « Mon fils, j’aimerais mieux vous voir mort que souillé d’un péché mortel. »
Ce prince fut déclaré majeur, le 25 avril 1236, à l’âge de vingt et un ans. Poussé par cet esprit d’ordre et de justice qui l’animait sans cesse, il maintint longtemps son royaume dans le calme, et fit tous ses efforts pour rendre la paix à l’Europe, alors troublée par les divisions du pape et de Frédéric II. II s’offrit plusieurs fois pour médiateur ; et s’il ne parvint point à se faire écouter, il obtint du moins l’estime et la confiance de ceux que ses discours et son exemple ne purent désarmer.
Dans la seconde année de son gouvernement (1238), il signala sa pieuse ferveur en allant jusqu’à Sens pour recevoir la couronne d’épines de Jésus-Christ, qu’il venait de faire racheter des Vénitiens, entre les mains desquels elle avait été mise en gage par Baudouin, et la portant lui même depuis le bois de Vincennes, la tête et les pied nus, jusqu’à Notre-Dame ; et de là à la chapelle qu’ il avait fait bâtir dans son palais, dite depuis la Sainte-Chapelle, où elle fut déposée.
En 1239, Louis refusa pour son frère, le comte d’Artois, la couronne impériale qui lui fut offerte par le pape Grégoire IX ; et ne voulant donner aucun sujet de plainte à l’empereur Frédéric II, que le pontife avait excommunié et qu’il menaçait de déposer, le monarque français arrêta les deniers que Grégoire levait en France pour lui faire la guerre. Le respect de Louis pour le chef de la chrétienté, loin de le soumettre aux ecclésiastiques dans les affaires qui intéressaient le trône, lui apprit que la discipline extérieure de l’Église a besoin d’être réglée et maintenue par l’autorité publique ; et ses ordonnances tendirent toujours à séparer entre les évêques et les seigneurs, entre la papauté et la royauté, des droits et des pouvoirs que les malheurs du temps avaient confondus.
Trop occupé de hautes pensées pour ne pas mépriser le luxe, il administra ses domaines avec tant d’économie, qu’il ne manqua jamais d’argent pour les accroître. En 1241 il tint à Saumur une cour plénière qui fut nommé la nonpareille, à cause de sa magnificence. II y donna la ceinture militaire à son frère Alphonse, l’investit du comté de Poitou, de celui d’Auvergne, de l’Albigeois, cédé par le comte de Toulouse, et lui fit rendre hommage par ses vassaux.
Le comte de la Marche ayant refusé de remplir ce devoir, Louis l’attaqua avec une armée nombreuse ; et quoique le roi d’Angleterre Henri III fût accouru au secours du comte, il le battit deux fois en quatre jours, la première à Taillebourg, en Poitou, où il fit des prodiges de bravoure ; la seconde à Saintes, où il remporta une victoire décisive. Louis dicta la paix et pardonna au comte. qui était venu s’humilier devant lui. Cette clémence fut d’autant plus remarquable, que le monarque n’ignorait pas que la femme de ce rebelle avait tenté de le faire empoisonner.
Loin d’être considéré comme un acte de faiblesse, ce pardon après la victoire fit connaître aux grands vassaux qu’ils pouvaient sans honte se soumettre à un roi qui, à vingt-sept ans, défendait ses droits avec tant de courage et traitait ses ennemis avec tant de générosité. Aussi depuis cette époque ils ne songèrent plus à se révolter, et le prirent même souvent pour juge de leurs différends. La guerre contre le comte de la Marche avait été suivie d’un traité avec l’Angleterre. Vivement poursuivi par l’armée française, le monarque anglais demanda une trêve de cinq ans ; et cette trêve ne lui fut accordée qu’en payant à la France 5 000 livres sterling.
Louis IX avait éprouvé dans cette campagne une maladie grave dont il ressentait encore les suites. Dans l’année 1244, il retomba malade. Plus on appréciait les bienfaits de son règne, plus on craignait de le perdre. Comme le mal faisait des progrès effrayants et qu’on désespérait de sa vie, peuple et le clergé accouraient aux églises pour implorer la miséricorde du ciel ; on pleurait déjà sa mort, lorsque tout à coup il parut se ranimer, et prononça ces mots : « La lumière de l’Orient s’est répandue sur moi par la grâce du Seigneur, et m’a rappelé d’entre les morts. »
Le premier usage qu’il fit de la parole fut de demander la croix et de prononcer le serment d’aller combattre les infidèles. On venait d’apprendre en Occident que les Kharismiens, peuple chassé de la Perse par les Tartares, avaient pris Jérusalem et dévasté la Palestine. Cette nouvelle jetait la consternation parmi les fidèles ; et Louis IX, vivement affecté du malheur qu’éprouvaient les chrétiens de la terre sainte, voulut partir lui-même pour y porter remède.
En vain l’évêque de Paris, la reine Marguerite et la reine Blanche réunirent, à plusieurs reprises, leurs vives instances pour le détourner de son entreprise ; Saint-Louis resta inébranlable, renouvela son serment, et s’occupa des préparatifs de la croisade dont il devait être le chef. Il assembla à Paris un parlement auquel assista le légat du pape, et dans lequel il prêcha lui-même la guerre sainte.
Ses trois frères, un grand nombre de barons et de chevaliers, le comte de la Marche, le comte de Bretagne et plusieurs autres grands vassaux qui avaient troublé le royaume prirent la croix et promirent de suivre le roi en Asie. Les revenus de ses domaines, les tributs volontaires des villes, les décimes levés sur le clergé, lui fournirent l’argent nécessaire pour l’expédition.
Rien n’est plus touchant que de voir, à l’époque de son départ, les tendres sollicitudes, les soins multipliés du monarque pour ne laisser dans le royaume qu’il allait quitter aucun sujet de plainte, aucune trace d’injustice, aucun germe de trouble et de discorde. Il confia la régence à la reine Blanche, manda à Paris tous les barons de France, leur fit jurer fidélité. Le 12 juin 1248, il alla prendre à Saint-Denis l’oriflamme, le bourdon et la panetière, et accompagné de la reine Marguerite, des comtes d’Artois et d’Anjou, se rendit à Aigues-Mortes pour s’embarquer ; il prit et rasa sur sa route le château de Roger de la Roche-Gluy, qui pillait et détroussait les marchands et les pèlerins.
Il mit à la voile le 28 août 1248, et le 17 septembre aborda à Chypre, où il passa l’hiver. Au mois de mai suivant, Louis donna le signal du départ ; et la flotte qui portait les croisés français, après avoir essuyé une tempête, parut à la vue des côtes de l’Égypte. On assembla un conseil pour savoir si l’on opérerait sur-le-champ une descente : Louis parla avec tant de force et d’énergie, qu’il enflamma le courage de tous ceux qui l’écoutaient ; l’armée entière descendit ou plutôt se précipita sur le rivage en présence des Sarrasins.
Louis animait les croisés par son exemple : l’armée musulmane fut mise en déroute ; et le lendemain du combat, le roi de France, précédé du clergé, marchant les pieds nus, entra dans Damiette, que les ennemis avaient abandonnée. Comme on approchait du temps marqué pour l’accroissement des eaux du Nil, on résolut de séjourner quelque temps à Damiette, et d’attendre l’arrivée du comte de Poitiers, frère du roi, qui devait venir avec l’arrière-ban de la France.
Ce séjour corrompit les mœurs des croisés, altéra parmi eux la discipline, et fit naître des désordres dont la piété du monarque fut vivement affectée. Enfin, le comte de Poitiers arriva ; l’armée chrétienne, n’ayant plus à craindre les débordements du Nil, marcha sur le Caire. Parvenue au canal de Tanis, en face de Mansourah, elle trouva une armée musulmane qui lui disputa le passage.
Après avoir employé un mois à des travaux inutiles, on découvrit un gué, et les croisés, ayant traversé ce bras du Nil, remportèrent sur les Sarrasins une victoire que l’imprudence et l’inhabileté des chefs empêchèrent d’être décisive. Le comte d’Artois, frère du roi, poursuivant l’ennemi avec trop de chaleur jusque dans Mansourah, tomba au pouvoir des infidèles et perdit la vie. Dans cette terrible journée, Louis n’avait pas cessé de combattre ; il s’était toujours montré au plus fort de la mêlée, et on l’avait même vu un moment seul au milieu des Sarrasins.
Cette victoire lui coûta la moitié de sa cavalerie ; il eut beaucoup de peine les jours suivants à défendre le camp musulman dont on s’était emparé ; chaque jour il gagnait des batailles, mais il perdait l’élite de ses troupes ; enfin la disette et les maladies portèrent leurs ravages dans l’armée chrétienne comme le feu grégeois y avait répandu l’épouvante. Le roi se fit voir au milieu de l’épidémie et de toutes les calamités qui affligeaient les croisés. comme il avait paru sur le champ de bataille, bravant la mort et ranimant tout le monde par son exemple et par ses discours.
L’armée ne pouvait plus marcher vers le Caire : il fallut songer à la retraite. Louis fit embarquer sur le Nil les malades et les blessée ; il donna aux troupes le signal du départ. Quoique attaqué de la contagion et se soulevant à peine, il ne voulut partir qu’avec l’arrière-garde, et lorsqu’on le conjurait de monter sur un vaisseau comme le légat du pape, il ne songeait qu’a ses compagnons d’armes et disait : « Je suis venu avec eux ; je veux me sauver ou mourir avec eux. »
La retraite se fit dans le plus grand désordre ; ceux qui étaient partis les premiers, comme ceux qui étaient partis les derniers, ceux qui se trouvaient sur le Nil, comme ceux qui avaient pris la route de terre, tout fut atteint par l’ennemi, tout fut massacré ou fait prisonnier. Louis IX qui était arrivé presque mourant à Minieh, eut le sort des autres croisés ; et lorsque ses serviteurs s’occupaient de le rappeler à la vie, il fut entouré par des Sarrasins, qui le chargèrent de chaînes et le conduisirent à Mansourah.
Le monarque déploya dans sa prison toutes les vertus d’un chrétien, et l’excès de l’abaissement et du malheur ne l’empêcha jamais de parler en roi. Lorsque le sultan du Caire offrit de lui rendre sa liberté pour 8 000 besants, il répondit qu’un roi de France ne se rachetait pas pour de l’argent, qu’il donnerait la ville de Damiette pour sa personne, et les 8 000 besants d’or pour son armée.
Enfin, le traité fut conclu ; mais lorsqu’on allait l’exécuter, le sultan Almoadan fut assassiné dans sa tente par les mameluks. De là naquirent de nouveaux troubles pour l’Égypte et de nouveaux dangers pour Louis. Des meurtriers se présentèrent plusieurs fois devant lui ; ils furent près de massacrer ses plus fidèles serviteurs, et ils menacèrent de le tuer lui-même ; ce qui suffirait peur réfuter l’assertion des écrivains qui ont répété de nos jours, d’après un passage mal entendu de Joinville, qu’on avait proposé dans l’assemblée des chefs des mameluks d’offrir à Louis la couronne d’Égypte.
Le monarque français lassa par sa patience la fureur de ses ennemis, et les étonna par son courage ; ceux-ci, à la fin, consentirent à exécuter les traités déjà conclus, en disant qu’ils avaient affaire au plus fier chrétien qu’on eût jamais vu en Orient. Enfin le roi fut libre et s’embarqua pour la Palestine avec la reine Marguerite, ses deux frères Alphonse et Charles, et quelques croisés, reste de 35 000 qu’il avait amenés de France, et de 20 000 autres, qui étaient venus avec le comte de Poitiers.
Il séjourna trois ans et demi dans la terre sainte, attendant de l’Europe des secours qui n’arrivèrent point ; il ranimait le courage des chrétiens, faisait fortifier leurs villes, sollicitait la délivrance des prisonniers demeurés en Égypte, et soignait lui-même ses soldats malades d’une épidémie. Ce fut alors (1252) que, dans l’espérance de répandre la lumière de l’Évangile au centre de l’Asie, il envoya une ambassade au Grand Khan de Tartarie.
La nouvelle de la captivité du roi avait plongé la France dans la consternation. Louis à son départ avait prévenu tous les dangers que pouvait causer l’ambition des grands ; mais il n’avait pas songé aux égarements de la similitude ; une foule de bergers de laboureurs, d’hommes de la lie du peuple, auxquels se joignirent, sous le nom commun de pastoureaux, des vagabonds, des brigands, sous prétexte de voler au secours du roi de France, troublèrent la tranquillité du royaume.
Ces désordres furent apaisés par la régente, qui soupirait après le retour de son fils, le sollicitait sans cesse de revenir, et mourut sans le revoir. Louis IX, en apprenant la mort de sa mère (1252) ne put retenir ses larmes, et se jetant à genoux devant l’autel de sa chapelle : « O mon Dieu, s’écria-t-il, il est bien vrai que j’aimais ma mère plus que toutes les autres créatures ; mais que votre volonté soit faite, et que votre nom soit béni. » Peu de temps après il s’occupa de regagner la France.
S’étant embarqué au port d’Acre le 24 avril 1254, il débarqua aux Iles d’Hyères le 10 juillet, et arriva le 5 septembre à Vincennes. Partout on se réjouissait, on pleurait de joie sur son passage. Il signala son retour par plusieurs ordonnances, au nombre desquelles on doit remarquer celle qui défendait la guerre entre particuliers, celle qu’il fit contre la corruption des juges, et celle enfin par laquelle il organisa les corps de métiers.
Ce fut quelques mois après son retour d’Égypte qu’il reçut dans sa capitale le roi d’Angleterre. Il déploya dans cette circonstance une magnificence royale, et le 25 mars 1259 il conclut amer ce prince un traité par lequel il lui rendit tout ce qui lui restait au delà de la Garonne, le Quercy, le Limousin, l’Agenais et une partie de la Saintonge.
Un tel sacrifice ne fut arraché à Louis IX que par le plus ardent amour de la paix et du bonheur de ses sujets. « Je sais bien, disait-il, au rapport de Joinville, que le roi d’Angleterre a perdu tous ses droits par la conquête que j’ai faite ; mais je ne lui donne cette terre pour autre chose que pour mettre amour entre mes enfants et les siens. »
Sans cesse animé du désir de travailler au bonheur des Français de toutes les classes, Louis s’occupa vers le même temps de secourir les familles dont les chefs s’étaient ruinés en le suivant à la croisade, et ses sollicitudes s’étendirent sur les laboureurs qui avaient souffert par suite de la guerre sainte, ou par les troubles suscités pendant son absence. Ce bon prince avait coutume de dire : « Les serfs appartiennent à Jésus-Christ comme nous ; et dans un royaume chrétien nous ne devons pas oublier qu’ils sont nos frères. »
Louis mettait principalement tous ses soins à réparer les injustices qu’on avait commises en son nom. Il parcourait sans cesse ses États pour entendre toutes plaintes ; on le voyait souvent en été rendre lui-même la justice, soit dans le jardin de son palais, soit dans le bois de Vincennes sous un grand arbre. Un jugement par lequel il condamna le comte d’Anjou son frère ; la sévérité qu’il exerça contre Enguerrand de Coucy ; la ferme résistance qu’il opposa à d’injustes prétentions du clergé annoncent assez que, quelque grandes que fussent sa piété et sa clémence, rien ne pouvait faire fléchir sa suprême équité.
Il fonda plusieurs établissements utiles, tels que les Hôtels-Dieu de Pontoise, de Compiègne, de Vernon, et l’hospice des Quinze-Vingts, non point, comme on l’a dit, pour y recueillir trois cents gentilshommes qui avaient perdu la vue en Égypte, mais trois cents aveugles appartenant aux classes pauvres. Louis IX avait appris en Syrie qu’un prince musulman faisait transcrire des livres et tenait une bibliothèque ouverte à tous les savants ; il suivit cet exemple, ordonna qu’on transcrivit les livres qui se trouvaient dans les monastères, fit ranger ces précieux exemplaires dans une salle voisine de la Sainte-Chapelle, et il allait souvent s’y délasser des travaux du gouvernement.
Enfin c’est à sa munificence que l’on doit la fondation de la Sorbonne. La France fut sous ses sages lois aussi tranquille que l’Europe était agitée ; il fit tous ses efforts pour rétablir la concorde entre les états chrétiens, et ses traités avec l’Aragon, l’Allemagne et l’Angleterre eurent toujours pour but de converser la paix. Sa modération envers le roi d’Angleterre fut vainement blâmée par les politiques du temps, et elle n’a trouvé que peu d’approbateurs parmi les historiens ; il faut dire cependant qu’elle produisit une telle impression sur les seigneurs anglais, qu’en 1264 ils le choisirent pour arbitre des différends qu’ils avaient avec leur souverain.
Louis, n’ayant plus de guerre à redouter ni au dedans ni au dehors, s’occupa de l’éducation et de l’établissement de ses enfants. Il surveillait lui-même leurs études, se faisait accompagner par eux dans ses œuvres de charité, et leur rappelait dans ses entretiens les actions des bons rois. Ce fut vers le même temps (1261), qu’il opéra dans l’administration de la justice des réformes dont les plus importantes sont : la suppression de l’épreuve par le duel en matière civile et criminelle, et l’établissement de la justice du ressort ou d’appel.
Après avoir rempli tous les devoirs d’un monarque, il se dégoûta des grandeurs, et si l’on en croit l’histoire, il songea un moment à ensevelir le reste de sa vie dans un cloître. Sa famille le fit revenir de cette résolution ; il continua d’être roi et se consola des ennuis du trône en faisant régner avec lui la religion et la justice. On tourna quelquefois en ridicule sa tendre piété : un l’appelait le roi des frères mineurs, le roi des frères prêcheurs, le roi des prêtres et des clercs.
Toutes ces satires n’altéraient point sa douceur ; et lorsque les courtisans le blâmaient de donner trop de temps aux exercices de dévotion, il se contentait de dire : « Si j’employais ces moments à la chasse, au jeu, aux tournois, aux spectacles, on ne dirait rien. » Dans le zèle qui l’animait pour le triomphe de la religion, il ne pouvait oublier les revers qu’il avait essuyés en combattant pour elle.
Depuis son retour de la Palestine il n’avait point cessé de porter la croix, et sa plus chère espérance était de combattre encore pour la cause de Jésus-Christ. Vers l’année 1267 on apprit que Bondocdar, sultan des mameluks, ravageait la Palestine, s’emparait des places fortifiées par Saint-Louis, et qu’il menaçait d’anéantir les colonies chrétiennes d’Orient.
Ces nouvelles répandirent la consternation en Europe ; le pape fit prêcher une nouvelle croisade. Louis, ayant convoqué un parlement à Paris, s’y présenta portant dans ses mains la couronne d’épines de Jésus-Christ, et il retraça le tableau des malheurs de la terre sainte. Le pieux monarque prononça de nouveau le serment d’aller combattre les infidèles. Plusieurs princes de sa famille, plusieurs seigneurs suivirent son exemple ; mais les souvenirs de la croisade précédente vivaient encore dans les esprits et réveillaient plus de tristesse que d’enthousiasme.
Joinville va jusqu’à dire que ceux qui conseillèrent au roi de se croiser une seconde fois « péchèrent mortellement » ; et, quelque attaché qu’il fût à la personne du monarque, il refusa de le suivre dans cette nouvelle expédition, aimant mieux, dit-il, rester dans ses domaines pour y réparer les malheurs causés par son éloignement.
Cependant Louis se disposait à partir, et s’occupa d’assurer la tranquillité de son royaume pendant son absence. Il voulut surtout compléter la législation qu’il avait donnée à ses peuples, et ce fut alors, si l’on en croit certains historiens, qu’il publia l’ordonnance connue sous le non de pragmatique sanction, par laquelle il rendit aux abbayes et aux cathédrales le droit d’élire leurs évêques ou abbés, réprima les entreprises du clergé sur l’autorité séculière, et le droit que s’arrogeaient les papes d’établir des impôts sur les églises de France.
Bossuet trouve dans celle célèbre ordonnance les vrais principes des libertés gallicanes. On croit que Louis IX publia dans le même temps le recueil d’ordonnances que nous avons sous le nom des Établissements de Saint-Louis. C’est un monument précieux, dont l’idée lui avait été suggérée par les Assises de Jérusalem, qu’il avait connues pendant son séjour en Palestine, et d’où il en avait apporté les premières copies.
Les préparatifs de la croisade étant achevés, Louis IX fixa les droits de ses enfants à son héritage, nomma pour gouverner pendant son absence l’abbé de Saint-Denis et le comte de Nesle ; leur substitua en cas de mort l’évêque d’Évreux et le comte de Ponthieu, et s’embarqua de nouveau à Aigues-Mortes en 1270, accompagné de ses trois fils, avec une armée de 60 000 hommes et une flotte de 1 800 vaisseaux.
Charles d’Anjou, roi de Naples, qui devait réunir ses forces à celles du roi de France, avait fait décider qu’on attaquerait le royaume de Tunis. La flotte se dirigea vers les côtes d’Afrique, et aborda près de l’ancienne Carthage ; l’armée débarquée sur ce point attaqua d’abord les troupes de Tunis ; mais comme on résolut d’attendre l’arrivée de Charles d’Anjou, l’ardeur du climat et la contagion eurent le temps de faire de grands ravages parmi les croisés.
Louis tomba malade, et les progrès du mal furent si rapides que l’on désespéra bientôt de sa vie. Ce fut alors que ce prince traça pour son successeur cette belle instruction sur les devoirs des rois, rapportée tout entière par Joinville. Cette pièce mémorable est d’un chrétien austère et du plus sage des monarques ; les philosophes n’ont rien exigé de plus de ceux qui gouvernent ; mais quelle différence entre des écrivains sans autorité et le souverain qui ne conseillait que ce qu’il avait lui-même pratiqué ?
Au milieu de ses souffrances, Louis IX songeait surtout aux dangers de son armée : « O Dieu, s’écriait-il, ayez pitié de ce peuple qui m’a suivi sur ce rivage ; conduisez-le dans sa patrie ; faites qu’il ne tombe pas entre les mains de vos ennemis, et qu’il ne soit pas contraint de renier votre saint nom. » Lorsqu’il sentit que sa fin approchait, il se fit mettre sur un lit de cendres, et les bras croisés sur la poitrine, les yeux levés au ciel, il expira le 25 août 1270, après avoir fait entendre ces paroles : « Seigneur, j’entrerai dans votre maison ; je vous adorerai dans notre saint temple, et je glorifierai votre nom. »
Au moment où il rendait le dernier soupir, Charles d’Anjou arrivait devant Carthage ; il traversa l’armée, qui dans un morne silence pleurait la mort de son chef. Après avoir remporté quelques avantages sur les musulmans, on fit la paix avec le roi de Tunis, et l’armée rapporta en France les tristes restes d’un monarque regretté de l’Europe entière : ils furent d’abord déposés à Notre-Dame de Paris ; le roi Philippe le Hardi les porta ensuite lui-même sur ses épaules jusqu’à Saint-Denis.
On croit que son cœur fut déposé à la Sainte-Chapelle de Paris, où on a cru l’avoir retrouvé en 1844. Cette découverte donna lieu à une vive discussion parmi les érudits français. Louis IX avait eu de Marguerite, qui lui survécut, onze enfants, dont huit seulement parvinrent jusqu’à l’âge de majorité, quatre filles et quatre fils : Philippe le Hardi, son successeur, Jean Tristan, comte de Nevers, qui mourut en Afrique ; Pierre, comte d’Alençon ; Robert, comte de Clermont, duquel descendent les Bourbons, qui, plus de trois siècles après montèrent sur le trône dans la personne de Henri IV.
Louis IX fut canonisé en 1297 par le pape Boniface VIII. Louis XIII obtint de la cour de Rome qu’on célébrerait sa tête dans toute l’Église le 25 août. La vie de Saint-Louis a été écrite par son fidèle ami le sénéchal de Champagne, et par Guillaume de Nangis, son confesseur.
Avant la Révolution, l’Académie française faisait prononcer chaque année, au 25 août, un panégyrique de Saint-Louis, et cet usage avait été repris sous la restauration. Louis IX est celui des rois de France qu’on a le plus loué et qui méritait le plus de l’être. Parmi ses vertus on doit surtout remarquer cette passion pour la justice qui l’anima constamment, ce respect pour la vie des hommes dont il donna tant d’exemples au milieu des dangers, et qu’on trouve si rarement chez les maîtres de la terre.
Joinville, le compagnon de ses travaux et le confident de ses pensées, dit, en commençant son histoire : « Ainsi comme Dieu est mort pour tout son peuple, aussi semblablement a mis le bon roi Saint-Louis, son corps en danger et aventure de mort pour le peuple de son royaume. » Ce qui n’intéressait que lui ne pouvait l’émouvoir ; ce qui intéressait la religion et le bonheur des peuples l’élevait au-dessus de toute crainte et de toute considération.
Dans les circonstances où la justice ordinaire cède aux intérêts de l’État, il ne consulta jamais que sa conscience, et cette probité scrupuleuse a frappé le monde d’une si profonde admiration, que les publicistes les plus hardis n’ont pas encore osé juger ses actions par des règles contraires à l’équité qui les lui inspira. « Louis IX, dit Voltaire, paraissait un prince destiné à réformer l’Europe, si elle avait pu l’être ; il a rendu la France triomphante et policée, et il a été en tout le modèle des hommes. Sa piété, qui était celle d’un anachorète, ne lui ôta point les vertes royales ; sa libéralité ne déroba rien à une sage économie ; il sut accorder une politique profonde avec une justice exacte ; et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange. Prudent et ferme dans le conseil, intrépide dans les combats sans être emporté, compatissant conne s’il n’avait jamais été que malheureux, il n’est guère donné à l’homme de pousser la vertu plus loin. »
On a reproché à Saint-Louis les deux croisades dont il fut victime. Les revers dont ces expéditions furent accompagnées n’ont point permis à la postérité d’apprécier les vues politiques qui, dans ces guerres lointaines, se trouvent mêlées aux idées religieuses. Si ces entreprises avaient réussi, l’Égypte serait devenue une colonie française et chrétienne ; on aurait vu s’établir une communication facile entre l’Europe et l’Asie, et le nom de Saint-Louis serait peut-être de nos jours béni sur les côtes d’Afrique, comme il l’est chez tous les peuples chrétiens.
Surnommé le Hardi, fils de Louis IX et de Marguerite de Provence, il naquit le 30 avril 1245 ; il fut salué roi de France sur les sables brûlants de l’Afrique, près des ruines de Carthage, et dans un camp ravagé par la peste, le 25 août 1270. Saint-Louis venait d’expirer. Jean, comte de Nevers, frère de Philippe, le cardinal légat, un grand nombre de seigneurs et de soldats avaient succombé.
Philippe III le Hardi (1270–1285)
Philippe III le Hardi (1270–1285)
La consternation était générale ; et sans l’arrivée si longtemps attendue des croisés de Sicile, tout était perdu. Charles, frère de Saint-Louis et roi de Sicile, fait débarquer son armée, qui campe à une demi lieue des Français. Presque tous les grands vassaux avaient suivi Saint-Louis à la dernière croisade ; et la monarchie française se trouvait comme transportée en Afrique.
Philippe, âgé de vingt-six ans, était dangereusement atteint du mal qui ravageait l’armée lorsqu’il reçut le serment de ses vassaux. Saint-Louis avait nommé régents du royaume Matthieu de Vendôme, abbé de Saint-Denis, et Simon de Clermont de Nesle. Philippe leur écrivit pour les confirmer dans leur autorité ; en même temps, considérant l’état critique de sa santé et les dangers de sa position, il fixa à quatorze ans dans une ordonnance datée du camp près de Carthage, la majorité de Louis, l’aîné de ses trois enfants.
On ignorait alors l’art d’embaumer les cadavres. On fit bouillir le corps de Saint-Louis dans du vin et de l’eau. Le roi de Sicile obtint la chair et les entrailles, qui furent déposées à l’abbaye de Montréal près de Palerme ; le cœur et les os furent enfermés dans un cercueil pour être transportés à Saint-Denis. Déjà les reliques du saint roi, confiées au sire de Beaulieu, allaient être embarquées, lorsque toute l’armée demanda qu’elles fussent conservées dans le camp, ce qui lui fut accordé.
La contagion y régnait toujours, et la cavalerie maure enlevait tous les soldats qui s’éloignaient des palissades. Le roi de Tunis campait à deux lieues des croisés, et des succès récents avaient enflé son courage. Le roi de Sicile, qui commandait pendant la maladie de Philippe, résolut de s’emparer du golfe de Porto-Farina, qui pouvait seul faciliter les approches de Tunis. Secondé par le comte d’Artois et Philippe de Montfort, il attaqua les Sarrasins, qui eurent 5 000 hommes tués ou noyés.
Peu de temps après, leur armée, ayant reçu de nombreux renforts, osa s’approcher jusqu’à portée de l’arc du camp des chrétiens, en hurlant, dit Guillaume de Nangis, je ne sais quoi de terrible, et obscurcissant l’air d’une nuée de flèches. Elle fut repoussée avec une perte de plus de 3 000 hommes. Une grande bataille ne tarda pas à être livrée. Philippe était rétabli : il marcha aux ennemis avec les rois de Sicile et de Navarre. Le comte d’Alençon et les templiers furent chargés de la garde du camp. L’oriflamme avait été déployée.
Les Maures ne tinrent pas longtemps contre les croisés. Dans leur déroute ils abandonnèrent leur camp, et furent poursuivis jusqu’aux défilés des montagnes, d’où ils virent massacrer leurs malades et leurs blessés, piller leurs richesses, enlever leurs provisions, et, dans un vaste incendie, disparaître leurs tentes et leurs bagages.
Philippe ne savait encore à quoi se résoudre, lorsque le roi de Tunis fit demander la paix ; et le 30 octobre elle fut conclue aux conditions suivantes : une trêve de dix ans ; la franchise du port de Tunis ; tous les prisonniers rendus de part et d’autre ; les frais de la guerre fixés à deux cent dix mille onces d’or, payés moitié sur-le-champ au roi de France et à ses barons ; la liberté du culte accordée aux chrétiens dans le royaume de Tunis, avec la faculté d’élever des églises, de prêcher la foi et de convertir les musulmans : clause illusoire, qui ne fut insérée au traité que pour sauver l’honneur des croisés, et leur permettre d’annoncer qu’ils avaient accompli leur vœu.
Un des articles portait enfin que le tribut déjà payé par Tunis au roi de Sicile serait doublé pendant quinze ans, et que cinq années d’arrérages seraient acquittées immédiatement. Le traité venait d’être signé lorsque le futur roi d’Angleterre (Édouard Ier, qui n’avait pas encore succédé à Henri III) arriva avec sa femme, son frère, ses barons et une armée. Il désapprouva hautement la paix, s’enferma dans sa tente, refusa de prendre part aux délibérations, et même au partage de l’argent des mahométans : il demandait, il exigeait la guerre ; mais le roi de Sicile ne voulait que de l’argent, et il en avait obtenu.
D’ailleurs, le traité avait pour lui la sainteté des serments, la durée de la contagion et les lettres des régents de Philippe qui pressaient son retour. Le roi de France embarqua les os de Saint-Louis, ceux de son frère et ceux d’autres illustres croisés, tandis qu’Édouard allait seul entreprendre au milieu de nouveaux revers la guerre pour la délivrance des saints lieux.
Les vaisseaux de Charles et de Philippe mirent à la voile, et, après quarante-huit heures de navigation, entrèrent le 22 novembre à Trapani en Sicile. Une horrible tempête qui dura trois jours en fit périr un grand nombre qui était resté dans la rade. Quatre mille personnes de toute condition moururent dans les flots ; et mille, ayant gagné la terre, succombèrent aux fatigues de cette funeste journée.
Ce fatal événement n’empêcha pas les rois de France, de Sicile et de Navarre de s’engager, avec tous les comtes et barons, à partir dans trois ans pour une autre croisade ; et chacun jura de ne s’en point dispenser sans un sujet légitime, dont le roi de France serait juge suprême.
De toutes les croisades, celle-ci avait été la plus malheureuse : il y périt 30 000 hommes, et Philippe ne revint en France qu’avec des cercueils. Il arriva à Paris le 21 mai 1271, et fit faire de magnifiques obsèques aux illustres morts dont il rapportait les cendres. On les mit en dépôt à Notre-Dame. d’où on les transporta processionnellement à Saint-Denis. Le roi aida à porter sur ses épaules le cercueil de son père jusqu’à l’abbaye. On voyait encore au XIXe siècle au faubourg Saint-Laurent et sur le chemin de Saint-Denis des monuments de pierre qui avaient été élevés par ordre de Philippe aux sept endroits de la route où il s’était reposé en portant ce pieux fardeau.
Un incident singulier troubla cette auguste cérémonie. Le cortège funèbre trouva les portes de l’église fermées par ordre de l’abbé Matthieu de Vendôme, qui, pour le maintien des privilèges et de l’exemption de l’abbaye, refusait d’y laisser entrer en habits pontificaux l’archevêque de Sens et l’évêque de Paris. Il fallut que ces deux prélats allassent les quitter au delà des limites de la seigneurie abbatiale, et le roi fut contraint d’attendre hors de l’église leur retour.
Les tombes royales reçurent, avec les corps de Saint-Louis, de la reine Isabelle et du comte de Nevers, celui d’Alphonse, comte d’Eu, fils de Jean de Brienne, empereur de Constantinople et roi de Jérusalem. Cette cérémonie funèbre fut suivie d’une autre où la joie publique devait éclater.
Philippe fut sacré à Reims le 30 août. Le lendemain il partit pour visiter les frontières du nord, et fut reçu dans Arras par le comte de Flandre. Il voulut ensuite connaître l’état du Poitou et du comté de Toulouse, qui, après la mort d’Alphonse, revenaient à la couronne. Il s’avançait du côté de Poitiers, lorsqu’il apprit que Roger-Bernard, comte de Foix, avait emporté d’assaut le château de Sompuy, où flottait la bannière royale.
Cité à comparaître devant Philippe, Roger s’y refusa ; et, comptant sur le nombre de ses vassaux et de ses forteresses, il résolut de soutenir sa rébellion les armes à la main. Philippe convoqua le ban et l’arrière-ban ; le rendez-vous était fixé à Tours. Le duc de Bourgogne, les comtes de Bretagne, de Blois, de Flandre, de Boulogne ; etc., y arrivèrent suivis d’un grand nombre de chevaliers, et l’armée se dirigea vers les Pyrénées.
Philippe fit son entrée dans Toulouse. Il reçut à Pamiers la visite du roi d’Aragon, son beau-père ; entra sur les terres du comte révolté, et arriva enfin devant le château de Foix. Cette forteresse, bâtie sur une montagne inaccessible, était réputée imprenable. Le comte s’y était renfermé avec ses meilleures troupes et un grand nombre de machines de guerre. Philippe fit serment de ne s’éloigner qu’après avoir soumis la place ; et tandis que les assiégés le défiaient avec jactance, il fit couper le pied de la montagne, et ouvrir dans les rochers un chemin praticable.
Roger, étonné, vit bientôt sa perte inévitable. il demanda à capituler ; mais Philippe exigea qu’il se rendît à discrétion et qu’il livrât toutes ses forteresses. Le comte vint se jeter aux pieds du roi ; il implora sa clémence : Philippe le fit charger de chaînes et conduire à Carcassonne, où on l’enferma dans une tour. Roger était en prison depuis un an lorsque, cédant aux prières du roi d’Aragon, Philippe le fit venir à Paris, l’arma chevalier, et le renvoya dans ses domaines.
Cet exemple de vigueur et de sévérité ne fut pas perdu, et la révolte du comte de Foix fut, selon Nangis, la seule qu’on vit sous ce règne. Édouard Ier, roi d’Angleterre, ayant succédé à Henri III (1274), s’empressa de venir à Paris comme vassal de Philippe pour les domaines qu’il possédait en France, et rendit hommage à son suzerain.
Bientôt le vicomte de Béarn ayant refusé de se connaître vassal d’Edouard, duc d’Aquitaine, fut poursuivi par ce prince, et se hâta d’interjeter appel à la cour de Philippe, qui convoqua son parlement. Édouard y fut cité ; épreuve humiliante pour un souverain. Il comparut, malgré sa répugnance, et se soumit à son juge, qui prononça en sa faveur.
Philippe assista la même année au concile général de Lyon. Les Grecs abjurèrent le schisme ; et la primauté du pape fut reconnue par les patriarches et les ambassadeurs de Michel Paléologue. Mais cette réunion des deux Églises ne fut pas durable ; et dès que Charles d Anjou, roi de Sicile, eut cessé de paraître redoutable, Constantinople cessa, de son côté, de reconnaître le pontife romain.
Le concile venait d’être terminé, lorsque Philippe épousa en secondes noces Marie, sœur de Jean, duc de Brabant (1275). Les fêtes furent magnifiques : tous les seigneurs y parurent en habits et en manteaux de pourpre et les femmes, portant des robes tissées d’or, étaient parées, dit Nangis, comme un temple. La tendresse de Philippe pour la nouvelle reine alarma un favori jusque-là tout-puissant, Pierre de la Brosse, son grand chambellan. Voulut-il brouiller ensemble le roi et la reine ? L’histoire offre quelques indices à ce sujet, et ne fournit aucune preuve.
Philippe perdit subitement Louis, son fils aîné, à l’âge de douze ans (1276). On crut à la cour que le jeune prince avait péri par le poison : on chercha le coupable ; et la Brosse jeta, dit-on, dans l’esprit du roi, des soupçons sur la reine, en insinuant qu’elle réservait le même sort aux deux autres fils de son maître (Philippe et Charles), afin d’assurer la couronne aux enfants du second lit. Ses intrigues retombèrent sur lui-même, et il fut jeté en prison.
A la première nouvelle de la disgrâce du favori, le duc de Brabant, qui avait craint de le poursuivre au temps de sa puissance, vint hautement demander justice, et offrit de défendre par le duel l’innocence de sa sœur. Personne ne se présenta pour soutenir l’accusation ; la reine se trouva justifiée ; la Brosse fut pendu, et tous ses biens furent confisqués. On l’avait aussi accusé d’entretenir des intelligences avec les rois de Castille et d’Aragon.
Il résulte du silence des historiens contemporains que le second crime du favori ne fut pas plus prouvé que le premier. On est étonné de voir Daniel avancer que le peuple applaudit à l’arrêt des barons, qui condamna la Brosse au gibet, lorsque Guillaume de Nangis, le seul historien contemporain de Philippe, dit positivement le contraire. Henri Ier, roi de Navarre et comte de Champagne et de Brie, mort suffoqué par la graisse (1274), avait laissé pour unique héritière sa fille Jeanne, âgée de deux à trois ans. Il avait ordonné, par son testament, qu’elle épousât un prince français.
Cette exclusion des naturels du pays mécontenta les grands, qui, refusant de reconnaître comme régente et tutrice la reine mère, Blanche d’Artois, sœur de Saint-Louis, élurent lieutenant général du royaume le sénéchal don Pedre Sanche de Montagu. Bientôt la couronne de Navarre, mal affermie sur la tête d’un enfant, réveilla les prétentions des princes voisins. Jacques, roi d’Aragon, soutint qu’elle lui appartenait par la donation de Sanche VII, qui l’avait institué son héritier (1231).
Alphonse, roi de Castille, plus attentif à résoudre un problème qu’à poursuivre une couronne, réclama cependant celle de Navarre, comme héritier de Sanche III, qui l’avait possédée et réunie à ses États. Ces deux souverains envoyèrent défendre leurs droits aux états de Navarre. Le lieutenant général et l’évêque de Pampelune se prononcèrent pour l’Aragonais ; un autre parti se déclara pour le Castillan ; un troisième, et c’était le plus faible, voulait que le roi de France, comme parent de la jeune princesse, fût invité à se charger de la tutelle. Le parti le moins juste, celui de l’Aragonais, prévalut ; et le roi de Castille commença la guerre.
La reine mère s’échappa secrètement avec sa fille, et vint demander à la cour de France asile et protection. Cette démarche acheva d’aigrir les seigneurs de Navarre. Les états arrêtèrent que Jeanne ne serait point reconnue reine si elle n’épousait Alphonse d’Aragon ; et ils résolurent d’employer tous leurs soins pour empêcher qu’un prince français ne montât sur le trône de Navarre.
En même temps ils s’engagèrent à fournir au roi d’Aragon, pour les frais de la guerre, la somme alors prodigieuse de deux cent mille marcs d’argent. Mais Blanche désirait et demandait que sa fille épousât un des trois fils de Philippe ; et Philippe pressa vivement cette alliance, qui devait faire entrer une nouvelle couronne dans sa maison.
Il fallut lever l’obstacle de la proximité du sang. Grégoire X, qui devait à Philippe le don du comtat Venaissin, accorda la dispense, et Jeanne de Navarre fut mariée à Philippe surnommé le Bel (1275). Blanche engagea au roi de France la châtellenie de Provins pour les frais de la guerre qu’il allait entreprendre ; elle lui remit la tutelle, ou, selon l’expression du temps, le bail de la pupille pour les comtés de Champagne et de Brie. Philippe envoya dans la Navarre des troupes sous le commandement d’Eustache de Beaumarchais, sénéchal de Toulouse, guerrier habile et mauvais politique, qui obtint d’abord quelques avantages, mais qui eut l’imprudence de toucher aux lois du pays.
Toutes les fureurs des guerres civiles désolèrent cette contrée : les Français allaient succomber, lorsque Robert, comte d’Artois, arriva avec une armée de 20 000 hommes. Pampelune fut prise d’assaut ; toutes les forteresses capitulèrent, et la Navarre fut soumise. Le comte d’Artois, qui n’avait pu arrêter la fureur du soldat, rendit aux Navarrois leurs coutumes et leurs privilèges.
Vers cette même époque (1276), Philippe s’avançait avec une armée formidable pour porter la guerre au centre de la Castille. Alphonse X violait les traités les plus sacrés, et avait choisi pour successeur son second fils au préjudice des enfants que Ferdinand, son aîné, avait eus de Blanche, fille de Saint-Louis et sœur de Philippe. Le duc de Bourgogne, le comte de Bar, le duc de Brabant, le comte de Juliers et plusieurs autres princes allemands accompagnèrent Philippe, qui était allé prendre l’oriflamme à Saint-Denis.
Cette grande armée eût pu suffire à la conquête de toutes les Espagnes. Mais il fallait passer les Pyrénées : on n’avait pourvu à rien. L’hiver approchait, les pluies rendaient les routes impraticables, et l’on n’avait rassemblé ni vivres ni fourrages. Philippe, que cinq chevaliers castillans étaient venus défier au nom de leur maître, reprit tristement le chemin de sa capitale.
Plus d’un an s’était écoulé, lorsque Philippe ne pouvant concilier ses différends avec Alphonse, médita une nouvelle expédition contre la Castille. Mais le pape Jean, craignant que cette guerre ne fît échouer son projet d’une nouvelle croisade, fit notifier aux souverains, sous peine de l’excommunication et de l’interdit, la défense de recourir aux armes pour régler leurs droits respectifs. Les légats du Saint-Siège furent chargés de négocier la paix entre les deux rois.
Alors parurent aussi en France des ambassadeurs tartares, qu’on prit pour des espions venant de Rome, allant à Paris et à Londres pour proposer une ligue des princes chrétiens contre les Turcs. Philippe, qui n’aimait point la guerre, s’empressa de saisir un prétexte qui, dans l’esprit du siècle le justifiait du reproche d’inconstance ; mais il mérita plus d’une fois ce reproche, en commençant avec ardeur de grandes entreprises, en les poursuivant avec faiblesse, et en s’arrêtant au moment de l’exécution.
L’événement le plus mémorable arrivé sous le règne de Philippe, est celui du massacre général des Français en Sicile, à la suite d’une conspiration aussi étonnante par l’horrible secret avec lequel elle fut conduite, qu’effroyable par l’atrocité de l’exécution : ces massacres furent appelés les Vêpres siciliennes, parce qu’ils commencèrent à Palerme (le 30 mars 1282) au moment où les cloches appelaient le peuple à vêpres.
Vainement les foudres de Rome, lancées contre la Sicile et le roi d’Aragon, conviaient Charles d’Anjou à venger son injure ; vainement une formidable armée française, conduite par le comte d’Alençon, frère de Philippe, le comte Robert d’Artois, le comte de Bourgogne, Matthieu de Montmorency et d’autres grands seigneurs du royaume, était arrivée dans les plaines de Saint-Martin en Calabre, prêts à franchir le détroit. Charles se laisse tromper par don Pèdre, qui lui proposa un combat singulier dans la plaine de Bordeaux, une époque assez éloignée pour laisser au climat et aux maladies le temps d’affaiblir l’armée de Philippe.
Au jour indiqué, Charles se trouva au rendez-vous, suivi du roi de France, son neveu ; et, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, il attendit don Pèdre ; mais don Pègre se dispensa de paraître, et se contenta de venir quelques heures avant minuit protester devant le sénéchal de Bordeaux contre le roi de France, qui, ayant accompagné son rival, lui donnait lieu de croire à quelque trahison. Bientôt les rois de Sicile et d’Aragon remplirent l’Europe de leurs manifestes. Philippe leva promptement une armée, qui pénétra dans l’Aragon, dégarni de soldats, et ravagea ce royaume. Une bulle de Martin IV offrit la couronne de don Pèdre à un des fils de Philippe, pourvu que ce ne fût pas l’héritier présomptif du trône français.
Le cardinal Jean Cholet fut chargé de négocier les conditions suivantes de cette étrange donation : le royaume d’Aragon, uni au comté de Barcelone, ne pourrait être possédé par un prince qui serait en même temps roi de France, ou de Castille, ou d’Angleterre ;le nouveau roi et ses successeurs ne pourraient traiter, sans le consentement du saint-siège, avec don Pèdre, jadis roi d’Aragon, ni avec ses fils, pour la restitution totale ou en partie de la souveraineté dont Rome les dépouillait pour leurs péchés ; le nouveau roi et ses successeurs se reconnaîtraient vassaux du pape, lui prêteraient serment de fidélité à chaque mutation, et lui payeraient annuellement, à titre de cens, le jour de la Saint-Pierre, la somme de cinq cents livres tournois.
Philippe ne voulut rien décider que de l’avis des barons et des prélats du royaume : ils furent mandés à Paris pour le 21 février 1284. Le parlement se tint au palais des rois dans la Cité. La bulle y fut lue, et le clergé se retira dans une salle, la noblesse dans une autre pour délibérer. Les deux ordres, après quelque division, furent d’avis que, pour la gloire de la religion et pour celle de la France, le roi devait accepter le don du pape.
Philippe souscrivit sans réflexion à cet avis dont les conséquences imprévues menacèrent de devenir fatales à son successeur. Le cardinal légat donna au jeune comte de Valois, second fils du roi, l’investiture des royaumes d’Aragon et de Valence et du comté de Barcelone. En même temps le légat fit prêcher dans toute la France la croisade pour l’expédition d’Aragon, et l’on y attacha les mêmes indulgences que pour les croisades d’outre-mer.
Philippe partit pour Narbonne, où était le rendez-vous général de son armée. Plusieurs historiens disent qu’elle était forte de 100 000 hommes de pied et de 20 000 chevaux. La flotte se composait de 150 galères et d’un nombre plus grand de vaisseaux de charge. On marche en bataille vers le Roussillon : Perpignan ouvre ses portes après quelque résistance. Elne, prise d’assaut, est rasée jusqu’aux fondements. Don Jayme, roi de Majorque, comte de Roussillon, dépossédé par son frère don Pèdre, se joint au monarque français.
Il fallait s’ouvrir les Pyrénées, que le roi d’Aragon avait cherché à rendre inaccessibles. Philippe n’ayant pu forcer le col de Panissar, unique chemin pour pénétrer dans la Catalogne, retourna sur ses pas, et campa aux environs de Collioure. II méditait déjà d’abandonner cette grande entreprise, lorsque des religieux de Saint-André de Sureda (ou le bâtard de Roussillon, suivant Guillaume de Nangis) vinrent lui offrir de conduire son armée par le col de la Mançana.
Toute l’armée y passa le 20 juin 1285. Don Pèdre fut obligé de se retirer, abandonnant ses vivres et ses bagages. Philippe entra dans l’Ampourdan, tandis que son amiral, Guillaume de Lodève, s’emparait du port de Roses. Bientôt Peiralade, Figuière, Castillon et d’autres places se rendirent. Mais Girone fut l’écueil des croisés. Le vicomte de Cardone y commandait pour don Pèdre ; sa défense fut vive et opiniâtre.
De son côté don Pèdre ne cessait de harceler les assiégeants, lorsque Philippe de Nesle, suivi de 500 cavaliers d’élite, le surprit dans une embuscade où, suivant Nangis, ce prince fut blessé mortellement. Mais si l’on en croit les historiens espagnols, il ne mourut qu’environ trois mois après, et lorsqu’il eut poursuivi vivement les Français à leur sortie de la Catalogne. Girone était assiégée depuis deux mois sans succès ; les chaleurs étaient excessives ; le camp était ravagé par une épidémie.
Philippe désespérait de prendre cette forteresse, lorsque le comte de Foix obtint la permission d’y entrer, et décida le gouverneur, qui était son parent, à capituler. Le 5 septembre le roi fit son entrée dans Girone ; Il y mit une forte garnison, et repassa les Pyrénées pour aller hiverner en Provence. D’ailleurs, par la trahison des habitants de Roses, l’amiral de Barcelone venait de battre la flotte française et de s’emparer de trente bâtiments.
Les croisés, dans leur fureur, réduisirent Roses en cendres, vengeance stérile, et qui n’empêcha pas l’armée d’éprouver en se retirant toutes les horreurs de la disette. Les pluies rendaient les chemins difficiles et impraticables pour les équipages. Les Aragonais s’étant saisis du pas de la Cluse et du col de Panissar, firent périr beaucoup de monde et s’emparèrent des bagages.
Enfin Philippe, atteint lui-même de l’épidémie qui ravageait l’armée, fut transporté dans une litière à Perpignan, où il mourut le 5 octobre 1285, dans la 41e année de son âge, et après un règne de seize ans. Le roi de Majorque, qui ne l’avait point quitté depuis le commencement de l’expédition, lui fit faire de magnifiques obsèques. Les chairs séparées des ossements furent inhumées à Narbonne, dans un tombeau de marbre blanc. Les os furent transférés à Saint-Denis, et le cœur fut donné par Philippe le Bel aux jacobins de Paris. La mort de Philippe III fut bientôt suivie de la reddition de Girone.
Ce prince eut de sa première femme, Isabelle d’Aragon, quatre enfants : Louis, dont on croit que le poison termina les jours ; Philippe le Bel ; Charles, comte de Valois, dont la postérité régna sur la France et forma la dynastie des Valois ; Robert, mort en bas âge. Trois autres enfants naquirent du second mariage de Philippe avec Marie de Brabant : Louis, Comte d’Evreux, souche des comtes d’Evreux, rois de Navarre ; Marguerite, qui épousa Édouard Ier, roi d’Angleterre ; et Blanche, qui fut mariée à Rodolphe, duc d’Autriche, fils aîné de l’empereur Albert.
Le gouvernement féodal continua de s’affaiblir sous le règne de Philippe. On avait commencé à croire sous Saint-Louis que le prince, suivant l’expression de Beaumanoir, était souverain par dessus tous. Philippe eut, en montant sur le trône, le droit exclusif d’établir de nouveaux marchés dans les bourgs, et des communes dans les villes. Il régla tout ce qui concernait les ponts, les chaussées, et en général tous les établissements d’utilité publique.
A l’exemple de son père, il employa contre les barons la même politique dont ils s’étaient servis contre leurs vassaux ; et c’est en continuant de suivre ce système, en maintenant la jurisprudence des appels, qui obligeait tout homme ajourné devant une justice royale d’y comparaître, quoiqu’il n’en fût pas justiciable ; c’est en étendant surtout leur puissance que les rois de France contraignirent enfin les barons à reconnaître dans leur personne la même autorité qu’ils avaient réduit leurs vassaux à reconnaître en eux.
Édouard, roi d’Angleterre, datait les chartes de Guyenne de l’année de son règne. Philippe exigea et obtint qu’il les datât de l’année du sien, parce que Édouard était son vassal pour le duché d’Aquitaine. Les premières lettres d’anoblissement furent données par Philippe (1272) en faveur de Raoul, orfèvre ou argentier du roi. En prenant possession du comté de Toulouse, il maintint la province dans l’usage de payer volontairement les tailles et les subsides. Il donna le comtat Venaissin à l’Église romaine en 1274.
C’est sous son règne que fut établi le système de l’inaliénabilité du domaine de la couronne : la loi des apanages commença dès lors à être mieux connue ; mais elle ne fut dans toute sa force que sous Philippe le Bel. Ainsi les principes de la vraie politique s’introduisaient avec la lenteur du progrès des lumières.
C’est sous Philippe le Hardi que fut fondée l’université de Montpellier. Ce prince, disent les historiens, n’avait aucune connaissance des lettres ; mais il était pieux, prudent, généreux, économe, ami de l’ordre et de la paix. Il parvint, sans augmenter les impôts, à former un trésor qui fut confié à la garde des chevaliers du Temple ; sous lui s’acheva la rédaction des coutumes, et il eut le bonheur de pouvoir gouverner la France avec autant de douceur que d’autorité.
Surnommé le Bel, il monta sur le trône à l’âge de dix-sept ans et fut sacré à Reims le 6 janvier 1286. Il joignit au titre de roi de France celui de roi de Navarre, parce qu’il avait épousé Jeanne, fille et héritière de Henri Ier. Cette princesse en apportant avec le royaume de son père le comté de Bigorre et les comtés de Champagne et de Brie, augmenta considérablement le domaine et la puissance du roi.
Un des premiers actes du règne de Philippe fut de rendre à Édouard Ier, roi d’Angleterre, en exécution d’un traité conclu entre Saint-Louis et Henri III (1259), la partie de la Saintonge qui est au delà de la Charente. Édouard vint à Paris faire hommage au roi de tous les domaines qu’il possédait en France, et comme il lui fut accordé plusieurs articles qu’il n’avait pas droit d’exiger, on mit pour titre à l’acte qui en fut expédié : Grâce faite au roi d’Angleterre. Les affaires d’Espagne et d’Italie continuaient d’occuper la cour de Rome, la France et l’Angleterre. Charles II, dit le Boiteux, roi de Sicile, était toujours retenu prisonnier, et Robert, comte d Artois, gouvernait ses États en qualité de régent. Les deux fils de don Pèdre s’étaient fait l’un et l’autre saluer rois d’Aragon : Jacques en Sicile et Alphonse à Saragosse.
Philippe IV le Bel (1285–1314
Les papes Honoré IV et Nicolas IV, en renouvelant l’excommunication lancée par leur prédécesseur (Martin IV), pressèrent tour à tour Philippe le Bel d’assurer par les armes le succès de la donation faite à son frère Charles de Valois. Les deux pontifes offrirent pour les frais de cette guerre la prolongation de la taxe sur le clergé. Depuis la mort de Philippe III, la guerre d’Aragon, poursuivie faiblement, s’était bornée à des courses sur les frontières. Philippe IV préparait une nouvelle invasion, lorsque Jacques, roi d’Aragon, craignant les suites de cet armement, se hâta de traiter avec le roi de Sicile qui ne pouvait plus supporter l’ennui de sa prison.
Charles II s’obligea par serment à payer une rançon de cinquante mille marcs d’argent ; à obtenir la renonciation de Charles de Valois à la couronne d’Aragon ; à ménager la paix de Jacques avec le pape et Philippe le Bel ; et, s’il ne pouvait y réussir dans l’espace de trois ans, à venir se constituer prisonnier. Ce prince donna en otage, pour sûreté de sa parole, ses trois fils aînés et quarante autres jeunes seigneurs. Charles II se rendit à la cour de France (1289) et ensuite en Italie, où le pape le fit couronner roi des Deux-Siciles et le délia de son serment, comme contraire aux droits du Saint-Siège.
Les troubles qui éclatèrent dans la Castille à cette époque ralentirent l’ardeur de Philippe pour la guerre d’Aragon, et aucun corps français ne parut sur les frontières de ce royaume. La paix était généralement désirée ; elle fut conclue à Tarascon : Alphonse d’Aragon se soumit à demander pardon au pape et à recevoir l’absolution pour tout ce qui s’était passé, tant sous le règne de son père que sous le sien. Il s’obligea de payer au Saint-Siège un tribut annuel de trente marcs d’or, de conduire des troupes en Palestine, de porter son frère Jacques à restituer la Sicile et à rendre à Charles II tous ses otages. Charles de Valois renonça à la couronne d’Aragon en épousant Marguerite, fille de Charles II, et en recevant de ce prince comme dédommagement de la donation du pape le comté d’Anjou et celui du Maine.
Alphonse d’Aragon étant mort peu de temps après (1291), Jacques, son frère, refusa de rendre la Sicile. Philippe le Bel offrit au pape d’attaquer l’Aragon, alléguant qu’il n’avait point traité avec Jacques, resté sous le poids de l’excommunication. Mais Rome venait de recevoir l’affligeante nouvelle que la perte de Sidon, de Béryte et de Ptolémaïs achevait la ruine des chrétiens en Orient. Le pape, en remerciant Philippe de son zèle et refusant son offre, voulut en vain l’engager ainsi que le roi d’Angleterre et les autres princes chrétiens dans une nouvelle croisade. Il n’y avait plus de port où l’on pût aborder, et cette année (1291) est regardée comme l’époque où selon l’expression du P. Daniel, « l’envie et la mode des croisades passèrent presque tout à fait. »
La renonciation de Charles de Valois ne fut point révoquée et la Sicile appartint à la maison d’Aragon. La guerre ne tarda pas à éclater entre la France et l’Angleterre. Suivant les historiens français, Édouard Ier, trouvant indigne de lui la qualité de vassal de France, dont il avait jusque-là rempli tous les devoirs pour la Guyenne et le comté de Ponthieu, ne cherchait que l’occasion de secouer un joug humiliant ; mais, s’il faut en croire les historiens anglais, ce fut le roi de France qui força le roi d’Angleterre à chercher dans les armes la défense de ses droits.
Une querelle engagée à Bayonne entre un matelot normand et un matelot anglais fut l’origine de rixes et de combats sanglants. Deux cents navires partis des côtes de Normandie pour aller charger des vins en Gascogne s’étant emparés de tous les bâtiments anglais qu’ils trouvèrent sur leur chemin, furent attaqués sur les côtes de Bretagne par 60 navires anglais bien armés, qui les prirent à leur tour ou les coulèrent presque tous à fond.
Philippe irrité envoya des ambassadeurs en Angleterre pour demander satisfaction, menaçant, en cas de refus, de se venger sur la Guyenne et de citer à la cour des pairs Edouard, vassal de sa couronne, pour venir rendre compte de la conduite de ses propres vassaux. Ce prince envoya des ambassadeurs qui offrirent à Philippe de donner toute satisfaction, mais devant les tribunaux d’Angleterre, et en déclarant que leur maître n’était soumis à personne. Ils proposèrent aussi que les deux rois traitassent ensemble cette affaire en se réunissant dans un lieu convenu sur les côtes de France, où Edouard se rendrait avec les sûretés nécessaires, et, au cas où ce dernier parti ne serait point adopté par Philippe, de s’en rapporter à la décision du Saint-Siège.
Mais Philippe peu satisfait de cet air d’indépendance qu’affectait le roi d’Angleterre, rejeta les offres de ses ambassadeurs : il refusa bientôt après d’écouter le prince Edmond, frère d’Édouard, qui lui fut envoyé, et le roi vassal fut cité à la cour des pairs. Cette citation publiée par le sénéchal de Périgord et de Quercy fut affichée aux portes de Libourne. On trouve dans les registres Olim la lettre, en forme de manifeste, que Philippe écrivit à Édouard (1292). Sur le défaut de comparution du roi d’Angleterre, ce prince fut déclaré atteint et convaincu de félonie, et, comme on l’avait vu sous Philippe-Auguste à l’égard de Jean Sans terre, tous les domaines qu’Édouard possédait en France furent confisqués : mais la difficulté était de mettre un tel arrêt à exécution.
Les deux rois se préparèrent longtemps à la guerre. Édouard engagea dans son parti Adolphe de Nassau, roi des Romains ; les comtes de Bar, de Flandre, les ducs de Brabant et de Bretagne, et Amé V, comte de Savoie. Philippe traita avec Jean Bailleul, roi d’Écosse ; Éric, roi de Norvège ; Albert, duc d’Autriche ; Humbert, dauphin de Vienne ; le comte de Hollande et quelques autres seigneurs. Il fit aussi une ligue qui paraîtrait aujourd’hui singulière, non avec le roi de Castille, mais avec quelques villes de Castille et avec les communes de Fontarabie et de Saint-Sébastien.
Cependant les négociations continuaient au milieu des préparatifs de guerre. Boniface VIII intervint inutilement. Enfin le prince Edmond repassa la mer et vint à Paris, où, selon Walsingham, un concordat fut signé par la médiation de la reine Marie et de la reine, femme de Philippe. Le concordat fut bientôt ratifié par Édouard. Ce prince, pour marquer sa déférence à Philippe, remettait entre ses mains Saintes, Talmont et quatre autres forteresses. Le roi de France pouvait envoyer deux officiers dans chaque ville de Guyenne, à l’exception de Bayonne, de Bordeaux et de la Réole. Édouard donnait aussi des otages et promettait que désormais les officiers anglais commandant en Guyenne garderaient le respect dû à la majesté royale.
A ces conditions Philippe devait révoquer la citation devant la cour des pairs, et comme tout ce qu’accordait Édouard n’était qu’une démonstration publique de sa déférence pour le roi de France, Philippe devait lui remettre ses villes, ses places et ses otages dès qu’il les aurait en sa possession. Les otages furent livrés, les six forteresses reçurent des garnisons françaises : alors Philippe ne parla plus de rendre ni les uns ni les autres ; il ne fut plus question de révoquer la citation devant la cour des pairs ; plusieurs officiers du roi d’Angleterre arrêtés dans les places qui s’étaient rendues d’elles-mêmes, furent conduits à Paris ; le connétable Raoul de Nesle marcha en Guyenne avec une armée, et la guerre fut alors résolue dans le parlement anglais convoqué par Édouard (1295).
Hommage du roi d’Angleterre Edouard Ier au roi de France Philippe IV le Bel en 1286
Hommage du roi d’Angleterre Edouard Ier
au roi de France Philippe IV le Bel en 1286
On trouve dans les actes de Rymer (t. 2) un mémoire où le prince Edmond rend compte lui-même de toute cette affaire. Il raconte que lorsqu’il vint demander la restitution de la Guyenne en vertu de l’accord secret fait avec Philippe par l’entremise des deux reines, on lui répondit que sa demande serait examinée dans le conseil ; que, bientôt après, Philippe lui fit dire qu’il lui répondrait un peu durement en présence du conseil, mais qu’il ne devait pas s’en alarmer ; que s’étant ensuite présenté au roi et au conseil pour demander la restitution de la Guyenne, le roi répondit sèchement qu’il ne la rendrait point ; que, d’après l’avis qu’il avait reçu, le prince s’inquiétait peu de cette réponse, lorsque les évêques d’Orléans et de Tournai vinrent lui dire de la part de Philippe que le roi ne voulait plus être importuné de cette affaire, et que le concordat, ouvrage des deux reines, avait été signé sans sa participation.
On voit dans les mêmes actes recueillis par Rymer, plusieurs pièces originales dans lesquelles le roi d’Angleterre se plaint vivement d’avoir été joué par le roi de France. Les historiens contemporains ne donnent aucun détail sur la conduite de Philippe dans cette affaire : mais Nangis prétend qu’Édouard « formait depuis longtemps des projets d’iniquité ; qu’il se flattait de recouvrer la Guyenne avec le secours de ses alliés et que l’ayant reconquise par la force des armes, il ne la tiendrait plus du monarque français, mais par le droit de la guerre et en toute souveraineté. »
Il est au moins permis de douter que telle ait été la politique d’Edouard, et qu’il ait voulu livrer imprudemment une province dans la perspective de s’en mieux assurer la possession par une conquête difficile et trop incertaine. On doit regretter que les manifestes de Philippe ne soient pas venus jusqu’à nous. « Nous y trouverions peut-être, dit Daniel, de quoi le défendre. »
Après le brusque renvoi des ambassadeurs d’Édouard et pendant la marche d’une armée française en Guyenne, un dominicain anglais et un franciscain envoyés par Édouard, vinrent déclarer à Philippe que, puisqu’il en usait ainsi envers le roi d’Angleterre, il faisait bien voir qu’il ne voulait plus le regarder désormais comme son homme et comme son vassal ; que de son côté le roi d’Angleterre ne le reconnaissait plus pour son souverain et se tenait pour toujours quitte de tout hommage. L’Angleterre entreprit la guerre avec beaucoup d’ardeur. Le clergé accorda au roi la moitié de son revenu ; la bourgeoisie paya la huitième partie du sien et le reste des habitants le dixième de ses biens.
Trois flottes furent équipées, et une grosse armée commandée par le duc de Richmond, neveu d’Édouard, fut transportée dans le midi de la France. Adolphe, roi des Romains, qui avait reçu les subsides de l’Angleterre, s’empressa d’envoyer des ambassadeurs à Philippe pour lui déclarer la guerre ; mais Philippe se contenta de répondre par l’envoi d’un papier cacheté qui ne contenait que ces deux mots latins : Nimis Germane ; ce qui signifiait : « C’est pour toi, Germain, trop entreprendre que d’oser t’attaquer à moi. »
En effet, Adolphe avait assez d’affaires en Allemagne, et il ne fit aucune diversion en faveur d’Édouard. Les Anglais descendirent à l’île de Ré, s’emparèrent de la Réole et prirent d’assaut Bayonne (1er janvier 1296). Le connétable de Nesle n’avait pu que défendre Bordeaux, lorsque Charles de Valois arriva avec une nouvelle armée. La Réole fut reprise et Saint-Sever emporté après un siège de trois mois. Dans ces entrefaites, une flotte française sous les ordres de Matthieu de Montmorency et de Jean d’Harcourt brûlait la ville de Douvres sans oser attaquer le château, et une flotte anglaise pillait Cherbourg sans oser s’y arrêter.
A cette époque, Édouard eut à soumettre les peuples révoltés du pays de Galles et à combattre contre le roi d’Écosse, qui s’était déclaré pour la France. Philippe ayant besoin dans cette circonstance de toutes les forces de l’État, fit, dans son parlement de la Toussaint (1296), une ordonnance par laquelle il défendait toutes guerres particulières entre ses vassaux et suspendait celles qui étaient commencées. Les seigneurs belligérants devaient faire des trêves et se donner réciproquement des assurements. L’envoi des gages de bataille fut défendu et chacun devait poursuivre son droit en justice et non par le duel. La même ordonnance prohibait aussi les joutes, les tournois, et ôtait aux créanciers le droit de saisir les chevaux de bataille et les armes.
Tandis que l’Europe était agitée par cette guerre, Boniface VIII faisait encore des projets de croisade. Il écrivit à Philippe et à Édouard pour les engager à la paix : il envoya des cardinaux en France et en Angleterre ; mais leurs négociations n’eurent aucun succès. Le duc de Lancastre et le comte Robert d’Artois conduisirent de nouvelles armées en Guyenne. Le premier prit quelques petites places et mourut de maladie à Bayonne. Le second, quoiqu’il fût le premier homme de guerre de son temps, n’obtint que de faibles succès. Philippe fit avec plus de bonheur la guerre contre le comte de Flandre. Ce prince avait osé déclarer que, cessant d’être vassal du roi de France, il ne le reconnaissait plus pour son souverain. Philippe envoya l’archevêque de Reims et l’évêque de Senlis jeter l’interdit sur le comté de Flandre (1297).
Il y eut appel au pape, qui évoqua l’affaire devant le Saint-Siège : mais Philippe indigné fit mander au pontife qu’il ne lui appartenait pas de se mêler des affaires de son royaume ; que la cour des pairs était en possession de juger ces sortes de différends et qu’il ne devait qu’à Dieu compte de sa conduite en cette matière. Boniface VIII n’osa pas aller plus avant. Philippe réunit une armée à Compiègne, marcha en Flandre et apprit que ce même Adolphe, roi des Romains, qu’il avait traité avec tant de mépris, conduisait un corps de troupes au secours de ses ennemis.
Il reconnut alors que l’orgueil peut être une faute dans la politique des rois. Il envoya à Châtillon acheter à prix d’argent la retraite du roi des Romains, et en même temps, il donna une grosse somme à Albert d’Autriche pour qu’il occupât ce prince en Allemagne. La campagne s’ouvrit sous d’heureux auspices : Lille capitula ; Béthune fut emportée, le comte de Flandre défait aux environs de Furnes ; Douai et Courtrai se rendirent et Bruges ouvrit ses portes. Déjà Philippe marchait sur Gand lorsque le roi d’Angleterre qui était venu joindre ses armes à celles du comte de Flandre, n’ayant pu arrêter les progrès de Philippe, lui demanda une suspension d’armes : elle fut accordée et fut bientôt suivie d’une trêve conclue le 9 octobre 1297 à Fismes, en Champagne, pour quelques mois, et ensuite à Tournai pour deux ans.
Par ce traité, Philippe demeura maître de Lille, de Courtrai, de Douai, de Bruges et de toutes les villes qui s’étaient rendues à lui. Philippe et Édouard gardèrent en Guyenne ce qu’ils y possédaient à l’époque de la trêve et tous les différends furent remis à l’arbitrage du pape. En attendant sa décision, Philippe fit quelques tentatives pour obtenir d’Édouard la liberté du roi d’Écosse, qui avait été fait prisonnier. Il prétendait que ce prince étant son allié, on devait lui appliquer les dispositions générales de la trêve concernant les prisonniers. Édouard répondit que le roi d’Écosse était avant tout son vassal, et que, comme tel, il ne pouvait se trouver compris parmi les alliés du roi de France.
Après plusieurs négociations, les deux princes n’avaient pu s’accorder ; mais, comme ils voulaient également observer la trêve, ils renvoyèrent la décision de cet incident au pape, qui était chargé de prononcer sur le fond. Boniface VIII dressa le traité, l’envoya aux deux rois par Raoul, évêque de Vicence, et les plénipotentiaires le signèrent à Montreuil (1299).
Ce traité portait que la Guyenne serait rendue à Édouard et qu’il la tiendrait à foi et hommage de la couronne de France comme auparavant ; que les places prises par les deux princes seraient mises en séquestre entre les mains du pape jusqu’à l’exécution du traité ; que, pour rendre la paix durable, les deux monarques s’allieraient par un double mariage ; que le roi d’Angleterre épouserait Marguerite, sœur du roi de France ; et que le fils d’Édouard serait marié avec Isabeau, fille de Philippe, alors âgé de sept ans. Le douaire de Marguerite fut fixé à quinze mille livres tournois et celui d’Isabeau à dix-huit mille.
La trêve continua et fut prorogée d’année en année jusqu’au 20 mai 1303, époque où la paix fut définitivement conclue. Les deux rois se réunirent à Amiens le 8 septembre. Philippe abandonna le roi d’Écosse, son allié, et se contenta de l’hommage d’Édouard, tout simplement et sans conditions. L’orgueil de ces deux princes céda devant un danger commun. Boniface VIII menaçait les souverains d’une domination temporelle, et, depuis son exaltation (1295), il marchait avec audace dans un système qu’il n’avait point établi, mais qu’il voulut faire prévaloir et qui fut désavoué par ses successeurs. Philippe et Édouard firent une ligue contre quiconque voudrait despointer, empêcher ou troubler lesdites rois ès franchises, libertés, privilèges et coutumes de eux ou de leurs royaumes.
Les différends de Philippe avec Boniface VIII remplirent tout le règne de ce pontife. « Une ambition démesurée, dit le P. Daniel, fut sa passion dominante… Plusieurs de ses décrétales qui regardent les princes et en particulier le roi de France, montrent jusqu’où il voulut porter l’autorité pontificale. » Mais pour faire valoir ses prétentions il ne pouvait plus mal s’adresser qu’à un prince du caractère de Philippe. Jamais roi de France n’avait été plus fier et plus impétueux. Suivant l’exemple de Philippe-Auguste et de Saint-Louis, il ne négligeait aucune occasion de tempérer dans ses États la puissance ecclésiastique, qui, depuis Louis le Débonnaire, était montée au delà des bornes légitimes ; et il avait devant lui comme leçon l’exemple de plusieurs princes dont la couronne avait été au moins ébranlée par les entreprises de la cour de Rome.
Dans le temps que Philippe levait des subsides sur le clergé pour les frais de la guerre (1296), Boniface publia la fameuse bulle Clericis Laicos, qui défendait aux ecclésiastiques de payer aucuns subsides aux princes sans l’autorité du Saint-Siège, à peine d’excommunication. Philippe répondit par une ordonnance qui défendait à tous ses sujets d’envoyer hors du royaume, avant d’avoir obtenu sa permission, de l’argent ou des joyaux, et de donner des lettres de change sur les pays étrangers. Boniface crut devoir alors modifier sa bulle ; et l’interprétant dans une autre qui commence par le mot Ineffabiles (21 septembre 1296), il déclara ne pas vouloir empêcher les redevances et les services que quelques prélats devaient au roi en qualité de feudataires.
Mais en même temps le pontife maintenait la nécessité de la permission du Saint-Siège pour la levée des subsides sur les gens d’Église. Il taxait d’imprudence et même de folie, encourant l’excommunication, la défense faite aux ecclésiastiques, sur lesquels les princes séculiers n’avaient point d’autorité de transporter de l’argent hors du royaume. Enfin Boniface reprochait à Philippe d’avoir chargé la France de trop d’impôts, de retenir les places dont il s’était saisi en Guyenne ; et il laissait entendre au monarque que, s’il ne changeait de conduite, il exposerait sa personne et son royaume aux foudres de l’Église.
Philippe crut devoir réfuter cette bulle dans un manifeste où il insistait sur la maxime de l’Évangile : « Rendez à César ce qui appartient à César. » La bulle Exiit a te super (7 février 1297), était conçue dans des termes moins violents que la précédente. Mais en même temps Boniface avait chargé ses deux légats en France d’excommunier le roi ou ses officiers s’ils persistaient à empêcher le transport de l’argent à Rome. Les légats n’osèrent lancer l’excommunication. L’archevêque de Reims et ses suffragants écrivirent à Boniface pour lui dire que presque tous les évêques de France étant hommagers et feudataires du roi, la noblesse et le clergé se réuniraient pour assurer les droits et les libertés du royaume.
Bientôt les légats remirent à Philippe une nouvelle bulle par laquelle Boniface ordonnait aux rois de France et d’Angleterre de proroger la trêve sous peine d’excommunication. Philippe consentit à la publication de cette bulle ; mais il l’accompagna d’une protestation portant, « que le gouvernement de son royaume, en ce qui concernait le temporel, appartenait à lui seul ; qu’il prétendait en ce point n’être soumis à qui que ce fût ; que, quoi qu’il arrivât, il ne se tiendrait ni lui, ni son royaume, lié par les censures du pape, etc. » Boniface parut alors se relâcher de ses prétentions.
Au mois de juillet, il déclara dans une nouvelle bulle qu’il n’avait entendu rien faire contre les libertés, franchises et coutumes du royaume de France, ni contre les droits du roi, des comtes et des barons. Cette déclaration et la canonisation de Saint-Louis, qui, après avoir essuyé quelques difficultés de la part du pape, fut faite à Rome avec de grandes solennités, rétablirent la bonne intelligence entre Boniface VIII et Philippe le Bel.
C’est à cette époque que fut acceptée la médiation du Saint-Siège entre le roi de France et le roi d’Angleterre. Mais Philippe voulut qu’il fût écrit dans le compromis que le pape n’aurait en cette affaire d’autre autorité que celle d’un prince particulier, reconnu volontairement pour arbitre ; et le pape s’obligea dans une lettre à ne publier sa sentence arbitrale qu’après avoir reçu le consentement du monarque. L’Italie était alors déchirée par les guerres et les factions. Boniface appela près de lui Charles de Valois, qui avait épousé, en secondes noces, Catherine de Courtenai, petite-fille de Baudouin, empereur de Constantinople : il le reçut avec de grands honneurs, lui donna le commandement des troupes de l’Église, et, suivant quelques historiens, eut ou parut avoir le dessein de le faire monter au trône de l’empire.
Mais Boniface et Philippe étaient trop emportés dans la jalousie de leur autorité pour que l’accord entre eux fût de longue durée. Boniface refusait de reconnaître Albert devenu roi des Romains. Albert et Philippe s’engagèrent par un traité à faire cause commune contre quiconque entreprendrait sur les droits de l’empire et de la France. Cette union, scellée par le mariage de Rodolphe, fils d’Albert, et de Blanche, fille de Philippe, déplut à Boniface, et peu après, l’asile donné par le roi aux Colonne, dangereux ennemis du pontife, acheva d’irriter sa colère.
Bientôt parut sa bulle Salvator mundi (5 décembre 1300), par laquelle il rétractait sa révocation de la bulle Clericis Laicos, et disait que, de même qu’il pouvait accorder des grâces et des privilèges aux princes, de même il avait le droit de les révoquer et de les suspendre quand il le jugerait à propos : il défendait donc aux ecclésiastiques de payer sans son ordre les décimes et les subsides auxquels ils auraient consenti. Philippe renouvela par un édit la défense de transporter aucun argent hors du royaume.
Cet édit attira de nouvelles bulles, et en même temps un légat vint apporter au roi de France l’étrange proposition de faire une ligue avec le roi de Perse et de se croiser pour la délivrance des saints lieux. Ce légat était Bernard Saisseti, évêque de Pamiers et ennemi de Philippe ; il eut l’audace de déclarer au prince que la conduite qu’il tenait avec le pape et envers l’Église méritait des peines qu’on n’avait que trop différées, qu’il verrait bientôt son royaume mis en interdit et que lui-même serait frappé d’anathème.
Philippe, indigné, chassa le prélat de sa présence et ordonna qu’on lui fît son procès. Il résulta des informations que Saisseti avait des intelligences avec le roi d’Angleterre, qu’il avait traité Philippe de bâtard, de faux monnayeur, etc. Ce prélat fut arrêté et commis à la garde de l’archevêque de Narbonne ; mais il fallut le consentement de l’évêque de Senlis et de l’archevêque de Reims, parce que Saisseti fut saisi dans l’évêché de l’un et dans l’étendue de la métropole de l’autre. Boniface écrivit à l’archevêque de Narbonne pour lui ordonner de tirer l’évêque de Pamiers des mains des juges séculiers, et au roi pour l’obliger à faire transporter le prélat sur les terres du Saint-Siège et à lui remettre le jugement de cette affaire.
Bientôt parut la bulle Ausculta fili, que Philippe fit brûler le 11 février 1302. Boniface y déclarait que Dieu l’avait établi sur les rois et sur les royaumes de la terre avec plein pouvoir d’arracher, de détruire, de dissiper et d’édifier. Cette bulle fut apportée par Jacques de Normans, archidiacre de Narbonne, qui, admis à l’audience du roi, lui dénonça qu’il avait ordre de l’excommunier et de mettre le royaume en interdit, si lui, Philippe, refusait de reconnaître qu’il tenait du pape la souveraineté temporelle de son royaume.
Le nonce et l’évêque de Pamiers furent reconduits aux frontières, où l’on plaça des corps de garde pour empêcher l’entrée des bulles et des envoyés de Boniface. L’excommunication fut aussitôt lancée. Philippe se plaignit au pape de la conduite qu’il tenait à son égard : le pape refusa audience au député et fit partir un légat qui, arrêté à Mâcon, fut obligé de repasser les Alpes.
Cependant le roi, voulant empêcher les bulles et les censures de Rome d’agiter les esprits et de causer des désordre dans son royaume, convoqua les états au Louvre. Il commença par demander aux évêques et aux abbés, qui presque tous étaient présents, de qui relevait leur temporel ? et ils répondirent qu’ils le tenaient de lui comme de leur souverain : « Je vois avec plaisir, dit alors Philippe, que vos sentiments ne sont pas ceux du pape, qui prétend que le royaume de France est un fief du saint-siège. » La noblesse déclara par la bouche du comte d’Artois que le roi pouvait compter sur tout ce qui dépendrait d’elle pour soutenir les droits du prince et la gloire de l’Etat : « Et moi, reprit Philippe, je m’engage à contribuer de tout, sans excepter ma propre vie, pour conserver la liberté du royaume ».
Il renouvela la défense d’exporter aucun argent, et défendit de sortir de France sans sa permission aux évêques et aux docteurs en théologie, que, par sa bulle Ante promotionem, Boniface convoquait à Rome, sous peine de désobéissance, pour délibérer sur la réforme du royaume et sur les moyens de corriger les violences et les excès du roi. Les états ayant confirmé les libertés de l’Église gallicane, Guillaume de Nogaret, garde du sceau royal, se porta l’accusateur du pape et prononça un discours violent où il prétendit prouver que Boniface était un intrus : il s’engageait à le convaincre d’hérésie, de simonie et de plusieurs autres crimes, et après avoir exposé la nécessité d’un concile général où le pontife serait déposé, il requit et obtint que son discours fût enregistré.
Pierre Flotte, chancelier de France, parla dans le même sens. Les barons écrivirent au collège des cardinaux une lettre énergique, où les actes de Boniface étaient dépeints comme plus propres de l’Antéchrist que d’un pape. Cette lettre fut signée par Louis, fils aîné du roi, par les princes du sang et par tout ce qu’il y avait en France de plus grands seigneurs en même temps, les maires, échevins, etc., représentant le tiers état, écrivirent en corps au sacré collège une lettre non moins véhémente, et dans laquelle on affectait de ne pas donner à Boniface la qualité de souverain pontife.
La lettre écrite au pape par les évêques et les docteurs était en termes plus mesurés ; mais elle contenait l’invitation pressante de rétracter des bulles et des censures que ni les ecclésiastiques, ni les universités, ni le peuple, ni la noblesse ne pouvaient approuver. Les cardinaux répondirent à la noblesse et au tiers état que le pape n’avait jamais voulu faire entendre, dans ses lettres et dans ses bulles, que le roi dût le reconnaître pour son supérieur dans le temporel, et que le seigneur Pierre Flotte avait en vain déclamé au Louvre contre cette maxime. Boniface, dans sa réponse aux évêques, leur reprocha avec hauteur de se laisser intimider par des menaces et conduire par des vues terrestres. Il s’emporta contre Pierre Flotte, le traitant de Bélial, d’homme aveugle, qui, avec Nogaret et d’autres encore, inspirait au roi des conseils violents.
Philippe désirait se réconcilier avec le Saint-Siège, et Robert, duc de Bourgogne, s’adressa à deux cardinaux, ses amis, pour les engager à obtenir du pape qu’il écrivît une lettre honnête au roi de France. Cette démarche fut regardée à Rome comme une preuve de l’embarras du roi, et la réponse fut qu’il fallait que ce prince commençât par s’humilier, par convenir de sa faute, donner des marques de pénitence, et faire satisfaction au pape, qui croirait se rendre ridicule à toute la terre s’il écrivait le premier à un roi qu’il avait excommunié.
Boniface tint à Rome, au commencement de novembre (1302), l’assemblée qu’il avait indiquée l’année précédente, et où, malgré la défense de Philippe, se trouvèrent les archevêques de Tours, de Bordeaux, de Bourges et d’Auch ; tous les évêques de Bretagne, excepté ceux de Dol et de Saint-Malo ; vingt-cinq autres évêques, et les abbés de Cluny, de Cîteaux, de Prémontré, de Beaulieu, de Marmoutier et de la Chaise-Dieu. C’est dans cette espèce de concile que Boniface résolut d’envoyer à Philippe la fameuse bulle Unam sanctam, où tous les hommes sont tenus, sous peine de damnation, de se croire sujets du pontife romain.
La doctrine de la domination temporelle était confusément enveloppée dans cette décrétale. Boniface n’osait dire expressément que le royaume de France relevait du Saint-Siège, comme ses prédécesseurs l’avaient souvent dit de l’Angleterre ; mais il distinguait entre les deux glaives : « Il faut, disait-il, qu’un glaive soit soumis à l’autre, c’est-à-dire la puissance temporelle à la puissance spirituelle, autrement elles ne seraient point ordonnées. Donc, si la puissance terrestre s’égare, elle sera jugée par la spirituelle. »
Boniface prétendait, en vertu de cette dernière puissance, avoir le droit de veiller sur la conduite du roi dans l’administration de son État ; d’examiner s’il le gouvernait selon les lois divines ; d’en réformer les abus, d’écouter les plaintes des sujets contre leur souverain, et même de déposer le souverain s’il refusait de se corriger et de recevoir les avis du Saint-Siège. Fleury convient, dans son Histoire ecclésiastique, que « tout l’exposé de cette constitution tend à prouver que la puissance temporelle est soumise à la spirituelle, et que le pape a le droit d’instituer, de corriger et de déposer les souverains ».
La distinction que faisait Boniface entre le domaine direct qu’il rejetait, et le domaine indirect, qu’il s’attribuait sur le temporel des rois, ne pouvait rassurer Philippe. Il rappela son frère, Charles de Valois, qui commandait encore les troupes pontificales ; il assembla de nouveaux états, prit ou renouvela des mesures énergiques, et ordonna la saisie du temporel des évêques et abbés qui étaient allés à Rome sans sa permission : il consentit néanmoins à recevoir en qualité de légat le cardinal le Moine, qui, porteur d’une instruction, en douze articles, vint demander au roi de révoquer la défense qu’il avait faite aux évêques de se rendre à Rome ; de reconnaître que le pape avait le droit de conférer tous les bénéfices vacants, et qu’à lui seul appartenait l’entière disposition des biens de l’Église.
Le légat était encore chargé de représenter à Philippe que, pour avoir souffert qu’on brûlât en sa présence une bulle du pape, un envoyé du roi devait aller à Rome se soumettre à ce qui serait ordonné pour réparation d’un tel affront fait au Saint-Siège. Il était en outre déclaré au roi que ni Lyon ni son territoire ne lui appartenaient point ; qu’il était obligé à restitution pour l’altération faite aux monnaies ; enfin que, si le pape n’obtenait satisfaction sur tous les points, il emploierait les armes spirituelles et temporelles.
Philippe envoya à Rome une réponse, modérée dans l’expression, sur des demandes dont la plupart étaient si extraordinaires et si opposées aux libertés de l’Église gallicane. Il représentait que, pour la collation des bénéfices et pour l’administration des biens de l’Église, il avait suivi la coutume immémoriale et l’exemple de Saint-Louis ; qu’une bulle, brûlée par les échevins de Laon, l’avait été pour que l’évêque ne pût en user contre eux, et non dans l’intention de manquer au respect dû au chef de l’Église ; qu’en changeant le prix et la qualité des monnaies, il avait usé de son droit, fondé sur l’antique coutume de ses prédécesseurs ; qu’au reste, il ne souhaitait rien tant que de se voir réconcilié avec le pape, pourvu que le pape, de son côté, n’entreprît point sur les libertés, franchises et indults de l’Église gallicane.
Peu satisfait de cette réponse, Boniface ordonna au légat de déclarer à Philippe qu’il était excommunié et de défendre à tous les ecclésiastiques de célébrer devant lui les saints mystères. Alors Philippe fit saisir le temporel des évêques et des abbés qui s’étaient rendus à Rome contre sa défense. Il convoqua les états au Louvre pour le mois de juin (1303). Guillaume du Plessis ou du Plasian prononça dans cette assemblée une harangue plus violente que n’avaient été celles des seigneurs de Flotte et de Nogaret. Il fit le lendemain une longue énumération de ce qu’il appela les crimes du pape, et le roi et les états, adoptant les conclusions de l’orateur, appelèrent au concile général et au pape futur, légitimement élu, de tout ce que Boniface avait fait et pourrait faire dans la suite, par ses excommunications et par ses interdits, tant contre le roi que contre son royaume et contre ses vassaux.
Les évêques et les abbés, même ceux qui avaient été à Rome, et Hugues, visiteur des maisons de l’ordre des Templiers, souscrivirent à la convocation du concile et à l’appel au pape futur. Plus de sept cents actes d’adhésion, qui sont conservés au trésor des chartes, furent envoyés de tous les points du royaume par les ordres monastiques, les chapitres, les universités, les villes et les provinces. Les dominicains de Montpellier, ayant élevé des difficultés, eurent ordre de sortir du royaume dans trois jours.
Boniface publia, en forme de manifeste, la bulle Nuper ad admonitionem, dans laquelle, entre autres plaintes, il reprochait à Philippe d’avoir reçu dans ses États Étienne Colonne, déclaré ennemi du Saint-Siège et de l’Église. Dans une bulle, le pontife ôta le droit des élections à tous les corps ecclésiastiques, se réserva la provision de tous les bénéfices qui viendraient à vaquer, et déclara nulles toutes les élections des évêques, jusqu’à ce que le roi eût reconnu sa faute. Par une troisième bulle, il enleva aux docteurs le droit d’enseigner et de donner des grades en théologie et en droit. Enfin, voulant joindre aux armes spirituelles les armes temporelles dont il avait menacé la France, il écrivit au comte de Flandre pour l’engager à persévérer dans sa révolte armée contre son souverain, et voulant déterminer Albert d’Autriche à entrer dans sa querelle, il consentit à le reconnaître comme roi des Romains.
Mais Albert, qui, dans le traité de Vaucouleurs, avait renoncé aux prétentions de l’empire sur le royaume d’Arles, et avait obtenu de Philippe, en s’alliant à lui, sa renonciation à ce qu’il pouvait prétendre en Lorraine, en Alsace et sur Fribourg, ne jugea pas à propos de s’armer pour augmenter la puissance du pape, qui depuis plusieurs siècles était devenue si redoutable aux empereurs. Philippe crut devoir prendre enfin de nouvelles mesures, et, ne considérant plus Boniface que comme un prince temporel qui lui faisait la guerre, il chargea le seigneur de Nogaret, qui était alors en Italie, de le surprendre, de l’enlever et de le conduire à Lyon, où il se proposait de le faire déposer dans un concile général.
Mais cet ordre ne fut exécuté que pour la première partie, et les violences auxquelles il donna lieu causèrent la mort du pontife. Ainsi finit cette longue querelle du sacerdoce et de l’empire, et, parmi les funestes effets qu’elle produisit, elle parut avoir cet avantage pour l’Église et pour les princes, qu’on fut désormais plus réservé à remuer les questions de l’autorité du Saint-Siège sur le temporel des rois.
Reprenons la série des événements politiques. Pendant la guerre de Flandre, la ville de Gand ayant ouvert ses portes à Charles de Valois (1299), le comte de Flandre et ses deux fils résolurent d’aller à Paris se remettre à la miséricorde du roi ; ils traitèrent avec Charles de Valois, qui promit de les reconduire en Flandre dans un an, si la paix n’était pas faite plus tôt.
Les princes flamands, suivis d’un grand nombre de seigneurs, arrivèrent à Paris et se jetèrent aux pieds de Philippe, qui, les regardant d’un air froid et sévère, dit qu’il leur donnait la vie, mais que le traité, fait contre son consentement, ne serait point exécuté. Le comte de Flandre et ses deux fils, Robert et Guillaume, furent envoyés prisonniers, le premier à Compiègne, le second au château de Chinon, le troisième en Auvergne.
Bientôt Philippe, suivi de la reine et de toute sa cour, parut au milieu de la Flandre en souverain. Il diminua les impôts, accorda aux villes de nouveaux privilèges, ne négligea rien pour gagner l’affection des peuples, et déclara enfin que le comte ayant mérité par sa félonie la confiscation de ses États, il réunissait la Flandre à sa couronne. Il avait assez bien réussi à gagner les Flamands par des manières populaires : il en donna le gouvernement à Jacques de Châtillon, oncle de la reine, qui ne sut pas continuer avec succès ce que le prince avait commencé avec tant de bonheur.
Une sédition, qui éclata à Bruges entre le magistrat et ses habitants, fut le commencement d’une guerre sanglante, où l’on vit un simple tisserand nommé Pierre Leroi, homme hardi et turbulent, et un boucher nommé Bregel, lutter contre toutes les forces de la monarchie française. Châtillon, ayant étouffé la révolte de Bruges, fit construire dans cette ville une citadelle aux dépens des habitants. Il en fit élever deux autres à Lille et à Courtrai ; il fortifia plusieurs autres places qui avaient été démantelées et surchargea la Flandre d’impôts. Bientôt le mécontentement devint général : l’explosion fut terrible. Pierre Leroi se rendit maître de Bruges ; Gand se souleva ; Dam et Ardembourg suivirent son exemple ; Guillaume de Juliers, neveu du comte de Flandre, vint se joindre aux révoltés.
Châtillon rassembla ses troupes et entra dans Bruges. Mais le bruit s’étant répandu que, parmi ses bagages se trouvaient des tonneaux remplis de cordes pour pendre un grand nombre d’habitants, le peuple courut aux armes en criant : Flandre ! Flandre ! Lion ! Lion ! 1 500 cavaliers français et environ 2 000 fantassins furent tués ou assommés. Châtillon eut son cheval tué sous lui : il se sauva dans la maison d’un gentilhomme, qui le cacha, et dans la nuit il s’évada déguisé en prêtre, en traversant à la nage le fossé de la ville, où un valet qui l’accompagnait se noya.
Bientôt Guillaume de Juliers, élu général, s’empara de Furnes, de Bergues, de Vindale et de Cassel. Guy, un des fils du comte de Flandre, arriva suivi de quelques troupes allemandes. Courtrai, Oudenarde, Ypres lui ouvrirent leurs portes. Dans cette extrémité, Châtillon se rendit en France pour presser l’envoi d’une puissante armée : elle ne tarda pas à s’avancer sous le commandement de Robert, comte d’Artois. Il y avait en Flandre un parti français considérable, qu’on appelait la faction du lis. Ce parti, qui, de concert avec Châtillon, n’avait pu arrêter les progrès de la révolte, se réunit à l’armée française, forte de 47 000 soldats.
Le prince flamand était à la tête de 60 000 hommes, qu’il tenait retranchés dans un camp entouré de fossés très profonds. Le comte d’Artois résolut de les attaquer, contre l’avis du connétable de HNesle et de plusieurs autres généraux, et regardant cette armée comme une réunion de gens ramassés et sans discipline, il dit quelques paroles choquantes au connétable, qui avait marié sa fille à un des fils du comte de Flandre ; le connétable, irrité, lui répondit : « Vous verrez que je ne suis point un traître ; vous n’aurez qu’à me suivre, et je vous mènerai si avant que vous n’en reviendrez jamais ».
Le camp des Flamands fut attaqué le 11 juillet 1302. Bientôt les fossés se trouvèrent comblés de morts. La pique, la massue et les flèches faisaient périr un si grand nombre d’hommes et de chevaux, que la terreur se répandit bientôt dans l’armée française et précipita sa fuite. La cavalerie passa sur le ventre de l’infanterie : le désordre était extrême ; le connétable fut tué sans vouloir recevoir de quartier ; le comte d’Artois expira après avoir reçu trente blessures. Deux maréchaux de France, Alain, fils aîné du comte de Bretagne, 6 comtes, 60 barons et plus de 1 200 gentilshommes périrent dans la déroute ou dans le combat. Les Flamands n’eurent que 100 hommes de tués. Jean, fils aimé du comte de Flandre, fut reconnu lieutenant de tout le comté pendant la détention de son père.
Toute la noblesse de France se vit plongée dans le deuil : depuis longtemps il n’avait péri dans un combat tant de gentilshommes. Philippe ne songea qu’à tirer une prompte vengeance des Flamands. Il établit des taxes qui s’élevaient au cinquième du revenu ; il força encore le prix des monnaies, qui, sans changer de poids, se trouvèrent plus hautes d’un tiers que sous les règnes précédents, ce qui excita beaucoup de murmures au dedans et au dehors du royaume ; il convoqua le ban et l’arrière-ban, leva une armée de 70 000 fantassins et de 10 000 cavaliers, en prit lui-même le commandement et alla camper à Vitry, entre Arras et Douai.
On était déjà au mois de septembre : le jeune comte de Flandre ayant réuni son armée aux environs de Douai, arrêta Philippe jusqu’à la saison des pluies, qui, venant à tomber en abondance, forcèrent le monarque de rentrer en France avant d’avoir rien entrepris. L’armée, sous les ordres du connétable Gaucher de Châtillon, obtint quelques succès pendant l’hiver. Une trêve fut conclue au printemps ; Philippe relâcha le comte de Flandre, alors âgé de quatre-vingts ans, et lui permit de disposer les esprits à la paix. Le vieux comte échoua, et revint à Compiègne, où il savait que la tête de ses deux fils prisonniers répondait de son retour. Il mourut bientôt après dans sa prison ; mais déjà la trêve avait été rompue, et il avait eu la douleur d’apprendre qu’un troisième fils, nommé Guy, pris au combat de Ziriczée par l’amiral Grimaldi, avait été conduit à Paris.
Philippe entra en Flandre (1304), prit Orchies, et vint camper à Mons-en-Puelle, entre Lille et Douai. L’armée flamande, qui était dans les environs, n’osant se risquer dans la plaine contre la cavalerie, prit le parti de s’enfermer dans un retranchement composé d’une immense quantité de chariots. Bientôt ce camp fut menacé d’être investi par la cavalerie française, et, comme les Flamands avaient oublié de faire provision de vivres, ils demandèrent vers le soir à sortir de leurs retranchements pour se précipiter à l’improviste sur le camp des Français.
Cette brusque attaque surprit l’armée sans défense : Guillaume de Juliers pénétra dans la tente du roi, où déjà le couvert était mis pour souper. Philippe, sorti au premier bruit des assaillants, n’avait eu que le temps de monter à cheval : il chargea l’ennemi avec courage, eut plusieurs seigneurs tués à ses côtés, et se défendit jusqu’à ce que son frère, Charles de Valois, fût accouru à son secours.
Bientôt l’action devint générale, et jamais combat ne fut mêlé de plus de confusion ; enfin, la cavalerie française, s’étant rassemblée, entra de tous côtés dans l’infanterie flamande, lui passa plusieurs fois sur le ventre et la mit en déroute. Guillaume de Juliers et 6 000 Flamands restèrent morts sur le champ de bataille. L’armée française perdit 1 500 hommes. Cette victoire n’abattit point le courage des Flamands : Jean de Namur réunit 60 000 hommes, et tandis que Philippe pressait la reddition de Lille, des hérauts vinrent lui demander une paix honorable ou le défier à la bataille. Le roi, étonné, ne put s’empêcher de s’écrier : « N’aurons-nous jamais fait ? Je crois qu’il pleut des Flamands ».
Il assembla son conseil, et considérant qu’on avait affaire à des furieux désespérés, qui feraient acheter trop cher la victoire, tous les avis inclinèrent à la paix. Le duc de Brabant et le comte de Savoie furent acceptés pour médiateurs. On convint d’une trêve, et l’année suivante, la paix fut signée. Les principaux articles furent que Philippe remettrait en liberté Robert de Béthune, fils aimé du conte de Flandre, ses deux autres frères et tous les seigneurs flamands ; que le roi demeurerait maître de toute la Flandre en deçà de la Lis, c’est-à-dire de Lille, de Douai, d’Orchies, de Béthune, de toutes les autres places et territoires où l’on parlait wallon, et les réunirait à la couronne de France ; que le reste appartiendrait à Robert de Béthune, qui ne pourrait avoir que cinq villes fortifiées, avec le droit réservé au roi de les faire démolir s’il le jugeait nécessaire ; que d’ailleurs Robert prêterait foi et hommage à Philippe, et qu’il lui payerait à divers termes une somme de deux cent mille livres.
Ainsi par ce traité se trouva considérablement affaiblie la puissance des comtes de l’ordre, qui, de tous les grands vassaux de la couronne, étaient, après les rois d’Angleterre, les plus redoutables et les plus dangereux. Pendant le péril qu’il courut à la bataille de Mons-en-Puelle, Philippe avait fait un vœu à la sainte Vierge. Par une ordonnance du mois de septembre, datée du camp près de Lille, il fit, pour l’église Notre-Dame de Paris, une fondation de cent livres de rente. De retour dans sa capitale, il se rendit à la métropole, où il entra monté sur le même cheval qu’il avait sous lui le jour de la bataille ; il fit ensuite ériger en face de l’autel de la Vierge une statue équestre qui le représentait dans le même état où il fut surpris par les Flamands, c’est-à-dire sans autres armes que son casque, ses gantelets et son épée.
C’est vers ce temps que Philippe perdit sa femme, Jeanne de Navarre, qui avant sa mort avait fondé le collège de Navarre à Paris, et qu’il maria Louis, son fils aîné, avec Marguerite, fille du duc de Bourgogne. Benoît XI, qui avait succédé à Boniface VIII, leva l’excommunication lancée contre Philippe ; il annula la bulle qui retirait au roi la collation des bénéfices et celles qui avaient révoqué des privilèges accordés aux rois de France ; mais il exclut de l’absolution Nogaret et Sciarra Colonne, et les excommunia de nouveau, eux et leurs complices.
Benoît XI mourut le neuvième mois de son exaltation : le conclave s’assembla à Pérouse, et comme il était divisé en plusieurs partis, l’élection du nouveau pape partagea les esprits pendant neuf mois. Enfin, par l’influence de Philippe, les suffrages se réunirent sur Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, qui avait, dit-on, promis au roi, dans une entrevue ménagée avec lui près de Saint-Jean d’Angély, d’annuler tout ce qu’avait fait Boniface VIII ; rétablir les Colonne dans leurs biens et dignités ; d’accorder au roi des décimes pour cinq ans. L’archevêque lui promit aussi « une chose importante, que Philippe se réservait de lui de mander en temps et lieu, et qu’il devait tenir encore secrète. »
Il fut élu, prit le nom de Clément V, manda le sacré collège à Lyon, où il fut couronné, et transféra le siège pontifical en France, où six papes de suite le retinrent pendant soixante-dix ans. Bientôt ce pape accorda les décimes, rétablit les Colonne, créa un grand nombre de cardinaux français, cassa tous les actes faits contre la France par Boniface VIII, et permit d’instruire le procès de ce pontife comme s’il avait été vivant.
Philippe eut à apaiser en 1306 une sédition populaire excitée par l’altération des monnaies de l’État. Le peuple vint assiéger le roi dans le Temple, où il se trouvait alors ; les provisions qu’on apportait pour sa bouche furent enlevées ; la maison d’Étienne Barbette, maître de la monnaie, fut pillée. Philippe fit dissiper la populace par ses soldats, et plusieurs des mutins furent pendus dans les faubourgs de Paris.
Dans une entrevue qu’il eut avec le pape à Poitiers (1306), Philippe lui rappela sa promesse d’accorder une chose qu’il lui demanderait en temps et lieu, et il requit Clément V de condamner solennellement la gloire de Boniface, de faire déterrer son corps, de faire brûler ses os comme ceux d’un hérétique et de recevoir juridiquement l’accusation de quarante-trois hérésies et autres crimes, dont les témoins, qui seraient produits, s’engageaient à fournir la preuve. Le pape comprit que si Boniface était condamné comme hérétique, les créations de cardinaux faites par ce pontife devenaient nulles, ce qui entraînait la nullité de sa propre élection.
Il n’y avait d’ailleurs pas moyen d’attaquer dans sa foi un pontife qui l’avait fait éclater avec tant de pureté, dans la Sexte (ou sixième livre des Décrétales), publiée par ses ordres. Clément ne pouvant ramener Philippe, prit le parti de dissimuler. Il proposa de faire juger ce procès dans un concile général, et le roi, quoique peu satisfait, ne put rejeter l’offre de ce concile, qu’il avait lui-même demandé.
Alors le pape publia une bulle, en forme de lettre au roi, dans laquelle il reconnaissait qu’en tout ce que ce prince avait fait contre Boniface, ses intentions avaient été droites et sincères, et que, s’il avait encouru quelques censures à cette occasion, il en était parfaitement absous. Enfin le pape ne négligea rien de ce qui pouvait maintenir l’harmonie entre Philippe et lui. Il donna pouvoir à l’archevêque de Reims et à l’abbé de Saint-Denis d’excommunier les Flamands et le comte de Flandre, s’il leur arrivait de contrevenir à la paix que le roi leur avait accordée. Il proposa une croisade contre l’empereur de Constantinople, en faveur du comte Charles de Valois. Il s’entremit enfin pour rétablir la bonne intelligence entre Philippe et le roi d’Angleterre, qui refusait, depuis le traité de 1303, de venir en personne à Amiens rendre hommage et prêter serment de fidélité au roi, sous prétexte qu’on lui retenait le château de Mauléon, sur lequel il avait des prétentions.
En 1307, Philippe envoya Louis, son fils aîné, prendre possession du royaume de Navarre, qui lui était échu par la mort de sa mère. Ce prince fut couronné à Pampelune, et se fit suivre à son retour par 300 gentilshommes navarrois, qui furent comme autant d’otages de la fidélité de leurs compatriotes. Édouard II, qui avait succédé à son père sur le trône d’Angleterre, épousa Isabeau, fille de Philippe, et vint à Boulogne recevoir cette princesse, ratifier le traité fait en 1303, et faire hommage à Philippe pour le duché de Guienne et le comté de Ponthieu (1308).
Albert d’Autriche, roi des Romains, ayant été assassiné par son neveu Jean, duc de Souabe, Philippe songeait à mettre la couronne impériale sur la tête de son frère Charles, duc de Valois, et, connaissant l’influence que les papes exerçaient sur le collège des électeurs, il voulut déterminer Clément V à le servir dans cette occasion, et il projeta d’aller à Avignon solliciter l’intervention du pontife avec 6 000 chevaux.
Mais Clément V, instruit du projet de Philippe quand ce monarque le tenait encore secret, et considérant dans quelle dépendance, lui et ses successeurs pourraient tomber, si la couronne impériale et la couronne de France se trouvaient dans la même maison, se hâta d’écrire aux électeurs en les effrayant du dessein de Philippe, et Henri de Luxembourg fut promptement élu roi des Romains. Sa nomination était déjà confirmée par le pape, tandis que Philippe se préparait encore au voyage d’Avignon.
Dès lors, il n’y eut plus entre lui et Clément V que politique et dissimulation. Philippe, pour chagriner le pontife, le pressa de nouveau de travailler au procès de Boniface. Clément V avait indiqué le concile de Vienne pour le 1er octobre 1310. Philippe demanda qu’en attendant les accusateurs de Boniface pussent d’avance produire leurs pièces : le pape y consentit et publia une bulle qui donnait permission de déposer juridiquement devant lui à Avignon. Nogaret et d’autres accusateurs et témoins se rendirent dans cette ville. Nogaret et du Plessis ou du Plaisan publièrent des mémoires dans lesquels Boniface était accusé de n’avoir pas reconnu l’immortalité de l’âme ni la présence réelle. Ces accusations ayant excité de vives réclamations, Philippe crut prudent de prescrire aux accusateurs de se désister de leurs poursuites.
Alors Clément V publia une bulle portant que le roi de France n’avait eu nulle part aux violences faites à Boniface, et il ordonna qu’on effaçât des registres de la chancellerie romaine tout ce qui pourrait choquer le roi et préjudicier aux droits et aux privilèges de sa couronne. En même temps, il donna par une autre bulle l’absolution à Guillaume de Nogaret, à condition qu’il ferait le voyage d’outre-mer et y demeurerait jusqu’à ce qu’il en fût rappelé par le Saint-Siège ; qu’avant son départ, il accomplirait huit pèlerinages en divers lieux et que ses héritiers demeureraient chargés de ces pénitences s’il venait à mourir avant de les avoir accomplies.
L’accusation d’hérésie portée contre Boniface fut examinée au concile de Vienne et déclarée sans fondement. C’est dans ce même concile que furent condamnés les Templiers. Philippe le Bel avait fait arrêter dès le 13 octobre 1307 tous ceux qui se trouvaient dans son royaume et saisir tous leurs biens. La bulle qui prononce l’extinction de leur ordre est du 22 mai 1312. Déjà cent treize templiers avaient péri dans les flammes à Paris (1310), et le roi fit brûler le grand maître derrière les jardins de son palais.
La ville de Lyon, détachée du royaume depuis quatre cent quatre-vingt-dix ans, et qui était devenue successivement partie des royaumes d’Arles, de Bourgogne, de l’empire et avait enfin reconnu ses archevêques comme souverains, fut définitivement réunie à la couronne en 1313. La même année, Édouard II vint à Paris avec sa femme Isabeau et un grand nombre de seigneurs anglais. Philippe arma ses trois fils chevaliers, et les deux rois se croisèrent pour la terre sainte, ainsi qu’ils s’y étaient engagés au concile de Vienne ; mais ce ne fut qu’une démonstration, sans autre résultat que celui que cherchaient les deux princes de pouvoir lever plus facilement de nouveaux impôts.
Philippe n’avait pu encore contraindre les Flamands à l’exécution entière du traité. Il cita leur comte à comparaître au parlement de Paris pour y être jugé comme coupable de félonie, fit marcher une grande armée sur les frontières et lancer l’excommunication contre les Flamands. Le comte se soumit, et donna en otage son fils Robert ; mais les frais de la guerre avaient exigé l’établissement de nouveaux impôts : il en fut mis un de six deniers par livre sur tout ce qui se vendrait. Cet impôt, qui devait être payé en commun par l’acheteur et par le vendeur, agita le royaume, et déjà tout tendait à une révolte générale. La noblesse se confédérait en Bourgogne, en Champagne, en Picardie et dans d’autres provinces.
Philippe alors supprima l’impôt, fit entendre qu’il avait été établi à son insu et en rejeta la responsabilité sur ses ministres : elle coûta cher, sous le règne suivant, au surintendant des finances. Des chagrins domestiques vinrent affliger les dernières années de Philippe. Il se vit réduit à faire arrêter, pour le désordre de leurs mœurs, les femmes de ses trois enfants : Louis le Hutin, Philippe le Long et Charles le Bel.
Vers ce temps, le roi fut attaqué d’une maladie de langueur dont la cause et le remède échappèrent à l’art des médecins. Il fut transporté à Fontainebleau, et mourut dans la chambre où il était né, le 29 novembre 1314, âgé de 46 ans. Quelques historiens ont dit que le grand maître du Temple, avant d’expirer, avait ajourné à comparaître devant Dieu le pape dans quarante jours et le roi quatre mois après. Cette double époque de la mort de Clément V et de Philippe le Bel donna sans doute lieu d’inventer cette prophétie, qui entra d’abord dans la croyance populaire : vraie, elle serait un témoignage de l’iniquité de Philippe ; fausse, mais généralement reçue de son temps, elle semblerait l’accuser encore de passion et de cruauté.
Philippe signala son règne par une habile administration. Le premier il réunit les trois ordres aux états généraux (1303). Les divisions qui existaient entre le clergé, les seigneurs et les communes, les réduisant à choisir Philippe pour médiateur, permirent à ce monarque de dominer facilement. Il vendit à tous les ordres en particulier des chartes, des lettres patentes, des diplômes, qui augmentèrent les jalousies et les haines. « La nation, dit Mably, ne parut en quelque sorte assemblée que pour reconnaître d’une manière plus authentique les nouvelles prérogatives de la couronne et en affermir l’autorité. »
Philippe obtint tous les subsides qu’il demanda : s’il ne divisa pas, il profita des divisions existantes et les entretint pour régner. Quoiqu’il ne reste aucun mémoire, aucun document qui fasse connaître en détail ce qui se passa, dans les états convoqués par Philippe, on ne peut douter qu’ils n’aient favorisé toutes ses entreprises. « La noblesse et l’argent, tout, dit le président Hénault, était allé se perdre dans l’Orient, par les croisades : il fallait réparer ces deux pertes ; l’anoblissement pourvut à l’une, en attendant que le commerce pût réparer l’autre. » C’est en attendant cette dernière ressource, qui était trop éloignée, que Philippe se vit réduit à altérer les monnaies, et comme il est le premier roi de France qui ait exécuté cette entreprise dangereuse, il fut appelé faux monnoyeur.
Sous son règne, les monnaies varièrent continuellement. En 1305, le marc d’argent, qui n’avait valu que deux livres, fut élevé à huit livres dix sous. Les plaintes éclatèrent de toute part ; les denrées montèrent à un prix excessif, et les transactions furent interrompues. Philippe fit fabriquer cette même année (1305) des espèces d’un si bon titre que le marc d’argent ne valut plus l’année suivante que deux livres quinze sous six deniers. Les murmures contre le roi cessèrent ; mais ils redoublèrent contre les seigneurs qui n’eurent pas la prudence de suivre cet exemple.
Habile à parvenir à ses fins, le roi publia une ordonnance par laquelle il réglait qu’un officier royal serait établi dans chaque monnaie seigneuriale, et que le général de la sienne ferait l’essai de toutes les monnaies qu’on y fabriquerait, pour reconnaître si elles avaient le poids et le titre requis. Il voulut interdire aux barons la fabrication des espèces d’or et d’argent. Il écrivit au duc de Bourgogne une lettre impérieuse pour qu’il eût à exécuter dans ses États les ordonnances sur le fait des monnaies. Il fit saisir en Guyenne les coins de la monnaie de Bordeaux, et par une ordonnance (1313), il gêna si fort la fabrication des monnaies seigneuriales que plusieurs barons trouvèrent plus avantageux de lui vendre leur droit.
Ainsi Philippe sut enlever à ses vassaux un des privilèges les plus essentiels à la souveraineté, et abolit pour toujours dans le Languedoc la servitude de corps, qu’il changea en un cens annuel. Il restreignit les apanages aux seules branches males (1314). Il rendit le parlement sédentaire (1312). « Ce fut l’institution des parlements, dit Loyseau, qui nous sauva d’être cantonnés et démembrés comme en Italie et en Allemagne, et qui maintint ce royaume en son entier ». Philippe créa le parlement de Toulouse, parce que celui de Paris, rendu sédentaire, ne pouvait plus suffire à l’étendue de son ressort.
Les premières lettres d’érection en duché-pairie furent données à Jean, comte de Bretagne (1297), pour remplacer la pairie du comté de Champagne, que Philippe avait réunie à la couronne par son mariage avec Jeanne. A la même époque furent érigés en comtés pairies les comtés d’Anjou et d’Artois. En l’an 1309, Philippe régla qu’il y aurait près de sa personne trois clercs du secret : c’est l’origine des secrétaires d’État. Une ordonnance défendit pour toujours les duels en matière civile (1305). D’autres ordonnances furent rendues contre l’usure, contre les juifs ; il en est une sur le luxe, qui est curieuse par les détails où le roi entre sur chaque condition, et qui fait connaître les mœurs et les usages de cette époque. « L’anoblissement, dit le président Hénault, en élevant le courage des roturiers, a amené parmi eux le luxe des grands, dont il les a par là rapprochés encore davantage ; en sorte que le luxe, qui avait banni l’égalité de chez les Romains, l’a rétablie chez les Français. »
Surnommé le Hutin, il naquit le 4 octobre 1289 et succéda, le 29 novembre 1314, à Philippe le Bel, son père. Il était roi de Navarre depuis 1304, époque de la mort de Jeanne sa mère, héritière de ce royaume ; et il avait été couronné en cette qualité à Pampelune, le 1er octobre 1308. Il fut six mois sans se faire sacrer comme roi de France, craignant d’offrir aux grands de l’Etat une occasion d’exprimer leurs plaintes, et ne trouvant pas dans le trésor royal l’argent nécessaire aux frais de cette cérémonie.
Louis X le Hutin (1314–1316)
Louis X le Hutin (1314–1316)
On aurait peine à concevoir comment Philippe le Bel, dont les mœurs furent réglées, laissa son successeur si pauvre après s’être attiré la haine des Français par les impôts dont il les chargea, et par l’altération des monnaies, si l’on ne savait que la solde des troupes, dont le nombre allait toujours en augmentant, suffisait peur absorber toutes les ressources du gouvernement ; d’autant plus que cette manière de composer l’armée, étant opposée au régime féodal, n’avait pu être comprise dans les dépenses que la nation se croyait obligée d’acquitter.
L’établissement des troupes de ligne a été la cause d’un mémorable changement dans les rapports des sujets et du souverain ; les historiens l’ont à peine indiqué, parce qu’il s’est fait insensiblement : mais si l’on oublie la différence qu’il y a entre un roi vivant du produit de ses domaines, conduisant au combat la noblesse qui le servait à ses propres dépens, et un roi maître d’une armée permanente qu’il solde, on ne comprendra jamais pourquoi les impôts, alors si odieux à la nation, et pourtant si nécessaires au souverain, ont causé de si grands troubles dans tous les royaumes de l’Europe.
En attendant que le roi fût sacré, Charles de Valois, son oncle, se mit à la tête des affaires, et dissipa les ligues qui s’étaient formées dans les provinces, en garantissant au clergé, à la noblesse et aux communes, le maintien de leurs privilèges. Après avoir satisfait aux justes réclamations des peuples, il crut devoir donner quelque chose à la haine ; et comme il était ennemi personnel d’Enguerrand de Marigny, il le fit arrêter le 10 mars 1315.
Condamner ce ministre favori de Philippe le Bel, qui avait toujours agi par ses ordres, ou faire le procès à la mémoire de ce roi, c’était absolument la même chose. On n’hésita point, le ministre fut pendu à Montfaucon ; ses biens furent confisqués, ses enfants réduits à la misère, et la joie publique parut absoudre Charles de Valois d’une violence qu’il se reprocha lui-même si vivement à l’article de la mort.
Comme on avait besoin d’argent, on vendit aux juifs la permission de s’établir dans le royaume. Ces concessions furent restreintes par des conditions fort sévères : d’abord on les obligea de porter la marque ordinaire, qui était une roue de la largeur d’un blanc tournois d’argent et d’une autre couleur que leur robe ; ensuite on ne leur permit de prêter ni à usure ni sur lettres, mais seulement sur gages, dont on excepta les ornements sacrés ; enfin on leur défendit, sous les peines les plus rigoureuses, de disputer de la loi en public.
Avec les sommes qu’ils fournirent, Louis X alla se faire sacrer à Reims, accompagné de Clémence, fille du roi de Hongrie, sa nouvelle épouse. La première. Marguerite de Bourgogne, venait de périr à Château-Gaillard, où elle languissait prisonnière depuis deux ans, convaincue d’avoir déshonoré la couche nuptiale. Signalons que les trois fils de Philippe le Bel, tous remarquables comme lui par leur beauté, avaient épousé trois princesses de la maison de Bourgogne.
Deux d’entre elles, convaincues d’infidélité, furent enfermées dans la forteresse de Château-Gaillard, en Normandie, et leurs séducteurs, Philippe et Gauthier d’Aunay, gentilshommes normands, furent traînés nus à la queue d’un cheval, sur un pré récemment fauché, mutilés et attachés à une potence. Les fauteurs de l’intrigue subirent l’exil, la prison ou la mort. Jeanne, la troisième princesse, fut déclarée innocente par le parlement, et Charles, son mari, la reprit, « en cela, dit Mezeray, plus heureux ou plus sage que ses frères ». Marguerite, femme de Louis X, resta prisonnière jusqu’à ce que ce monarque, ayant voulu épouser Clémence, ordonna sa mort ; ce qui fut exécuté dans la prison par le moyen d’une serviette.
Les Flamands crurent pouvoir profiter des embarras d’un règne nouveau pour reprendre les villes que Philippe le Bel leur avait enlevées. Louis X marcha contre eux. Mais ayant entrepris le siège de Courtrai avec beaucoup d’imprudence, il fut obligé, par de longues pluies, à le lever en abandonnant une partie de ses bagages et de son armée : expédition d’autant plus malheureuse dans la disposition où étaient les esprits, qu’elle ôtait au roi l’espérance de se faire accorder des subsides.
Pour réparer les finances épuisées, le conseil du roi força tous les serfs à acheter leur liberté. Les seigneurs avides d’argent suivirent cet exemple ; mais comme ces malheureux affranchis ne savaient que devenir depuis qu’ils n’appartenaient plus à personne, et que la misère, causée par le dérangement des saisons, était excessive, ils se formèrent en bandes, parcoururent le royaume et commirent tant d’excès, qu’il fallut les exterminer sous le règne suivant pour assurer le repos de l’Etat.
Le dernier événement du règne de Louis X fut la punition de quelques exacteurs, que l’on appelait avec raison des loups dévorants. Accablé de nombreuses réclamations, le monarque envoya dans les provinces des enquêteurs qui se laissèrent corrompre par ceux qui furent assez riches pour les acheter. Deux officiers prévaricateurs seulement furent pendus ; et, comme il arrive ordinairement, c’étaient les plus pauvres. Ce prince mourut à Vincennes au commencement du mois de juin de l’année 1316, dans la deuxième année de son règne et la vingt-septième de son âge.
Quelques historiens disent qu’il fut empoisonné ; le plus grand nombre rapporte que, s’étant trop échauffé à jouer à la paume, il entra dans une grotte dont la fraîcheur le saisit et lui causa une fièvre qui le conduisit au tombeau. La reine Clémence étant enceinte, Philippe le Long, frère de Louis, ne prit que le titre de régent : Clémence accoucha, le 15 novembre, d’un fils auquel on donna le nom de Jean, et qui ne vécut que cinq jours (Jean Ier le Posthume).
Philippe prit alors le titre de roi ; mais ce ne fut pas sans contestation. Louis X avait eu de Marguerite, sa première femme, une fille, nommée Jeanne, héritière du royaume de Navarre : le duc de Bourgogne, son oncle, prétendait qu’elle devait hériter aussi du royaume de France ; et comme depuis Hugues Capet c’était la première fois que la couronne cessait d’être transmise directement du père au fils, pour remonter du neveu à l’oncle, on pouvait essayer d’opposer la coutume des pays où les femmes règnent aux coutumes des deux premières dynasties qui les excluaient du trône. Cette contestation fut solennellement jugée dans une assemblée tenue à Paris ; et l’on y approuva les anciens usages qui ont toujours eu force de loi, quoiqu’on n’en trouve le texte écrit nulle part, pas même dans la loi salique, qui ne contient pas un seul article relatif à la couronne.
Louis X a régné trop peu de temps, et dans des circonstances trop difficiles pour qu’il soit possible de le juger : le surnom de Hutin qu’on lui a donné devrait faire croire qu’il était emporté et querelleur ; mais ce ne pouvait être qu’un vice domestique, car il ne se montra querelleur ni envers les étrangers, ni dans les affaires de l’Etat. Loin de là, il fut apathique et inappliqué. Un auteur du temps dit qu’il était volentif, mais pas ententif en ce qu’au royaume il falloit.
Mézeray pense que le surnom de Hutin ne lui fut donné que parce qu’ayant été envoyé par son père contre les hutins, ou séditieux de Navarre et de Lyon, il sut les battre et les faire rentrer dans le devoir. Il augmenta les prérogatives de la royauté en ôtant aux seigneurs le droit de battre monnaie, et prouva qu’il avait plutôt souffert qu’approuvé la condamnation d’Enguerrand de Marigny. en donnant, par son testament, une grosse somme d’argent aux enfants de ce malheureux ministre.
Fils de Louis X le Hutin et de Clémence de Hongrie, il ne vécut que 5 jours. Lorsque Louis X mourut le 5 juin 1316, la reine était enceinte de cinq mois. C’est Philippe, comte de Poitiers et frère du défunt roi, qui s’intitula alors régent du royaume jusqu’à la majorité du futur roi si la reine accouchait d’un fils.
Le 15 novembre 1316 Clémence accoucha de Jean Ier, qui fut proclamé roi de France, Philippe gardant le titre de régent et se faisant attribuer celui de « gardien de l’état ». Jean ne vécut que cinq jours, sa mort le 19 novembre 1316 faisant de Jeanne II de Navarre, fille que Louis le Hutin avait eu d’un premier mariage avec Marguerite de Bourgogne, l’héritière légitime du trône de France.
Mais l’habitude prise depuis plus de trois siècles de voir le fils aîné du roi succéder à son père ayant fortement marqué les esprits, il était difficile d’envisager de laisser le royaume aux mains d’une femme. La question fut tranchée par des légalistes réunis dans une assemblée des grands le 2 février 1317, présidée par Pierre d’Arablay, chancelier de France. Il fut déclaré que la loi salique interdisait aux femmes de succéder au trône de France. Philippe de Poitiers fut proclamé roi de France sous le nom de Philippe V.
Diverses légendes circulèrent sur Jean Ier : on prétendit notamment que Philippe V l’avait fait empoisonner. Louis Ier de Hongrie, neveu de la reine Clémence, fit répandre le bruit qu’il avait été emmené secrètement à Sienne, puis élevé sous le nom de Jean de Guccio. Enfin, durant la captivité de Jean II (1356–1360), un homme prétendit être l’héritier de la couronne et essaya de faire valoir ses droits. Fait prisonnier en Provence, cet homme mourut en captivité en 1363.
Surnommé le Long à cause de la grandeur de sa taille, il était le deuxième fils de Philippe le Bel : il se trouvait à Lyon, où il ménageait l’élection du pape Jean XXII, lorsqu’il reçut la nouvelle de la mort du roi Louis X, son frère, et se hâta de revenir à Paris. Ce prince est le premier des rois de la troisième dynastie qui ait reçu la couronne en ligne collatérale : jusque-là elle avait été transmise en ligne directe de père en fils, dans la personne de treize rois.
Louis le Hutin, fils et successeur de Philippe le Bel, avait laissé, en mourant (5 juin 1316), une fille nommée Jeanne, héritière du royaume de Navarre, et qu’un parti puissant regardait aussi comme héritière du royaume de France, à moins que la reine, Clémence de Hongrie, qui était enceinte à la mort de Louis, n’accouchât d’un prince. Philippe convoqua un parlement, où il fut reconnu gardien de l’État ; mais la reine ayant mis au monde un enfant mâle qui ne vécut que cinq jours (Jean Ier), Philippe n’hésita point à se déclarer roi par le droit de la nation, qui excluait les filles du trône.
Philippe V le Long (1316–1322)
Philippe V le Long (1316–1322)
De grandes contestations s’élevèrent. La jeune princesse avait des partisans parmi plus de trente princes de sang royal qui vivaient alors, et qui étaient sortis des branches de Valois, d’Alençon, d’Évreux, de Bourbon, d’Artois, d’Anjou, de Dreux et de Bretagne. Eudes IV, duc de Bourgogne, oncle de Jeanne, soutenait que, par le droit naturel et par le droit civil, elle devait succéder au roi Jean, son frère, s’appuyant de l’exemple des grands fiefs, qui tous ou presque tous tombaient de lance en quenouille ; et il s’opposait, par des protestations, au sacre de Philippe : cependant ce sacre eut lieu à Reims, le 9 janvier 1317, en présence de Charles de Valois et de Louis, comte d’Évreux, oncles du roi ; un grand nombre de pairs et de seigneurs y assistèrent.
Mathilde, comtesse d’Artois, qui en qualité de pair de France, avait séance au parlement, se joignit aux autres pairs pour soutenir la couronne sur la tête du roi. Charles, comte de la Marche, frère de Philippe, et qui lui succéda, agissant alors contre ses premiers intérêts, se réunit au duc de Bourgogne ; et l’opposition de ces princes donna de si vives inquiétudes, que pendant la cérémonie du sacre les portes de la ville de Reims restèrent fermées et gardées.
Le 2 février (1317), dans une assemblée convoquée par le roi, et où se trouvèrent un grand nombre de seigneurs et de prélats, les plus notables bourgeois de Paris, le cardinal d’Arablay, qui avait été chancelier sous le règne précédent, et les docteurs ou maîtres de l’université, il fut unanimement reconnu que la loi salique ne permettait pas aux femmes de succéder au trône de France. Jusque-là il n’avait pas été fait mention de cette loi dans l’histoire de France.
Le couronnement de Philippe fut confirmé, et l’assemblée prêta le serment de fidélité. Dès lors, le droit du roi ne fut plus contesté : mais les mécontents cherchèrent encore à brouiller l’État. Les intrigues continuaient à la cour ; il y avait en diverses provinces des dispositions au soulèvement : les villes et la noblesse se plaignaient de la violation de leurs privilèges ; et les confédérations qui avaient épouvanté Philippe le Bel dans les derniers temps de son règne, recommençaient à se former.
Le roi écrivit au pape (Jean XXII) ; et le pontife menaça d’excommunier ceux qui ne rentreraient pas dans le devoir. Le monarque employa lui-même des moyens de pacification qui furent plus efficaces. Il donna sa fille aînée en mariage à Eudes IV ; et cette princesse ayant apporté à celui-ci en dot la Franche-Comté, le duc devint ainsi possesseur des deux Bourgognes. En même temps Philippe envoya dans les provinces de sages et habiles commissaires, qui, écoutant les griefs de la noblesse et des peuples, déclarèrent que le roi se proposait de réformer les abus et de suivre, conformément au vœu généralement exprimé, les usages observés sous le règne de Saint-Louis.
Enfin il acheva de rétablir la paix dans l’intérieur, en tenant plusieurs assemblées, où, avec la noblesse, il appela la bourgeoisie. Philippe ne songea plus alors qu’à terminer, contre les Flamands, une longue guerre dont ils désiraient aussi la fin. Mais il voulait les traiter en roi ; et ces peuples, qui, depuis seize ans, se battaient pour leur indépendance, avaient oublié qu’ils étaient sujets.
Dans le commencement de la régence de Philippe, ils avaient rejeté un projet de traité, par lequel ils se seraient engagés à demander pardon de leur révolte ; à démanteler les villes d’Ypres, de Bruges et de Gand ; à démolir la citadelle de Courtrai, dont les pierres auraient été envoyées en France ; à faire avec Philippe une nouvelle expédition en Orient : car s’il ne se faisait plus de croisades, on continuait d’en projeter encore.
Par le même traité, Robert, fils du comte de Flandre, pour expier les ravages qu’il avait faits sur les terres de France, aurait été tenu à divers pèlerinages, dont le plus éloigné était celui de Saint-Jacques en Galice. Déjà une armée, sous la conduite du connétable de Châtillon, s’était avancée jusqu’à Bergue, mettant tout à feu et à sang, lorsque, sur la demande du comte de Nevers, héritier du comte de Flandre, une trêve fut conclue ; et, bientôt après, le comte de Nevers reçut et accepta avec joie l’offre de la main de Marguerite, fille du roi de France.
En négociant la paix, comme on ne put s’entendre, Philippe proposa la médiation du pape, qui ne fut point acceptée. Bientôt les Flamands recommencèrent les hostilités, et le pape mit la Flandre en interdit. Alors de nouvelles trêves furent consenties et prolongées. Enfin la paix fut conclue (2 juin 1320), sous les auspices du pape et par l’adresse du cardinal Gosselin.
Le traité qui mit fin à cette longue guerre portait que Louis, comte de Nevers et de Rhetel, épouserait Marguerite, fille de Philippe, et succéderait au comte de Flandre ; que Lille, Douai et Orchies appartiendraient à la couronne de France, et que les Flamands payeraient à Philippe une somme de deux cent mille livres. Le traité contenait cette clause singulière que les Flamands s’obligeaient au roi, par serment, de prendre les armes contre leur prince, si celui-ci violait quelqu’une des conditions de la paix.
Cette même année, Sanche, roi de Majorque, vint à Paris faire hommage pour la ville de Montpellier, qui était encore du domaine des rois d’Aragon : mais Edouard II, roi d’Angleterre et beau-frère de Philippe, sommé de venir en personne rendre hommage pour la Guyenne et le comté de Ponthieu, s’excusa sur l’importance des affaires qui le retenaient en Angleterre.
Philippe n’était guère en état de le contraindre à cette soumission ; et l’épuisement du trésor royal fit recevoir l’excuse du roi d’Angleterre. Philippe, ayant pacifié son royaume, reprit avec ardeur un projet d’expédition contre les infidèles. Jusque-là les papes avaient fait souvent d’inutiles efforts peur engager les princes dans les guerres d’outre-mer : on vit alors le chef de l’Eglise obligé de modérer l’ardeur d’un roi de France.
Jean XXII, pressé par Philippe de hâter la croisade, lui représenta sagement, dans une lettre, que, vu l’état où se trouvait l’Europe, il ne convenait pas de penser encore à cette expédition ; que l’Angleterre et l’Écosse se faisaient la guerre ; qu’il n’y avait entre Naples et la Sicile qu’une trêve qui allait expirer ; que l’Allemagne était déchirée par les guerres civiles ; que les rois d’Espagne avaient à se défendre contre les Maures ; que l’Italie était en proie aux factions des Guelfes et des Gibelins ; enfin qu’il fallait, avant tout, pacifier l’Europe.
Philippe se rendit avec peine à cet avis ; et, sans renoncer à son dessein, il en ajourna l’exécution. La croisade occupait encore sa pensée, lorsque attaqué d’une fièvre quarte, accompagnée de dysenterie, il mourut à Longchamps, après cinq mois de souffrances, non sans quelque soupçon de poison, le 3 janvier 1322, après cinq années de règne, et n’étant âgé que de 38 ans. Il avait perdu un fils au berceau : il ne laissa que des filles ; Jeanne, mariée au duc de Bourgogne ; Marguerite, femme de Louis, comte de Flandre ; Isabelle, qui épousa le dauphin de Viennois ; et Blanche, qui embrassa la vie monastique.
Il eut pour successeur son frère Charles IV, dit le Bel. Philippe était un prince religieux, de mœurs douces, et porté à la modération. Les courtisans le pressaient un jour de châtier l’évêque de Paris, prélat inquiet, ennemi de son maître : « Il est beau, dit le monarque, de pouvoir se venger et de ne le pas faire ». Il aima les lettres et protégea ceux qui les cultivaient. La plupart des officiers de sa maison étaient poètes. Emeric de Rochefort, Pierre Hugon, Pierre Millon, qu’il fit son maître d’hôtel ; Bernard Marchès, poète provençal, qu’il promut à la dignité de chambellan, entretenaient son goût pour les muses. Il composa lui-même des poésies en langue provençale.
Il rendit son règne recommandable par de sages ordonnances, qui déterminaient les fonctions des magistrats, fixaient leur nombre dans le parlement, défendaient d’y admettre des prélats, réglaient le temps et la durée de leurs assemblées, réduisaient le nombre des suppôts de la justice, et réformaient les abus qui s’étaient introduits dans les tribunaux. Il destina les confiscations à l’extinction des rentes sur son trésor : il proscrivit toutes les grâces héréditaires, et révoqua les dons excessifs faits par ses deux prédécesseurs.
Il défendit de conseiller au monarque toutes lettres contraires aux anciens règlements, et déclara le chancelier coupable de prévarication s’il en scellait de cette espèce. C’est de la même époque que fut reçue, dit du Tillet, la maxime, qu’en fait de justice on n’a égard à lettres missives. En donnant des lettres d’anoblissement à des familles roturières ; en exigeant les droits d’amortissement et de franc-fief ; en vendant la liberté aux serfs de ses domaines ; en donnant aux seigneurs cet exemple, qu’ils suivirent, et qui amena dans les campagnes une révolution à peu près semblable à celle que l’établissement des communes avait produite dans les villes ; en établissant dans chaque bailliage un capitaine général pour commander les milices, et dans les principales villes un capitaine pour commander la bourgeoisie ; Philippe continua le grand ouvrage de l’affermissement progressif de l’autorité royale sur la ruine du gouvernement féodal.
Le continuateur de l’histoire de Nangis l’accuse d’avoir trop chargé la France d’impôts. Girard de la Guette, surintendant de ses finances, convaincu d’avoir détourné douze cent mille livres, fut arrêté après la mort du roi ; et il allait périr sur l’échafaud, lorsqu’il expira dans les tortures de la question. Cet exemple, celui d’Enguerrand de Marigny, celui de la Brosse, et d’autres encore, rendaient ce poste bien dangereux.
Mais l’ambition ne s’en trouvait pas moins empressée à le remplir. Philippe avait formé le projet d’établir en France l’uniformité des poids et des mesures, qui n’a pu être introduite que dans le changement de toutes choses qui a marqué la fin du XVIIIe siècle. Ce prince avait aussi le dessein de se réserver à lui seul le droit de battre monnaie ; droit qui, depuis la décadence de la monarchie, sous les faibles successeurs de Charlemagne, avait été concédé à un grand nombre de seigneurs et d’évêques, ou usurpé par eux.
Il envoya dans toutes les provinces des commissaires pour préparer l’exécution d’une mesure si importante, mais dont le succès était alors trop difficile. On voit, par une commission du 13 décembre 1320, que Pierre de Cahours, maître des monnaies, fut chargé d’aller à Bordeaux saisir les coins des monnaies d’Edouard. Le roi acheta de Charles de Valois, son oncle, les monnaies de Chartres et d’Anjou ; et de Louis de Clermont, seigneur de Bourbon, celles de Clermont et du Bourbonnais ; mais les commissaires trouvèrent partout beaucoup d’opposition et de difficultés ; la mort précipitée du roi ne lui permit pas de les surmonter.
Les ligues s’étaient renouvelées entre le clergé, la noblesse et plusieurs villes du royaume ; et il est permis de douter que, dans le cours d’une plus longue vie, le succès eût couronné les généreux efforts du monarque. Le règne de Philippe fut marqué par la création de dix-sept évêchés et par l’érection du siège de Toulouse en métropole. On voit par deux lettres de Jean XXII, qu’il demanda l’agrément du roi pour ces créations.
Philippe reçut et fit publier le Recueil des constitutions de Clément V, vulgairement appelées Clémentines : mais les décrétales de Boniface VIII, connues sous le nom de Sexte, ne purent obtenir la même faveur.
On découvrit, sous le règne de Philippe le Long, une bien singulière conspiration (1320). Les juifs, chassés de France par Philippe le Bel, rappelés par son successeur, et qui, répandus dans la France et souvent persécutés, occupaient, à Paris, les rues de la Juiverie, de Nazareth et de Jérusalem, avaient éprouvé les plus cruels traitements contre la volonté du roi.
Une troupe de bandits, de fainéants et de bergers, à qui on donna le nom de Pastoureaux, n’ayant pour armes que la mallette et le bourdon, et se disant croisés pour la Palestine, poursuivit partout les juifs, ne leur offrant que le choix du baptême ou de la mort, et en fit périr un très grand nombre. Elle osa venir forcer le Châtelet de Paris, précipita le prévôt du haut de l’escalier, se rangea ensuite en bataille sur le pré aux Clercs, sortit de la capitale, sans être poursuivie, parcourut les provinces, et arriva en Languedoc, où elle fut enfin attaquée et dissipée.
Mais les violences de ces misérables avaient exaspéré les juifs jusqu’à la fureur. On accusa ceux-ci d’avoir, à l’instigation des rois de Tunis et de Grenade, qui craignaient une nouvelle croisade, engagé les lépreux à empoisonner les puits et les fontaines, en y jetant des sachets remplis d’herbes vénéneuses, mêlées de sang humain. On pendit, on brûla un grand nombre de juifs et de lépreux ; et tous les juifs furent de nouveau chassés de France.
Surnommé le Bel, comte de la Marche, 3e fils de Philippe le Bel, il succéda à son frère Philippe le Long le 3 janvier 1322, dans les royaumes de France et de Navarre, et fut sacré à Reims, le 11 février suivant.
Les opérations financières de Philippe le Bel avaient révolté les Français et enrichi quelques spéculateurs attirés d’Italie et de Lombardie ; ses successeurs, n’osant demander des subsides qu’on leur aurait refusés, cherchèrent des ressources dans la proscription de ceux qui avaient administré le trésor royal et participé à la levée des impôts. Girard la Guete, ministre des finances sous Philippe le Long, fut arrêté dès les premiers jours du nouveau règne. Il aurait été pendu, comme l’avait été, quelques années auparavant, Enguerrand de Marigny, s’il n’était mort des suites de la question qu’on lui donna.
Charles IV le Bel (1322–1328)
Charles IV le Bel (1322–1328)
On se vengea sur son cadavre et sur ses biens ; on dépouilla les maltôtlers, qui furent chassés de France aussi pauvres que lorsqu’ils étaient arrivés. Ils étaient presque tous venus d’Italie, et c’est de là qu’on les nommait Lombards. Les Français applaudissaient à ces actes d’une justice un peu sévère, dans la persuasion que le monarque qui punit les spoliateurs des deniers publics ne pense pas tant à s’emparer de leurs rapines qu’à venger le peuple opprimé.
Charles le Bel ne traita pas avec moins de rigueur les mauvais juges et les seigneurs qui s’emparaient impunément du bien des particuliers. Un des principaux exemples de cette sévérité fut le supplice de Jourdain de l’Isle, qui fut livré au parlement et condamné à être pendu, après avoir été attaché à la queue d’un cheval.
Depuis qu’il était sur le trône, Charles le Bel éprouvait un vif désir d’avoir des héritiers, et il ne pouvait se rapprocher de sa femme, renfermée à Château-Gaillard, après avoir été convaincue d’adultère. Il obtint du pape la nullité de son mariage, sous prétexte de parenté ; puis il épousa Marie, fille de l’empereur Henri de Luxembourg. Edouard II, roi d’Angleterre, ne s’étant pas trouvé au sacre du roi pour faire hommage, comme duc de. Guieuue, fut sommé de venir rendre hommage au roi en la ville d’Amiens, entre la Chandeleur et Pâques (1324) ; il demanda un plus long délai ; mais, pendant ce temps, quelques actes d’hostilité ayant été commis par ses troupes, Charles le fit déclarer rebelle, et envoya le comte de Valois, son oncle, pour se saisir du duché de Guyenne.
Les troupes françaises s’emparèrent de plusieurs villes ; mais les armées, d’une et d’autre part, n’étant pas assez nombreuses pour pousser la guerre vivement, la reine d’Angleterre, Isabelle, fille de Philippe le Bel, vint en France peur traiter de la paix, accompagnée du prince de Galles, son fils. Les Spenser, favoris d’Edouard II, se crurent grands politiques en éloignant cette princesse, dont ils redoutaient l’ascendant.
Elle conclut, en effet, la paix entre les deux royaumes ; mais elle ne retourna en Angleterre qu’à la tête d’un corps de troupes en état de soutenir le parti qu’elle y avait formé. La révolution fut prompte et complète ; les favoris d’Edouard II furent pendus ; lui-même périt dans la prison où on le tenait renfermé, et son fils, auquel il avait donné la Guyenne de son vivant, pour éviter de rendre hommage à Charles le Bel, lui succéda au trône d’Angleterre, conservant par sa mère des prétentions sur la couronne de France, qui causèrent de grands troubles sous le règne suivant.
Les Flamands, las du repos dont ils jouissaient, et n’ayant pas d’ennemis étrangers à combattre, se révoltèrent contre leur comte. Charles envoya quelques troupes à son secours ; le pape menaça d’excommunier les rebelles. Ils furent obligés de se soumettre et de renoncer à leurs plus beaux privilèges. Le pape avait un grand intérêt à ce que Charles le Bel fût libre de toute inquiétude, afin de suivre le projet qu’il avait formé de faire rentrer la couronne impériale dans la maison de France.
Deux compétiteurs avaient été élus à la fois, Frédéric d’Autriche et Louis de Bavière. Une bataille ayant rendu ce dernier maître de la personne de son rival, il cessa de ménager le pape, qui résolut de le déposer en réveillant l’ancienne prétention que le saint-siège avait de confirmer l’élection du roi des Romains, et de régler les affaires de l’Empire. Le parti de Frédéric d’Autriche n’était pas entièrement abattu ; on pouvait le soulever de nouveau en faveur de Charles le Bel, qui, par sa femme, Marie de Luxembourg, avait aussi ses partisans en Allemagne.
Mais cette princesse mourut, dans ces circonstances, d’une chute, qui donna également la mort à l’enfant dont elle était enceinte, et Charles n’eut que la honte et le chagrin d’une entreprise qu’il avait suivie avec plus de bruit que d’habileté. Veuf pour la seconde fois et sans enfants, il épousa, l’an 1326, Jeanne, fille du comte d’Evreux, de laquelle il eut trois filles.
La paix qu’avait conclue Isabelle ne donna pas une entière tranquillité aux peuples de Guyenne pendant le règne de Charles le Bel ; plusieurs bâtards de la noblesse de Gascogne prirent les armes de concert avec les Anglais, et, en attaquant quelques places ou domaine de la France, commencèrent la guerre qui fut appelée des Bâtards, et à laquelle mit fin le maréchal de Briquebec, qui les tailla en pièces (1326).
Charles mourut le 1er février 1328, à Vincennes, dans la 34e année de son âge, et la 7e de son règne. Ainsi, en l’espace de quatorze ans, les trois fils de Philippe le Bel, qui tenaient de leur père cette beauté mâle qui donne l’espoir d’une longue vie et d’une nombreuse postérité, montèrent sur le trône, et disparurent sans laisser d’héritiers.
La couronne passa à une branche collatérale, dans la personne de Philippe de Valois, premier prince du sang ; mais comme la veuve du feu roi se trouvait enceinte, il ne prit que le titre de régent, jusqu’au jour où elle accoucha d’une fille. Charles le Bel a régné trop peu de temps pour que les historiens contemporains se soient prononcés sur son caractère ; on sait seulement qu’il aimait la justice et savait se faire obéir. Ses courtisans disaient de lui « qu’il tenait plus du philosophe que du roi. »
Premier roi de France de la branche collatérale des Valois, il naquit en 1293, et était âgé de trente-quatre ans lorsqu’il monta sur le trône. Son prédécesseur, Charles IV dit le Bel, avait laissé en mourant (le 1er février 1328) sa femme grosse de sept mois. Édouard III, le premier roi d’Angleterre dont la haine avait été fatale à la France, n’avait alors que quinze ans. Il commença par disputer la régence et ensuite la couronne à Philippe de Valois.
Philippe VI de Valois (1328–1350)
Philippe VI de Valois (1328–1350)
Les jurisconsultes anglais et français débattirent longuement les droits des deux princes. Édouard était fils d’Isabelle, sœur du dernier roi ; et Philippe n’était que le cousin germain de ce monarque, étant fils de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. L’un fondait ses droits sur la proximité du degré, l’autre sur la loi salique. Philippe réfutait les prétentions d’Édouard, par cette seule raison que la mère ne pouvait transmettre à ses enfants un droit qu’elle n’avait pas elle-même. Il alléguait l’usage constant dès le commencement de la monarchie, et la loi faite dans les états du royaume (1316) après la mort de Louis le Hutin, loi qui prononça l’exclusion de la fille de ce prince, et décerna la couronne à Philippe le Long.
Froissart dit (Chroniques, t. I, ch. 22) qu’au lit de mort, Charles le Bel déclara que si la reine accouchait d’une fille, ce serait aux barons à adjuger la couronne à celui qui aurait le droit par droit. Les barons s’assemblèrent : le droit de Philippe de Valois fut solennellement reconnu ; et, à défaut du droit, il eût suffi de l’aversion invincible que les Français avaient pour la domination anglaise. La régence fut donc unanimement déférée à Philippe, et, six semaines après, la reine étant accouchée d’une fille, ce prince se fit sacrer à Reims le 29 mai 1328.
Il reçut le surnom de Bien Fortuné, parce qu’il était parvenu de fort loin à la couronne, ayant devant lui les trois fils de Philippe le Bel. Les Flamands, qu’il avait maltraités dans les précédentes guerres, ne l’appelaient que le roi Trouvé, c’est-à-dire un roi de rencontre. Ils ne tardèrent pas à être châtiés de leur insolence. Philippe venait à peine de l’emporter sur Édouard, que celui-ci succomba encore dans une semblable dispute élevée pour la succession de Navarre. Il fondait ses prétentions sur ce que Isabelle sa mère était fille de Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre ; mais Philippe de Valois, qui eût pu retenir pour lui-même le royaume de Navarre, saisissant l’exemple de Louis le Hutin et de Philippe le Long, le rendit à Jeanne, fille de Louis le Hutin, qui avait épousé Louis, comte d’Évreux, frère de Philippe le Bel.
Le règne de Philippe de Valois fut, comme celui des douze autres rois de la même branche qui occupèrent le trône pendant deux cent soixante ans, mêlé de quelques succès et de grands revers, lesquels conduisirent la monarchie sur le penchant de sa ruine lorsqu’après la mort de Henri III (1589) elle reprit sa force et son éclat sous la dynastie des Bourbons. Les premières années du règne de Philippe de Valois ne furent pas sans gloire. Les Flamands, toujours prêts à la révolte, ne voulaient obéir ni à leur comte ni au roi son suzerain. Louis de Cressy, comte de Flandre, qu’ils avaient longtemps tenu en prison, avait vu se déclarer contre lui les principales villes. Philippe, son parent, son seigneur et son ami, vint à son secours avec une armée de 30 000 hommes.
Celle des Flamands révoltés, forte de 16 000 artisans et paysans, avait pour chef un petit marchand de poisson appelé Collin Zannec ou Zannequin, qui ne manquait ni de cœur ni d’esprit. Cet homme, que quelques historiens appellent le général Chasse-marée, avait fait placer à l’entrée de son camp la figure d’un coq, avec ces deux vers : Quand ce coq chanté aura, Le roi Cassel conquêtera.
Le camp, retranché sur le penchant de la montagne de Cassel, tenait l’armée française en échec : Zannequin se rendit trois jours de suite, comme marchand de poisson, dans le camp des Français, où il vendait à bon marché, et observait sans difficulté ce qu’il lui importait de connaître. Ayant remarqué qu’on jouait, qu’on dansait, qu’on était longtemps à table, qu’on dormait après le dîner, et que le camp était mal gardé, il projeta de surprendre le roi dans sa tente ; et afin de l’entretenir dans une dangereuse sécurité, il lui présenta la bataille pour le 24 du mois d’août.
C’était alors l’usage, quand le jour de la bataille était dénoncé, qu’il y eût trêve jusque-là ; et celui qui violait cette trêve passait pour traître et pour infâme. Mais s’inquiétant peu d’acquérir ce fâcheux renom, pourvu qu’il défît l’armée de Philippe, dès la veille du jour marqué pour le combat, Zannequin fit avancer ses troupes en silence : tout dormait dans le camp lorsqu’elles y pénétrèrent sur les deux heure après midi. Les Flamands arrivèrent sans être reconnus jusqu’à la tente de Philippe. Le confesseur du roi (c’était un dominicain) ne dormait pas encore, et s’il eût été livré au sommeil, tout était perdu.
Promptement éveillé par ce religieux, Philippe fait sonner le boute-selle ; les troupes s’arment, et tombent sur les Flamands avec une furie si impétueuse, que tout le camp fut bientôt jonché de morts. Dans une lettre à l’abbé de Saint-Denis, ce prince dit qu’il périt 18 800 Flamands, tués dans le camp ou dans la fuite. Le continuateur de Nangis ne porte le nombre des morts qu’à 11 ou 12 000, et dit que les Français ne perdirent que 17 hommes dans la mêlée. Zannequin aima mieux se faire assommer que de survivre à sa défaite. Telle fut la bataille dite de Mont-Cassel, qui livra la Flandre à la merci du vainqueur. Les ducs de Bourgogne et de Bretagne, Bouchard de Montmorency et plusieurs autres seigneurs y furent blessés. Philippe fit des prodiges de valeur, et le connétable Gaucher de Châtillon, âgé de quatre-vingts ans, se couvrit de gloire.
Cassel fut rasé et réduit en cendres ; les principales villes de Flandre, Bruges, Ypres, Courtrai, furent démantelées et perdirent leurs privilèges. Deux ou trois cents de leurs habitants furent pendus ou noyés. Avant son départ pour rentrer en France, le roi rassembla les seigneurs de son armée, et parla au comte de Flandre en ces termes : « Je suis venu ici sur la prière que vous m’en avez faite. Peut-être avez-vous donné occasion à tant de révoltes par votre conduite, en ne rendant pas assez bonne justice ou en ne punissant pas assez sévèrement les coupables. Il m’a fallu faire de grandes dépenses pour cette expédition : j’aurais droit de vous en demander le dédommagement ; mais je vous tiens quitte de tout, et je vous remets toutes vos places. Faites en sorte que je ne sois plus obligé de revenir en Flandre pour un pareil sujet car alors j’aurais plus d’égard à mes intérêts qu’aux vôtres. »
Édouard, mécontent de l’exclusion qui lui avait été donnée pour la couronne de France et pour celle de Navarre, s’était dispensé d’assister au sacre de Philippe, quoiqu’il y fût obligé en qualité de pair de France. Il différait aussi de faire son hommage comme duc de Guyenne et comte de Ponthieu. Philippe le fit sommer de remplir ce devoir par Pierre Roger, abbé de Fécamp, qui fut depuis pape sous le nom de Clément VI. L’abbé étant de retour sans avoir pu obtenir audience, le roi fit saisir les revenus du duché de Guyenne et du comté de Ponthieu. Il envoya une nouvelle sommation à Édouard : ce prince se rendit enfin à Amiens avec une cour nombreuse, et, devant une cour plus brillante encore, en présence des rois de Bohême, de Navarre et de Majorque, et d’un nombre infini de princes, de prélats et de barons, il fit hommage au roi, mais de bouche seulement et en ternes généraux, sans se mettre à genoux, tête nue, et sans avoir ses mains dans celle du roi, son seigneur.
Cet hommage imparfait (rendu le 6 juin 1329) ne fut accepté que par provision, et sur la parole que donna Édouard de déclarer, par un acte exprès, que c’était un hommage-lige, s’il résultait de la compulsation des archives d’Angleterre, qu’il y fût tenu. Les deux rois se séparèrent, intérieurement peu satisfaits l’un de l’autre. Il fut bientôt résolu, dit Froissart, qu’on presserait Édouard de se déclarer. Le duc de Bourbon, les comtes de Harcourt et de Tancarville, d’autres chevaliers et plusieurs jurisconsultes, furent envoyés en Angleterre pour examiner avec le parlement, qui se tenait à Londres, les actes des hommages précédemment rendus aux rois de France par les rois d’Angleterre.
Hommage du roi d’Angleterre Edouard III au roi de France Philippe VI de Valois en 1329
Hommage du roi d’Angleterre Edouard III
au roi de France Philippe VI de Valois en 1329
En même temps, le comte d’Alençon s’avançait avec une armée vers la Guyenne pour châtier les Anglais, qui venaient de commettre quelques désordres sur les terres de France. La ville de Saintes fut attaquée, emportée, et le comte d’Alençon fit raser les murailles de la ville et du château. A cette nouvelle Edouard signa l’acte de son hommage-lige tel qu’il est rapporté par Froissart (t. 1, ch. 25) ; et on le conserve dans le trésor des chartes. Édouard y prend les titres de roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande et duc d’Aquitaine ; il déclare que l’hommage fait à Amiens à son très cher seigneur et Philippe, roi de France…, doit être entendu lige, et qu’il doit foi et loyauté porter comme duc d’Aquitaine et de France, et comte de Ponthieu de Montreuil. « Nous promettons, ajoute-t-il, pour nous et nos successeurs ducs d’Aquitaine, que ledit hommage se fera en cette manière : le roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine tiendra ses mains ès mains du roi de France ; et celui qui adressera ces paroles au roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine, et qui parlera pour le roi, dira ainsi : Vous devenez homme-lige au roi mon seigneur qu’ici est, comme duc de Guienne et per de France, et lui promettez foi et loyauté porter. Dites, voire. Et le roi d’Angleterre et duc de Guienne, et aussi ses successeurs, diront voire. »
Le fier Edouard, en scellant de son sceau cet hommage pur et simple, ne songeait guère alors à se dire roi de France, comme il le fit quelques années après. Ce fut à la persuasion d’un prince du sang que le monarque anglais renouvela ses prétentions à la cour de France, et commença une guerre qui dura plus de cent ans. Après la mort de Robert II, un grand procès s’était élevé (1318) pour la possession du comté d’Artois, entre Mathilde, fille de Robert, et Robert III son neveu.
On remarquera comme une singularité que l’Artois fut donné à Mathilde, tandis qu’on faisait valoir la loi salique contre Jeanne, fille de Louis le Hutin, en faveur de Philippe le Long ; et c’était en effet une espèce de contradiction. « La loi salique, dit le président Hénault, n’était-elle donc pas la même pour l’Artois que pour la France ? » Il fut décidé à la suite d’une enquête, que la représentation n’avait point lieu dans le comté d’Artois. Le neveu se pourvut inutilement sous Philippe V et sous Charles le Bel. Il fit sous Philippe de Valois une troisième tentative ; il en espérait le succès en produisant, pour la première fois, un testament par lequel Robert, comte d’Artois, l’appelait à sa succession. Cette pièce était décisive si elle eût été véritable ; mais elle fut reconnue fausse et fabriquée, suivant le continuateur Nangis, par une femme nommée Divion, qui fut brûlée vive à petit feu comme sorcière.
Telle était l’ignorance de ces temps, où quelques clercs seulement savaient écrire, que, pour faire de faux titres, on croyait la participation du démon nécessaire. Robert III perdit son procès, et en même temps son honneur. Beau-frère de Philippe de Valois, il était de tous les seigneurs du royaume celui qui avait le plus contribué à lui mettre la couronne sur la tête ; mais il se trompa en croyant que le roi consentirait à s’acquitter par une injustice. Robert, dans son ressentiment, sortit de France, confondant dans sa haine son prince et sa patrie.
Philippe l’envoya citer devant la cour des pairs. Robert n’eut garde de comparaître. Il fut déclaré atteint et convaincu, et ses biens furent confisqués. Réfugié dans les États du duc de Brabant, il y fut réclamé. Déguisé en marchand, Robert se sauva en Angleterre, où Édouard ne négligea rien pour le consoler de sa disgrâce. Il lui assigna le comté de Richmont, et l’admit dans son conseil. Philippe de Valois fit renfermer dans le château de Chinon sa propre sœur, femme de Robert, qui intriguait pour son mari ; et les enfants du comte furent conduits au château de Nemours.
Dans le même temps, sans prévoir ou sans craindre ce que pouvaient la haine et les artifices de Robert, Philippe s’engageait avec ardeur dans les projets d’une croisade. Il avait offert au roi d’Aragon (1331) de se joindre à lui pour exterminer les Maures en Espagne. Il négociait avec les rois de Castille, d’Aragon et de Portugal pour qu’à l’expédition contre les Maures succédât la guerre contre les Sarrasins d’Orient. Il avait envoyé Pierre de la Palu, patriarche de Jérusalem, dans la Palestine, moins pour traiter avec le Soudan de la liberté des pèlerinages des chrétiens que pour examiner s’il serait possible d’en chasser les infidèles.
A son retour, le patriarche ayant fait un rapport qui déclarait le succès facile, le roi écrivit au pape pour le prier de publier et de faire prêcher la croisade. Le pape l’en nomma généralissime. Philippe se croisa avec les rois de Bohême, de Navarre et d’Aragon ; il fit équiper une flotte à Marseille, nomma lieutenant général du royaume Jean, son fils aîné, et le terme du départ général des croisés fut fixé au 1er août 1336. Mais l’ambition d’Édouard vint refroidir le zèle de Philippe : ce monarque proposa au pape de remettre la croisade à un autre temps, et le pape y consentit. Édouard et Philippe s’étaient réciproquement donné des sujets de mécontentement.
Si le roi d’Angleterre avait accueilli Robert d’Artois, le roi de France avait donné asile à David Bruce, et soutenait le parti de ce dernier en Écosse. Il reçut assez froidement l’archevêque de Canterbury, qui était venu proposer un nouveau traité de paix ; et les deux rois refusant d’abandonner, l’un Robert, l’autre le fils du dernier roi d’Écosse, il fallut se préparer à la guerre. Édouard s’allia secrètement avec l’électeur de Cologne, les ducs de Gueldre et de Brabant, le comte de Hainaut, le marquis de Juliers ; et quand la ligue fut déclarée, chacun de ces princes envoya selon l’usage de ce temps, défier Philippe de Valois : soit qu’Édouard eut fait des tentatives inutiles pour engager le comte de Flandre dans cette ligue, soit qu’il eut jugé que la politique de ce prince l’empêcherait de se déclarer, il fit partir l’évêque de Lincoln pour traiter avec Jacques Artevelle, chef populaire qui s’était rendu redoutable à la noblesse de Flandre et à son souverain.
Mais le souvenir de la bataille de Cassel n’était pas encore effacé, et Artevelle n’osa promettre qu’une secrète intervention. Philippe voyant l’orage se former, fit entrer dans son parti le comte palatin du Rhin et le duc de Bavière, Albert et Othon, ducs d’Autriche, le comte de Deux-Ponts, etc. En même temps il s’assura du roi de Navarre, du duc de Bretagne, du comte de Bar et de ses autres vassaux ; et il compta sur la diversion que pourraient faire en Écosse les partisans de David Bruce. Cependant les négociations entre les deux rois continuaient toujours. Les ambassadeurs de France et d’Angleterre ne cessaient de passer et de repasser la Manche. Les nonces du pape employaient toute leur adresse pour prévenir une rupture qui de jour en jour paraissait plus imminente.
Philippe fit publier (7 mars 1337) un édit qui déclarait Robert d’Artois ennemi de l’État, criminel de lèse-majesté ; défendait, sous peine de confiscation, à tous ses vassaux demeurant dans le royaume ou hors du royaume, de lui donner asile, conseil ou secours ; et leur enjoignait de l’arrêter prisonnier et de le mettre à sa disposition. Ces mots : vassaux demeurant hors du royaume, menaçaient ouvertement le roi d’Angleterre de la saisie de la Guyenne et du Ponthieu s’il continuait à protéger Robert d’Artois. Édouard se rendit dans les Pays-Bas pour réchauffer l’ardeur des princes ligués, et traita avec l’empereur Louis de Bavière, qui était sous le poids des foudres de l’Église, et avec lequel Philippe n’avait osé faire alliance sans le consentement du Saint-Siège. Des commissions furent adressées au sénéchal de Périgord et au bailli d’Amiens pour la saisie de la Guyenne et du Ponthieu.
C’est vers ce temps que les Normands offrirent au roi de réunir une armée expéditionnaire et de la conduire à la conquête de l’Angleterre, dont la couronne serait conférée au duc de Normandie, fils de Philippe de Valois. Le roi accepta cette offre ; mais Édouard avait mis les côtes d’Angleterre à l’abri de toute invasion. Enfin la guerre fut déclarée par Édouard, et l’évêque de Lincoln fut chargé d’aller défier le roi de France. La campagne s’ouvrit par le siège de Cambrai, que les alliés furent contraints de lever.
Philippe s’avança dans la Picardie. Les deux armées se trouvèrent en présence : néanmoins il n’y eut point de bataille. Froissart raconte que c’était un vendredi, jour auquel il ne fallait pas, sans y être réduit, verser le sang humain ; et que Philippe ayant remis l’attaque au lendemain, Édouard, dont les forces étaient trop inférieures à celles des Français, décampa pendant la nuit et se retira dans les Pays-Bas. Les historiens anglais prétendent qu’Édouard avait envoyé un héraut offrir la bataille, et que les deux armées étaient près d’en venir aux mains, lorsqu’une lettre du roi de Naples annonça à Philippe que d’habiles astrologues prédisaient une victoire complète à Édouard ; que d’ailleurs Philippe céda à l’observation qui lui fut faite que s’il gagnait la bataille, le roi d’Angleterre pourrait se replier sur les Pays-Bas ; et que s’il la perdait, la France serait à la merci de ses ennemis.
Les mêmes historiens ajoutent qu’après avoir été en présence tout le jour sans combattre, les deux armées se retirèrent chacune de leur côté. La guerre commença en Guyenne sous de plus heureux auspices : Bourg, Blaye et plusieurs autres forteresses furent enlevées aux Anglais. Dans les combats sur mer l’avantage resta aussi aux Français, qui prirent plusieurs gros vaisseaux et tuèrent plus de 1 000 Anglais. Portsmouth fut surpris et pillé, l’île de Guernesey ravagée. Édouard sentit alors la nécessité d’entraîner les Flamands dans son parti. Il négocia avec Artevelle, avec les consuls et les maires des principales villes de Flandre. Il offrit de garantir la réunion au comté de Lille, de Douai, de Béthune et de toutes les autres places qui en avaient été démembrées.
Mais les Flamands se trouvaient arrêtés par les serments qu’ils avaient faits dans les derniers traités. « Sire, dit Artevelle, il est un moyen aisé d’accommoder les choses. Vous avez fait valoir votre droit sur la couronne de France après la mort de Charles le Bel ; ce droit est assez bien fondé pour vous autoriser à prendre le titre de roi de France : prenez ce titre, et écartelez dans vos armes les lis avec les léopards ; nous vous reconnaîtrons aussitôt. Nous vous supplierons, en qualité de notre roi, de nous délier de nos serments, et ensuite nous serons entièrement à vous aux conditions que vous nous proposerez. »
Édouard hésita : il avait lui-même renoncé authentiquement à ses prétentions sur la couronne de France, par l’hommage qu’il avait fait à Philippe comme à son légitime souverain. La guerre ne lui donnait encore aucun nouveau droit de victoire et de conquête. Robert d’Artois, l’âme de son conseil secret, le décida de se rendre au vœu des Flamands. Le traité fut conclu entre Édouard et Artevelle. Le roi d’Angleterre prit le titre et les armes du roi de France. Les Flamands lui firent hommage, et lui prêtèrent serment comme à leur souverain (1339). Philippe fit d’inutiles efforts pour les regagner, en leur offrant de nouveaux privilèges.
Le pape s’offrit en vain pour médiateur entre la France et l’Angleterre. L’ambitieux Édouard avait résolu de pousser la guerre à toute outrance. Les Français obtinrent d’abord quelques succès. Les comtes de Salisbury et de Suffolk, qui commandaient l’armée anglaise, donnèrent dans une embuscade, et furent faits prisonniers par les habitants de Lille. La ville d’Haspre fut brûlée ; le duc de Normandie ravagea tout le Hainaut ; Thuin-l’Evêque se rendit. Artevelle, suivi de 60 000 hommes, n’osa rien entreprendre.
Cependant Édouard allait arriver en Flandre, et il devait débarquer à l’Écluse. Une flotte française composée de 120 gros vaisseaux, portant 40 000 Normands, Picards et Génois, attendit les Anglais vers l’embouchure de l’Escaut. La flotte d’Édouard s’avança en ordre de bataille, gagna le vent sur les vaisseaux français, mit le sol derrière eux, et commença le combat avec cet avantage. L’air fut en un instant obscurci par une nuée de flèches ; ensuite on se mêla et l’on vint à l’abordage. On se battait avec un égal acharnement, lorsque tous les vaisseaux flamands sortirent de leurs ports et vinrent se joindre aux Anglais. Alors la lutte devint trop inégale ; plusieurs bâtiments français furent enlevés, et la flotte anglaise entra triomphante dans l’Escaut.
Édouard était blessé à la cuisse ; il avait perdu 4 000 hommes ; mais Philippe en perdit 10 000 qui furent tués, et à peu près un pareil nombre qui fut fait prisonnier. On attribua cette défaite à la mésintelligence des deux amiraux qui commandaient la flotte, et dont l’un fut pris, l’autre tué, et ensuite pendu par les Anglais au mât de son vaisseau. A la nouvelle de ce désastre, Philippe se retira sous Arras avec son armée. Robert d’Artois crut la circonstance favorable ; et voulant profiter pour son propre compte de la guerre qu’il avait allumée, y vint avec Artevelle assiéger Saint-Omer ; mais l’un et l’autre furent battus et repoussés par le duc de Bourgogne.
Le siège de Tournai ayant été résolu par Édouard et les Flamands, le comte d’Eu, connétable, Robert Bertrand et Matthieu de Trie, maréchaux de France, et un grand nombre de seigneurs français se jetèrent dans cette place, qui fut abondamment pourvue de vivres et de munitions. Le roi d’Angleterre l’investit à la tête de 100 000 hommes. Philippe se montra avec son armée entre Lille et Douai ; les rois de Bohême, de Navarre et d’Écosse, les ducs de Lorraine, de Bretagne et de Bourbon ; les comtes de Flandre, de Savoie et de Genève, étaient dans le camp français. Ce camp se trouva bientôt à deux lieues de celui d’Édouard.
Le siège de Tournai était vainement pressé depuis deux mois et demi, lorsque le roi d’Angleterre envoya un cartel au roi de France : « J’ai passé la mer, disait Édouard, pour venir me mettre en possession du royaume de France qui m’appartient. Vidons notre querelle par le duel ou par le combat de cent chevaliers choisis dans chacune des deux armées, ou par une bataille générale. » Philippe répondit que le roi d’Angleterre s’étant reconnu vassal du roi de France, il ne lui appartenait pas de défier son seigneur ; qu’il espérait, malgré toutes ses intrigues et la révolte des Flamands qu’il avait soulevés contre leur souverain, le chasser des frontières de France ; qu’au reste il fallait que le risque fût égal de part et d’autre ; que dans le duel proposé Édouard ne hasardait rien ; que s’il voulait mettre en jeu le royaume d’Angleterre contre le royaume de France, quoique le marché fût encore trop inégal, il était prêt à le combattre en champ clos quand il lui plairait.
Édouard n’insista pas davantage. Une bataille semblait prochaine lorsque, par la médiation de Jeanne de Valois, sœur de Philippe et belle-mère d’Édouard, on signa, le 20 septembre 1340, une trêve qui devait durer jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste de l’année suivante, et dans laquelle furent compris les rois d’Écosse, d’Aragon et de Castille ; les Flamands, les Génois, les Provençaux. Édouard repassa la mer, et Philippe congédia son armée et reprit le chemin de Paris. Les deux rois étaient convenus d’accepter, pour la conclusion de la paix, la médiation du Saint-Siège. Édouard entreprit alors de soutenir par écrit son prétendu droit à la couronne de France ; mais il paraît, par un mémoire qu’il fit remettre au pape à Avignon, que si Philippe avait voulu lui laisser posséder la Guyenne en toute souveraineté, il s’en serait contenté.
Philippe voulait qu’avant toute négociation de la paix, Édouard renonçât au titre et aux armes de France qu’il avait pris depuis un an, démarche que son rival ne croyait pouvoir faire sans tomber dans le ridicule. Le pape, et ses nonces en France et en Angleterre, ne purent obtenir que des prolongations de trêve. La mort de Jean III, duc de Bretagne (1341), ralluma la guerre. Jean, comte de Montfort, frère du duc, disputa la couronne ducale à Charles de Blois, reconnu par les états, et qui avait épousé Jeanne de Penthièvre. Montfort fut appuyé par Édouard, Charles de Blois par Philippe, et cette guerre dura vingt-deux ans.
On vit alors le roi de France donner l’investiture du duché de Bretagne à un prince ; et le roi d’Angleterre, agissant comme roi de France, recevoir l’hommage, pour le même duché, d’un autre prince qui s’avouait son vassal. Cependant Montfort, cité à la cour des pairs, se rendit à Paris ; il nia d’avoir fait hommage à Édouard, défendit ses droits contradictoirement avec Charles de Blois, et prévoyant que la cour des pairs se déclarerait pour son rival, il s’évada secrètement, et ne vit plus d’espoir que dans les armes : mais les armes ne lui furent pas d’abord favorables.
Assiégé et pris dans le château de Nantes, il fut conduit prisonnier dans la tour du Louvre (1341). Jeanne de Flandre, sa femme, prit alors le casque, et, vaillante héroïne, défendit longtemps avec gloire la cause de son mari. Édouard, toujours perfidement conseillé par Robert d’Artois, vit que la Bretagne lui ouvrait l’Anjou, le Maine et la Normandie, et pourrait faciliter l’exécution de ses grands desseins sur la France. Il envoya des secours puissants à la comtesse de Montfort. Robert d’Artois en prit le commandement ; et la guerre qui s’était faite en Bretagne, entre Charles de Blois et Montfort, se fit entre les deux couronnes de France et d’Angleterre.
La fortune parut favoriser Philippe de Valois : de deux princes du sang déclarés contre lui, et qui avaient allumé la guerre, l’un, le comte de Montfort, était prisonnier dans la tour du Louvre ; l’autre, Robert d’Artois, légèrement blessé au siège de Vannes, que faisait Olivier de Clisson (1343), fut transporté à Londres et mourut traître à son pays sur une terre étrangère, laissant à la postérité l’affreuse renommée d’avoir été le principal auteur de toutes les calamités dont la France fut accablée pendant plus d’un siècle.
Édouard arriva en Bretagne, échoua dans les sièges de Rennes, de Nantes, de Vannes, et fut lui-même assiégé devant cette dernière place par plus de 40 000 Français et Bretons commandés par le duc de Normandie. Clément VI le tira de ce mauvais pas en engageant les deux rois à conclure une trêve de trois ans. Le comte de Montfort sortit de la tour du Louvre et mourut bientôt après. Olivier de Clisson, qui était prisonnier en Angleterre, fut relâché par Édouard.
Il se rendit à Paris pour assister au tournoi donné pour le mariage du second fils de Philippe avec la fille posthume de Charles le Bel. Clisson, accusé d’avoir acheté sa liberté aux dépens de sa fidélité, eut la tête tranchée (1345). Les seigneurs de Malétroit, père et fils, et quelques autres gentilshommes bretons et normands, subirent la même peine, et la trêve fut ainsi rompue. Artevelle avait été massacré à Gand dans une émeute populaire en voulant faire donner à Édouard le comté dé Flandre. La guerre recommença. Édouard débarqua à Bayonne, prit Bergerac, Aiguillon, la Réole, Tonneins, etc.
Depuis un an, les Anglais parcouraient la Guyenne sans qu’une armée française vint arrêter leurs succès. Le trésor de Philippe était vide. Ce prince mit alors un impôt sur le sel et Édouard l’appela par dérision l’auteur de la loi salique. Orléans devint bientôt le théâtre d’une sédition. Il y eut en Normandie des commencements de révolte qui retardèrent la marche de l’armée française : elle n’arriva à Toulouse que vers la fin de décembre (1345). Le duc de Normandie assiégea et prit Angoulême. Plusieurs autres places se rendirent aux Français. Effrayé à la nouvelle de ces conquêtes, Édouard vint débarquer à la Hague, en Normandie ; s’empara de Honfleur, de Valognes, de Carentan, de Saint-Lô, de Cherbourg, et se montra sous les murs de Caen : cette ville, presque sans fortifications, ne put être défendue par le comte d’Eu, connétable, par un grand nombre de seigneurs normands et par ses habitants. Le connétable et le comte de Tancarville y furent faits prisonniers et envoyés en Angleterre.
Le pillage dura trois jours. Édouard marcha sur Rouen ; mais Philippe était arrivé avec une armée ; il envoya offrir la bataille : Édouard répondit qu’il fallait la différer jusqu’à ce qu’il fût dans les campagnes de Paris, et il continua sa marche en remontant la Seine. Il brûla les faubourgs de Pont-de-l’Arche, ceux de Vernon et de Meulan ; s’avança jusqu’à Poissy et poussa des détachements qui brûlèrent le château de Saint-Germain en Laye, Nanterre et Rueil. Du haut des tours de Notre-Dame on voyait l’incendie s’étendre jusqu’au pont de Neuilly. Cependant l’armée de Philippe, marchant sur l’autre rive de la Seine, côtoyait l’armée d’Édouard. Le roi de Bohême, le duc de Lorraine, le comte de Flandre, rassemblaient une autre armée à Saint-Denis.
Déjà la retraite d’Édouard était devenue difficile. Ne pouvant traverser la Seine à Poissy, dont le pont était rompu, et en présence de l’armée de Philippe, il feignit de vouloir passer au-dessus. Philippe donna dans ce piège, et, tandis qu’il allait camper au pont Antony, Édouard revint sur ses pas : le pont de Poissy fut promptement rétabli et l’armée anglaise se trouva sur l’autre rive. L’avant-garde fut ensuite attaquée par les milices de Picardie, qui perdirent 1 200 hommes et tout leur bagage. Heureux peut-être autant qu’habile, Édouard, à qui tout réussissait, comprit néanmoins le péril de sa position et ne songea plus qu’à gagner la Flandre, fier d’avoir traversé la France en la ravageant et d’avoir porté l’épouvante jusque dans la capitale.
Philippe le poursuivit dans sa retraite. L’armée anglaise passa sous les murs de Beauvais, en brûla les faubourgs et arriva sur les bords de la Somme. Mais alors l’embarras des Anglais fut extrême : tous les ponts étaient fortifiés et gardés. Celui de Péquigny n’avait pu être forcé ; on n’osait attaquer celui de Saint-Rémy, défendu par 12 000 hommes. Philippe arrivait à Amiens avec une nombreuse armée ; il n’y avait pas un moment à perdre : il fallait passer la Somme ou mettre tout au hasard d’une bataille qui offrait peu de chances de succès.
Un des 15 000 prisonniers qu’Édouard traînait en triomphe après lui, séduit par l’appât des récompenses offertes, indiqua le gué de Blanquecaque, au-dessous d’Abbeville, et l’armée anglaise se trouvait déjà sur l’autre rive quand l’armée française se présenta pour la charger : quelques escadrons de l’arrière-garde furent seuls atteints et taillés en pièces. La marée qui commençait à monter rendant le gué impraticable, Philippe fut obligé de gagner le pont d’Abbeville. Édouard eut le temps de mettre entre les deux armées la forêt de Crécy.
Malgré l’infériorité de ses forces et la difficulté de se procurer des vivres autrement que par le pillage, instruit que 30 000 Flamands étaient en marche pour le joindre, il retrancha son armée sur le penchant d’une colline, au-dessus du village de Crécy. Philippe approchait avec 100 000 hommes ; mais il y avait dans cette armée plus de rois et de princes que de chefs et de capitaines, et plus d’individus que de soldats. Édouard rangea ses troupes, consistant encore en 4 000 hommes d’armes et 30 000 archers, sur trois lignes : la première sous le commandement du prince de Galles, son fils ; la seconde, sous les ordres des comtes de Northampton et d’Arundel.
Édouard, ayant sous lui le comte de Warwick, d’Harcourt et Geoffroi, transfuge français, se mit lui-même à la tête de la troisième. L’armée française fut bientôt en présence. Quatre chevaliers chargés d’aller reconnaître la position des ennemis, rapportèrent qu’ils étaient dans un très bel ordre de bataille, et leur avis était que l’armée française étant fatiguée d’une longue marche et s’avançant en désordre, il fallait camper, différer l’attaque jusqu’au lendemain et former un ordre de bataille plus régulier. Philippe adoptant ce conseil, ordonna aux troupes qui étaient déjà fort avancées de s’arrêter : mais cet ordre ne fut pas suivi.
Les corps qui marchaient à la tête crurent qu’on voulait leur ravir l’honneur du premier choc. Les troupes qui étaient derrière refusèrent de faire halte en voyant marcher devant elles, et le roi fut entraîné dans cet enthousiasme et dans cette confusion. L’avant-garde, composée de 15 000 arbalétriers, la plupart Génois, était commandée par Charles Grimaldi et Antoine Doria. Le corps de bataille où se trouvait la grosse infanterie était conduit par le comte d’Alençon, frère du roi. Philippe commandait l’arrière-garde, ayant auprès de lui Jean, roi de Bohême, avec son fils Charles, de roi des Romains, et un très grand nombre de princes et de seigneurs.
Un gros orage avait relâché les cordes des arbalètes : les Génois commencèrent l’attaque (26 août 1346) ; mais ne pouvant se servir de leurs armes, ils plièrent d’abord en se renversant sur la seconde ligne. Le comte d’Alençon, soupçonnant ces Italiens de trahison, cria : « Tuez cette canaille qui ne fait que nous embarrasser. » Cet ordre ne fut que trop bien exécuté et la confusion devint extrême.
Les Anglais en profitèrent : le prince de Galles s’avança avec ses gendarmes et fut pris en flanc lui-même par le comte d’Alençon et le comte de Flandre. Le comte de Warwick envoya demander du renfort ; Édouard répondit : « Je veux que mon fils et ceux à qui je l’ai confié aient tout l’honneur de la victoire. J’ai affaire de mes troupes pour d’autres usages ; qu’il vainque avec les siennes. » Bientôt le comte d’Alençon fut tué et le corps de bataille enfoncé et mis en déroute. Philippe se porta alors en avant avec l’arrière-garde et eut un cheval tué sous lui ; mais tout fuyait.
Resté presque seul sur le champ de bataille, le roi refusait de se retirer, lorsque Jean de Hainaut saisissant la bride de son cheval l’emmena malgré lui. Déjà depuis deux heures le soleil était sous l’horizon : on s’était battu dans les ténèbres et les Anglais n’étaient pas sûrs de leur victoire. Édouard fit allumer des feux, et, voyant la campagne abandonnée par les Français, il descendit de la colline avec sa troisième ligne qui n’avait point combattu. C’est alors qu’il embrassa le prince de Galles et lui dit : « Beau fils, vous avez gagné vos premiers éperons et êtes digne de terre tenir. »
Philippe, suivi de quelques-uns des siens, se présenta devant le château de Broie, qu’il trouva fermé. Il fit appeler le châtelain et lui cria : « Ouvrez, ouvrez, châtelain, c’est la fortune de la France ». Après avoir pris à la hâte un léger repas, il se rendit à Amiens. Édouard dut la victoire moins à la bravoure de son armée qu’à la témérité et à cette imprudente confiance des Français qui avait déjà manqué leur être si funeste aux batailles de Mons-en-Puelle et de Cassel. Les historiens varient sur le nombre de ceux qui périrent dans cette fatale journée de Crécy : les uns la portent à 20 000 ; les autres l’élèvent à 30 000.
Le roi de Bohême, le comte de Blois, neveu de Philipe, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le duc de Bourbon, Grimaldi et Doria, qui commandaient les Génois, et plus de 1 200 chevaliers, restèrent sur le champ de bataille avec quatre-vingts bannières. Le vieux roi de Bohême, qui était aveugle, voulut qu’on le menât sur les lieux où combattait son fils, roi des Romains : « Je veux faire, dit-il, un coup d’épée, et il ne sera pas dit que je serai venu ici pour rien ». Pour ne pas le prendre dans la mêlée, quelques chevaliers attachaient la bride de son cheval à la selle de leurs coursiers, et le lendemain ils furent trouvés morts avec leurs chevaux encore attachés ensemble.
Jean Villani rapporte que Philippe fut blessé ; mais Froissart et le continuateur de Nangis n’en parlent point : « L’Anglais, dit un de nos historiens, se saoula de sang et ne fit quartier à personne. » Il y eut peu de prisonniers, parce que la nuit empêcha la poursuite des fuyards. On croit que l’usage du canon dans les batailles fut introduit par Edouard à celle de Crécy. Il ne paraît pas que les Français en missent dans cette journée, qui remplit la France d’épouvante et de deuil.
Édouard sut profiter de sa victoire. Il décampa de Crécy le 28 août, et, dès le mois de septembre, Calais fut investi. Mais cette place ne pouvait être prise que par la famine. Jean de Vienne, qui commandait, en fit sortir dix-sept cents bouches inutiles. Pendant la durée de ce siège mémorable, les troupes d’Edouard obtinrent quelques succès en Guyenne ; la guerre se fit avec acharnement en Bretagne : la fortune trahit Charles de Blois, qui fut fait prisonnier avec le maréchal de Beaumanoir et transporté en Angleterre. La femme d’Edouard imitant la comtesse de Montfort et la duchesse de Bretagne qui combattaient l’une pour son fils en bas âge, l’autre pour son mari prisonnier, prit le casque, marcha contre le roi d’Ecosse qui était entré en Angleterre par le Northumberland, fit ce monarque prisonnier, et se rendit au camp devant Calais pour y recevoir les honneurs dus à sa vaillance.
Philippe s’était en vain flatté que les rigueurs de l’hiver obligeraient Édouard à lever le siège. Le printemps arriva et la disette commençait à se faire sentir dans Calais. Pour empêcher que cette place ne fût secourue, Edouard fit construire un fort sur une langue de terre à l’entrée du port, et les assiégés furent réduits à manger leurs chevaux. Philippe rassembla une armée de 100 000 hommes, prit l’oriflamme et parut bientôt à la vue de Calais. Mais le camp d’Édouard trop bien fortifié fut jugé inaccessible.
Le roi de France envoya offrir la bataille, et le roi d’Angleterre répondit que Philippe lui retenait injustement la couronne de France ; que depuis près d’un an il l’attendait devant Calais ; que son ennemi pouvait chercher à le forcer dans son camp et qu’il n’avait point d’autre réponse à lui rendre. L’armée française se contenta de rester à la vue du camp pour soutenir le courage des assiégés ; les nonces du pape arrivèrent pour proposer la paix, ou du moins une trêve. Édouard, par déférence pour le Saint-Siège, consentit à une conférence entre des commissaires qui se réunirent trois jours de suite et ne purent s’accorder.
Philippe demandait pour première condition que le siège de Calais fut levé, tandis qu’Édouard voulait qu’avant toute négociation Calais fût remis entre ses mains. Les nonces du pape prirent alors congé des deux rois, et Philippe décampant le lendemain avec son armée, annonça par sa retraite aux assiégés qu’ils ne devaient plus compter sur son secours. Leur consternation fut extrême : les vivres manquaient entièrement. Pressé par la bourgeoisie de capituler, le gouverneur monta sur la muraille, fit signe aux sentinelles avancées qu’il voulait parler, et, s’adressant aux chevaliers bretons : « Messeigneurs, dit-il, vous êtes vaillants chevaliers ; le roi mon maître m’avait confié cette place. Il y a près d’un an que vous m’y assiégez ; j’y ai fait mon devoir aussi bien que ceux qui y sont renfermés avec moi ; nous n’avons plus aucune espérance de secours. Je sais que vous n’ignorez pas l’état où nous a réduits la disette de vivres : nous sommes résolus de nous rendre ; l’unique grâce que nous demandons, c’est qu’on nous assure la vie et la liberté. »
Le seigneur Gautier de Mauni lui répondit que le roi, irrité de la longue résistance des habitants, était résolu de ne les recevoir qu’à discrétion, pour tirer d’eux tel châtiment et telle rançon qu’il jugerait à propos. Il fallut se soumettre. Édouard exigea que « six des plus notables bourgeois, les chefs tout nus et tous déchaussés, la hars au col » vinssent lui présenter les clefs de la ville et se soumettre « à ce qu’il fît d’eux à sa volonté ».
L’histoire a consacré le généreux dévouement d’Eustache de Saint-Pierre, de Jean d’Aire, de Jacques et Pierre de Wissant, frères. Toute la ville pleurait déjà leur mort et Édouard la prononçait, quand la reine, sa femme, tombant à ses genoux, désarma sa colère par ses larmes. Cette grâce fut suivie d’une grande rigueur. Tous ceux des habitants de Calais qui ne voulurent pas prêter serment, dépouillés de leurs biens, furent exilés et sortirent de la ville pour aller chercher ailleurs une meilleure existence. Touché de tant de courage et de tant d’infortune, Philippe accorda aux Calaisiens tous les offices qui viendraient à vaquer, soit à sa nomination, soit à celle de ses enfants, « jusqu’à ce qu’ils fussent suffisamment pourvus ».
Le 3 août 1347, Édouard fit son entrée dans cette place, qu’il peupla d’Anglais et dont il augmenta les fortifications. Elle resta plus de deux cent dix ans sous la domination anglaise et ne fut reprise qu’en 1558 par le duc de Guise, sous le règne de Henri II. Après sa conquête, Édouard souscrivit à une trêve qui fut prorogée jusqu’à l’an 1350. Mais la France n’en fut pas plus heureuse. La famine la désolait, et la peste, qui se répandit dans d’autres parties de l’Europe, fit, surtout à Paris, d’effroyables ravages pendant deux ans.
Ce fléau réveilla la piété, mais fit naître en même temps les Flagellants, qui passèrent, dit Hénault, de la folie au brigandage. Les juifs furent accusés, comme sous le règne précédent, d’avoir empoisonné les eaux. On en fit périr un grand nombre. La trêve ne fut pas trop bien observée en Écosse, en Guyenne, en Bretagne.
Geoffroi de Charni, qui commandait à Saint-Omer, projeta de surprendre Calais : il agissait sans ordre ; mais convaincu que le succès de cette entreprise ne serait pas désavoué, il pratiqua des intelligences avec un Italien nommé Aimeri, de Pavie, à qui Édouard avait confié le commandement de la place. Aimeri se laissa séduire à l’appât de vingt mille écus qui lui furent offerts. Il consentit à livrer Calais et le jour était convenu ; mais le traître Aimeri fut trahi lui-même. Édouard le força d’avouer son crime et lui fit grâce à condition qu’il feindrait de trahir encore ; qu’il attirerait les Français dans la place et les livrerait à son maître. Édouard et le prince de Galles se déguisèrent en soldats et arrivèrent secrètement à Calais avec 300 hommes d’armes et 600 archers, sous le commandement de Mauni.
Le seigneur de Charni se présenta dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier 1349. II envoya 112 des siens, et à peine étaient-ils entrés que les Anglais fondirent sur eux en criant : « Mauni, Mauni, à la rescousse ! » et ils les firent prisonniers. Le roi et sa troupe à cheval sortant à l’instant, se présentèrent devant Charni, qui dit alors à ses chevaliers : « Messeigneurs, si nous fuyons nous sommes perdus, car nous serons coupés avant de pouvoir gagner le pont de Nieullai : il faut faire ferme ; arrive qui pourra ».
Il commençait à faire jour : le choc fut terrible ; presque tous les Français furent tués ou faits prisonniers. Pendant la trêve, dont la peste empêcha peut-être la rupture, Philippe de Valois perdit sa femme, Jeanne de Bourgogne. Il ne tarda pas à épouser Blanche, fille de Philippe, roi de Navarre, et mourut bientôt après à Nogent-le-Rotrou, 12 août 1350, dans la 57e année de son âge et la vingt-troisième de son règne.
On douta si la mort de ce prince devait être pleurée, tant le malheur semblait s’être attaché à sa personne, comme pour démentir le surnom de Bien-Fortuné, qu’il avait reçu en montant sur le trône. Ce prince ne manquait ni de vertu ni de courage, mais ce courage était sans discernement. Il entra dans sa destinée d’avoir pour rival un prince aussi vaillant que lui, mais plus grand capitaine et plus habile politique.
Philippe fut par lui toujours prévenu, toujours surpris, toujours trompé. A des desseins bien concertés n’opposant que l’impétuosité et mettant au hasard d’une bataille ce qu’il pouvait obtenir sans tirer l’épée, il échoua dans toutes ses entreprises et eut la douleur de voir deux Français traîtres à leur pays, Robert d’Artois et Geoffroi d’Harcourt, imprimer la direction et donner l’ascendant aux armes de son ennemi. La clémence de Philippe lui fit accorder un généreux pardon à ce Geoffroi d’Harcourt, lorsque, après avoir ravagé la France, celui-ci sentit le remords et vint tomber aux pieds de monarque, l’écharpe au cou en guise de corde, témoignant ainsi qu’il se dévouait lui-même au plus infâme supplice, qu’il avait trop mérité.
Philippe de Valois avait eu de sa première femme, Jeanne de Bourgogne, Jean, duc de Normandie, qui lui succéda, et dont le règne fut encore plus malheureux que le sien ; Philippe de France, duc d’Orléans et comte de Valois, qui fut nommé dauphin par Humbert en 1343. Philippe laissa en mourant sa seconde femme, Blanche de Navarre, enceinte d’une princesse qui mourut à Béziers lorsqu’elle allait épouser le fils du roi d’Aragon. On vit cependant la France s’agrandir dans les malheurs du règne de Philippe. Il avait réuni à la couronne les comtés de Champagne, de Brie, d’Anjou et du Maine. Le roi de Majorque lui rendit la baronnie de Montpellier, et lui céda ou lui engagea du moins le Roussillon. Le Dauphiné fut réuni par un premier traité passé en 1343, confirmé en 1344, et consommé en 1349.
Ainsi Philippe fut plus heureux dans les négociations que dans les combats. Peu s’en fallut que la Bretagne ne lui fût aussi cédée par le duc Jean ; et si cette cession avait eu lieu, l’Angleterre n’eût pu prévaloir, comme elle le fit trop longtemps, contre la France. On attribue aussi à Philippe l’érection des pairies d’Évreux, d’Alençon, de Bourbon. de Clermont en Beauvaisis, et de Beaumont-le-Roger. Sa libéralité, poussée à l’excès, avait épuisé les finances. On poursuivit les financiers, dont plusieurs furent pendus. La confiscation des biens de Pierre Remi, général des finances, qui fut aussi conduit au supplice, montait, dit-on, à douze cent mille francs.
Il remit, par une autre ordonnance (1328), les monnaies sur le même pied où elles étaient du temps de Saint-Louis : mais les besoins qui naquirent des malheurs de son règne le forcèrent d’altérer les espèces et d’augmenter les impôts. C’est en 1330 que commencèrent les différends sur la distinction des deux puissances et sur la juridiction ecclésiastique, attaquée par Pierre de Cugnières.
C’est alors que fut introduite la forme de l’appel comme d’abus, qu’on nommait auparavant la voie des recours au prince. Philippe se prononça pour les ecclésiastiques, et reçut le nouveau surnom de Vrai catholique. La querelle élevée à cette époque est le fondement de toutes les disputes sur l’autorité des deux puissances qui agitèrent les esprits sous les règnes suivants. C’est à la même année qu’on rapporte l’établissement de la gabelle ; mais il paraît que le premier impôt sur le sel fut mis par Philippe le Long. Une ordonnance du même règne confirme l’inaliénabilité du domaine.
Surnommé le Bon, ce roi de France succéda le 22 août 1350 à Philippe de Valois, son père, et fut sacré à Reims le 26 septembre de la même année, avec Jeanne de Boulogne, sa seconde femme. Il avait plus de quarante ans lorsqu’il parvint au trône, et, placé souvent à la tête des armées sous le règne précédent, il s’y était montré avec beaucoup de valeur. Les peuples, qui attribuent toujours leurs maux à ceux qui les gouvernent, oubliant ce qui pouvait justifier la mémoire de Philippe de Valois, se flattèrent d’être plus heureux sous l’autorité de son fils.
Jean II le Bon (1350–1364)
Jean II le Bon (1350–1364)
Mais l’habile Édouard III régnait encore en Angleterre : ses prétentions à la couronne de France étaient devenues, par ses victoires, plus légitimes dans l’esprit de ceux qui avaient des dispositions à se laisser séduire, et l’indiscipline parmi les nobles, l’esprit de faction dans la bourgeoisie, faisaient chaque jour de nouveaux progrès. Jean, que nous verrons bientôt assembler la nation avec une confiance qui seule suffirait pour prouver combien il était éloigné de toute tyrannie, se vit réduit, dès les premiers jours de son règne, à violer les formes de la justice pour ne pas compromettre son autorité.
Raoul, comte d’Eu et de Guines, connétable de France, avait été fait prisonnier par les Anglais ; à son retour de Londres, il se présenta devant le roi, qui le fit arrêter, et le troisième jour on lui trancha la tête dans l’hôtel qui lui servait de prison, en présence de plusieurs seigneurs, mais sans que son procès eût été rendu public. Le connétable était accusé de s’être laissé gagner par Édouard, comme Robert d’Artois et Geoffroi d’Harcourt sous le règne précédent : l’exemple de ces deux coupables, qui s’étaient échappés et qui ensuite causèrent tant de mal à la France, décida le roi à brusquer la mort du connétable.
Les historiens prétendent que cet acte de rigueur acheva de lui aliéner la noblesse ; mais, sans chercher à justifier un arrêt rendu et exécuté dans l’ombre, peut-être serait-il plus vrai de dire que Jean ne crut nécessaire d’agir avec tant de précipitation que parce qu’il connaissait assez les dispositions secrètes des grands de l’État pour être convaincu que, s’il différait à punir, on parviendrait à sauver le coupable, d’autant plus que le roi d’Angleterre même, selon les usages du temps, aurait pu intervenir à cause de la rançon que lui devait encore le connétable. Sa charge passa à Charles d’Espagne de la Cerda, qui fut assassiné peu de temps après par Charles, roi de Navarre, surnommé le Mauvais ; ce prince, pour mieux assurer l’impunité de ce crime, se hâta de traiter avec l’Angleterre et se mit en mesure de se défendre.
Par une de ces bizarreries si communes dans les temps de factions, le même roi qui n’avait osé employer les formes de la justice pour faire condamner le connétable d’Eu fut réduit à assembler le parlement avec solennité pour accorder la grâce au roi de Navarre, qui ne se souciait pas de l’obtenir, et qui même ne consentit à paraître la solliciter qu’en se faisant accorder de grands avantages. Quoiqu’il y eût une trêve signée entre la France et l’Angleterre, la guerre continuait dans toutes les provinces où les Anglais et les Français avaient des intérêts à démêler, soit pour eux, soit pour les partis qu’ils soutenaient : la trêve n’existait dans le fait qu’entre les armées royales ; encore était-il facile de prévoir qu’elle ne durerait pas longtemps.
Le roi, dans l’espérance de s’attacher la noblesse, imita l’exemple d’Édouard III, qui venait d’instituer l’ordre de la Jarretière : il créa un ordre de chevalerie à l’honneur de Notre-Dame ; on l’appela l’ordre de l’Etoile. Mais des grâces ne suffisaient plus depuis que les armées, devenues nombreuses, se composaient en grande partie de troupes soldées : il fallait de l’argent, et, la même année que les Anglais déclarèrent la trêve rompue, Jean convoqua dans Paris une assemblée de la nation pour délibérer sur les besoins du gouvernement.
Cette assemblée, qu’on peut regarder comme la première dans laquelle le tiers état ait été compté pour un ordre, s’ouvrit en 1355 et répondit aux intentions du roi ; ce qui déconcerta les factieux, qui, pour lui susciter des embarras, avaient été jusqu’à séduire Charles, Dauphin de, France, en le persuadant qu’il devait s’unir au roi de Navarre. Jean n’eut point de peine à faire comprendre à son fils que le premier de tous les intérêts pour lui était de ne porter aucune atteinte à un pouvoir dont il était destiné à hériter un jour.
D’accord ensemble, ils attirèrent à Rouen Charles le Mauvais, ainsi que les principaux factieux qui l’accompagnaient toujours, et les arrêtèrent. Quatre furent décapités le même jour ; pour le Navarrais, on le transféra sous bonne garde à Château-Gaillard, où il fut enfermé avec deux de ses conseillers intimes ; les autres furent mis en liberté. Les parents et les anus du Navarrais prirent les armes et se réunirent aux troupes du roi d’Angleterre, d’où les historiens ont conclu qu’ils n’agirent ainsi que par vengeance ; mais ils oublient que Charles le Mauvais, ayant depuis longtemps contracté alliance avec les Anglais, se serait lui-même rangé de leur côté s’il avait été libre.
Ce prince tient une si grande place, dans les événements de cette époque, qu’il est nécessaire de connaître les intérêts qui le faisaient agir ; car on ne peut admettre qu’avec toutes les qualités qu’il avait reçues de la nature et qu’une brillante éducation avait perfectionnées, il ait contribué aux désastres de sa patrie sans but et sans projets concertés. Charles, roi de Navarre, descendait de Louis le Hutin par sa mère et de Philippe le Hardi par le comte d’Evreux, son père ; les discussions élevées par Edouard III sur la succession au trône de France lui laissèrent entrevoir avec plaisir la chute des Valois, dans l’espoir que les Français, incapables de passer sous une domination étrangère, reviendraient à lui, prince du sang royal à double titre, déjà possesseur du royaume de Navarre ; de plusieurs provinces de France, et ayant des droits à faire valoir sur la Brie et la Champagne.
Il s’unissait à Edouard contre les Valois, comme contre des rivaux communs à l’un et à l’autre, mais sana désirer qu’il triomphât. Édouard, qui n’ignorait pas ses espérances secrètes, lui fournissait des secours trop faibles pour qu’il pût s’emparer du trône, mais suffisants pour prolonger les troubles.
Ainsi, les inconséquences qu’on remarque dans la conduite de Charles le Mauvais tiennent bien plus à la position difficile dans laquelle il s’était placé qu’à la légèreté de ses vues et à la violence de son caractère. De même, la manière dont le roi Jean s’y prit pour le faire enlever, pour le tenir renfermé au moment où la guerre se rallumait avec vivacité entre les deux notions, n’a pu être blâmée que par les historiens qui croient que ceux qui gouvernent sont, dans tous les temps, maîtres d’agir avec autorité.
La destruction de l’armée anglaise aurait été pour le roi une justification complète de sa conduite jusqu’à ce jour. Cette armée, commandée par le prince de Galles, fils aîné d’Édouard, connu sous le nom du Prince noir, s’était avancée avec beaucoup d’imprudence, pillant et dévastant tout sur son passage. Le roi, qui avait rassemblé ses troupes à Chartres, joignit les Anglais à deux lieues de Poitiers, et les serra de si près qu’à peine eurent-ils le temps de choisir un terrain difficile et de s’y retrancher ; cette position ne leur parut pas si sûre qu’Edouard, pour obtenir que son fils se retirât avec douze mille hommes qu’il commandait, n’offrit de l’argent, la liberté des prisonniers faits et une trêve de sept ans.
Le roi Jean, après avoir eu le tort de se laisser amuser par des négociations qui donnèrent aux ennemis le temps de se fortifier, refusa tout accommodement, et livra, le 9 septembre 1356, cette fatale bataille de Poitiers, où la supériorité du nombre et le courage furent rendus inutiles par l’imprudence, l’insubordination et l’ignorance de tous les principes de la guerre.
L’armée française fut mise dans une déroute complète ; de quatre fils du roi qui l’accompagnaient, trois se retirèrent si vite qu’ils justifièrent les traîtres qui s’empressaient de se sauver ; le quatrième, nommé Philippe, ne voulut jamais abandonner son père, qui combattait avec un courage héroïque, et il fut obligé de se rendre avec lui.
Le prince de Galles traita le roi son prisonnier avec les plus grands égards, le servit à table, refusa de prendre place à côté de lui, et lui prodigua les éloges les mieux mérités sur la valeur qu’il avait déployée pendant le combat, admirant avec la franchise d’un jeune héros la fermeté que ce monarque montrait dans son malheur. Il conduisit ses deux prisonniers à Bordeaux et les fit passer à Londres, dans la crainte de n’être plus le maître de leur sort, les Anglais et les Gascons commençant à se disputer la rançon qu’ils espéraient d’une si belle capture.
Édouard, tout en accablant le roi de politesses et d’égards, crut pouvoir lui offrir la liberté à condition qu’il reconnaîtrait que le royaume de France relevait de la couronne d’Angleterre. « J’ai reçu de mes cieux un royaume libre, répondit Jean ; je le laisserai libre à mes descendants. Le sort des combats a pu disposer de ma personne, mais non des droits sacrés de la royauté. » Edouard devait naturellement profiter des circonstances pour pousser la guerre avec vigueur ; mais l’intérêt des Anglais s’y opposa : ils redoutaient un monarque assez puissant au dehors pour attenter impunément à leur liberté, et les hostilités se ralentirent par l’événement même qui semblait devoir les rendre plus vives.
Les Français n’en furent pas plus heureux : la guerre civile s’étendit sur tout le royaume. Les paysans, attribuant la prison du roi à la lâcheté d’une noblesse qui les vexait depuis longtemps, se formèrent en bandes, pillèrent les châteaux, assassinèrent les nobles, leurs femmes, leurs enfants, et se portèrent à des excès qu’on pourrait appeler inouïs s’ils ne se renouvelaient dans tous les temps lorsque le peuple se charge de se faire justice à lui-même.
Mais on vit alors une chose extraordinaire ; car les Anglais et les Navarrais, malgré la guerre, se réunirent aux nobles français pour poursuivre ces assassins. Leur association et leurs terribles exploits, auxquels on a donné le nom de Jaquerie, prouvent combien le corps de la noblesse était affaibli par les combats livrés depuis un demi-siècle ; car si elle avait moins prodigué son sang sur le champ de bataille, elle se serait trouvée assez forte pour arrêter ces insurrections dès leur naissance, ou plutôt les paysans n’auraient osé s’armer contre elle.
Paris offrait des scènes non moins désastreuses ; mais l’intérêt particulier, l’ambition, la vengeance, s’y cachaient sous les apparences du patriotisme et d’un grand dévouement à l’intérêt général. Charles, Dauphin de France, auquel la postérité a donné le titre de Sage, crut devoir imiter son père en assemblant les états généraux, afin de les consulter sur les besoins de l’État.
Ces besoins n’étaient que trop connus : il fallait des hommes et de l’argent pour s’opposer aux Anglais ; il fallait surtout se presser autour de l’héritier de la couronne, lui donner le titre et le pouvoir d’un régent, et tromper les espérances d’Édouard par des démonstrations de vigueur qui auraient avancé la paix. Les états généraux, auxquels on demandait des secours indispensables et urgents, répondirent en demandant des réformes et la liberté du roi de Navarre ; et, comme ils n’étaient pas d’accord sur l’autorité du Dauphin, les trois ordres essayèrent de s’unir pour former une espèce de gouvernement indépendant de la volonté du prince.
La monarchie était dissoute si le tiers état avait su cacher ses prétentions ; mais les bourgeois de Paris, conduits par Marcel, prévôt des marchands, dont ils avaient fait leur idole, s’expliquèrent avec si peu de ménagement que la noblesse, effrayée, sentit le besoin de se rapprocher du trône.
Le Dauphin profita du peu d’accord des trois ordres avec une prudence qu’on ne peut trop admirer, à moins de prétendre, comme l’abbé de Mably, qu’un prince est un tyran parce qu’il conserve à la fois, sans répandre de sang, les droits de tous et les siens. La faction de Marcel était bien plus forte que le parti du Dauphin, composé de nobles épars dans les provinces et réduits à se défendre coutre des paysans révoltés ; aussi ne put-il empêcher que la liberté ne fût rendue à Charles le Mauvais, qui vint à Paris haranguer la populace avec beaucoup d’éloquence et de succès, car elle vit un sauveur dans ce prince allié des Anglais, erreur fort commune dans les troubles civils.
Le Dauphin, obligé de se parer des couleurs adoptées par les rebelles, d’embrasser, de paraître aimer le roi de Navarre, vit assassiner sous ses yeux, dans la chambre qu’il occupait, Robert de Clermont, maréchal de Normandie, et Jean de Conflans, maréchal de Champagne, sans qu’il lui fût permis d’intercéder en leur faveur, puisque leur attachement pour lui était le crime que leur reprochait Marcel, chef de cette sanglante exécution.
Ne pouvant compter sur rassemblée des états généraux, qui se prolongeait, quoique les hommes raisonnables s’en fussent retirés, le Dauphin s’adressa aux assemblées des provinces et trouva des secours. S’il quittait Paris, les bourgeois le regrettaient et faisaient mille promesses pour l’engager à revenir ; était-il au milieu d’eux, l’esprit de révolte reprenait le dessus. Mais les forces de ce prince augmentaient sensiblement, et le crédit du prévôt, cette idole du peuple, diminuait au point que Marcel, craignant d’être entièrement abandonné, forma la résolution de livrer la capitale au roi de Navarre, c’est-à-dire aux troupes anglaises.
La nuit même où il devait introduire les Navarrais, il fut prévenu par un bourgeois nommé Jean Maillard, qui lui fendit la tête d’un coup de hache, le 1er août 1358 ; et, comme si la folie des Parisiens eût été attachée à l’existence du prévôt des marchands, à peine le bruit de sa mort fut-il répandu que l’on ne se souvint du passé que pour en rougir, et le Dauphin rentra dans Paris au milieu des plus vives acclamations. Il acheva de calmer les esprits en accordant un pardon général, ne parut jamais se ressouvenir des injures, et reprit l’autorité qui lui était due par l’art admirable avec lequel il sut profiter des fautes de ceux qui lui étaient opposés.
Le roi, las d’être prisonnier en Angleterre, avait signé un traité extrêmement onéreux pour la France. Son fils pouvait-il s’opposer à ce qu’il fût exécuté sans paraître guidé par le désir de conserver le pouvoir ? Et cependant le Dauphin devait-il laisser démembrer un royaume qui lui appartiendrait un jour ?
Malgré les préventions qu’il lui était permis d’avoir contre les assemblées, il sut faire parler les états généraux pour rejeter les conditions acceptées à Londres par son père. Les négociations, plusieurs fois interrompues et reprises, se terminèrent par le traité de Brétigny, qui fixait la rançon du roi à trois millions d’écus d’or, et rendait à l’Angleterre une partie des provinces qu’elle avait autrefois possédées en France, Édouard renonçant, pour lui et pour les siens, à tous droits sur la couronne.
Jean fut d’abord conduit à Calais, où le Dauphin eut la permission de le voir. Le roi de Navarre vint pour se faire comprendre dans le traité, ce qu’il obtint ; et lorsqu’on eut livré les otages, parmi lesquels on comptait deux fils du roi, son frère, deux princes du sang, un nombre considérable de seigneurs et deux bourgeois de chacune des principales villes du royaume, le roi fut déclaré entièrement libre le 24 octobre 1360, après quatre ans et un mois de captivité. Il arriva le 13 décembre de la même année à Paris, où il fut reçu avec des témoignages de joie d’autant moins suspects que la ville lui fit aussitôt présent de mille marcs d’argent en vaisselle, et s’engagea d’elle-même à contribuer au paiement de sa rançon.
Le roi d’Angleterre chercha tous les moyens d’ajouter au fardeau d’un traité déjà si pénible pour la France, et protégea secrètement ces compagnies de soldats qui n’appartenaient qu’aux chefs qu’ils se donnaient, et qui ravageaient toutes les provinces en attendant qu’on les employât. Édouard avait cependant un grand intérêt à ne pas offrir le premier un prétexte de revenir sur des conditions acceptées à regret ; et, puisqu’il connaissait assez la scrupuleuse probité du roi pour en abuser, rien ne pouvait mieux convenir à Édouard que de le laisser vivre en paix, afin que Jean fût en état de remplir les engagements qu’il avait contractés ; mais l’ambition calcule rarement avec justesse.
Profitant de tout pour ajouter au traité de Brétigny, il excéda la patience des otages qui étaient à Londres : l’un d’eux, le duc d’Anjou, fils du roi, s’échappa et revint à Paris. C’est alors que Jean prit la résolution de retourner se constituer prisonnier à Londres, répondant à toutes les objections de son conseil que, si la bonne foi était bannie du reste du monde, il fallait qu’on la trouvât dans la bouche des rois.
Il passa en Angleterre sur la fin de décembre 1363, tomba malade peu après son arrivée, et mourut à Londres le 8 avril 1364, dans la 56e année de son âge et la 14e de son règne. La vaillance et la probité étaient les deux qualités qui distinguaient ce monarque ; quoique ses sujets fussent en droit de lui reprocher une partie de leurs malheurs, moins sévères que la postérité, ils le plaignirent, ne cessèrent de l’aimer, et lui donnèrent le surnom de Bon, qui explique l’attachement qu’ils eurent toujours pour lui.
On lui fit à Londres des funérailles magnifiques, auxquelles le roi d’Angleterre assista en deuil ; son corps fut rapporté en France et enterré à Saint-Denis le 7 mai. Il laissa de sa première femme, Bonne de Luxembourg, quatre fils et quatre filles : Charles V, qui lui succéda ; Louis d’Anjou, qui fut roi de Sicile ; Jean, duc de Berry, et Philippe, chef de la seconde race royale de Bourgogne ; l’aînée de ses filles était mariée à Charles le Mauvais, roi de Navarre ; la seconde, au comte de Bar ; la troisième, à Galeaz Visconti de Milan, qui donna deux cent mille écus pour obtenir une si noble alliance ; la quatrième prit le voile. Deux filles qu’il eut de Jeanne de Boulogne, sa seconde femme, moururent fort jeunes.
C’est sous ce règne que l’impôt connu sous le nom de tailles fut établi, le roi s’engageant à ne plus altérer les monnaies. Les historiens ont remarqué avec surprise que le luxe augmenta avec les désastres du royaume, et n’ont pu concevoir cette double progression, sans doute parce qu’ils pensaient que le luxe était une preuve de la richesse publique : en adoptant l’idée contraire, l’explication deviendrait facile.
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Nos grosses têtes ne résoudrons pas mieux ce problème….
Extrait d’une conversation entre Colbert et Mazarin sous LOUIS XIV :
Colbert: Pour trouver de l’argent, il arrive un moment où tripoter ne suffit plus.
J’aimerais que Monsieur le Surintendant m’explique comment on s’y prend pour dépenser encore quand on est déjà endetté jusqu’au cou…
Mazarin : Quand on est un simple mortel, bien sûr, et qu’on est couvert de dettes, on va en prison. Mais l’Etat… L’Etat, lui, c’est différent. On ne peut pas jeter l’Etat en prison. Alors, il continue, il creuse la dette ! Tous les Etats font ça.
Colbert : Ah oui ? Vous croyez ? Cependant, il nous faut de l’argent. Et comment en trouver quand on a déjà créé tous les impôts imaginables ?
Mazarin : On en crée d’autres.
Colbert : Nous ne pouvons pas taxer les pauvres plus qu’ils ne le sont déjà.
Mazarin : Oui, c’est impossible.
Colbert : Alors, les riches ?
Mazarin : Les riches, non plus. Ils ne dépenseraient plus.
Un riche qui dépense fait vivre des centaines de pauvres.
Colbert : Alors, comment fait-on ?
Mazarin : Colbert,tu raisonnes comme un fromage (comme un pot de chambre sous le derrière d’un malade) ! Il y a quantité de gens qui sont entre les deux, ni pauvres, ni riches….
Des Français qui travaillent, rêvant d’être riches et redoutant d’être pauvres ! C’est ceux-là que nous devons taxer, encore plus, toujours plus ! Ceux là ! Plus tu leur prends, plus ils travaillent pour compenser…
C’est un réservoir inépuisable.
Extrait du “Diable Rouge” d’Antoine Rault.
Le mot “hérésie” provient du grec αἵρεσις / haíresis, qui veut dire choix.
L’hérésie est donc le choix philosophique, dogmatique ou gnostique dans une même religion. La traduction latine en est secta, secte. L’Antiquité n’attache pas de valeur péjorative à ces termes.
Dans le contexte antique, la religion étant plus rituelle que dogmatique, l’haíresis n’a pas l’aspect dramatique que revêtira l’hérésie chrétienne.
Toutefois, ces dogmes ne revêtent pas la même importance dans toutes les religions, ce qui explique différentes attitudes par rapport à l’hérésie.
La valeur péjorative est née en milieu chrétien avec les premières controverses théologiques dont témoignent Justin de Naplouse et Irénée de Lyon qui ont écrit “contre les hérésies” au IIe siècle.
Sources Wikipédia.
Cette expression a une origine militaire.
Lorsqu’on tirait un coup de feu sur quelqu’un de très près, à bout portant, on lui brûlait le pourpoint (vêtement masculin qui couvrait le torse, utilisé entre le XIIIe et le XVIIe siècle).
Cette métaphore utilise d’abord l’idée d’efficacité (pour tuer quelqu’un , plus on est près, plus on a de chances de réussir) puis de soudaineté, de surprise (pour pouvoir tirer à brûle-pourpoint sur quelqu’un, il faut le surprendre)
Cette expression est d’origine littéraire.
Artaban est ici un personnage important d’un énorme roman, une épopée historique (12 volumes, 4153 pages), intitulé Cléopâtre et écrit par Gautier de la Calprenède (Lien externe) au milieu du XVIIe siècle.
Du succès de ce roman à l’époque n’est resté que la fierté et l’arrogance de son personnage, la sonorité de son nom ayant probablement aidé à la conservation de l’expression.
Un pou est-il orgueilleux ? Personne n’a dû chercher à le savoir ou à lui poser la question avant de tenter de s’en débarasser.
Par contre, on sait que le coq a une posture fière.
Or pou est une forme dialectale de l’ancien français pouil, poul, venu du latin pullus qui voulait dire coq ou poulet.
Proverbe dont on trouve les premières traces au XIIIe siècle et qui serait tiré du latin médiéval.
Selon certains, ce proverbe viendrait d’une déformation progressive de la traduction de l’expression latine de Plutarque ‘barba non facit philosophum’ qui signifiait ‘la barbe ne fait pas le philosophe’.
D’autres disent qu’il aurait pour origine un fait historique : en 1297, pour réussir à s’emparer par la ruse de la forteresse bâtie sur le rocher monégasque, François Grimaldi et ses compagnons d’armes se sont déguisés en moines franciscains, fait rappelé sur les armoiries de Monaco (Lien externe).
Enfin, peut-être faut-il simplement voir une certaine ironie dans cette expression.
En effet, lorsqu’elle est apparue, les moines de l’époque étaient bien loin de suivre leurs préceptes. N’hésitant pas à accumuler des biens, à ripailler, à courir la gueuse ou à trucider à tout-va dans les batailles, ils avaient un comportement très éloigné de celui que leur tenue aurait pu laisser supposer.
Ainsi, un brigand désireux de détrousser un moine en le supposant faible, pouvait tomber sur bien plus fort et rusé que lui.
Avant la Révolution, on faisait s’asseoir le présumé coupable sur un petit tabouret très bas, ‘la sellette’.
Celle-ci pouvait être recouverte d’un tapis quand l’accusé était une personne de haut rang.
La petite taille du banc obligeait à une posture jugée d’autant plus humiliante qu’on y paraissait les fers aux pieds.
Aujourd’hui, pour faire des calculs, les opérations posées sur une feuille de papier nous semblent d’une totale évidence.
Mais avant que les chiffres arabes et le système décimal ne deviennent d’usage courant, les montants monétaires étaient calculés selon la méthode du “jet”, sur des planchettes où étaient tracées des colonnes (correspondantes aux deniers, sols, livres…) dans lesquelles on posait et accumulait des jetons pour faire des totaux.
Ces jetons ayant parfois l’apparence de vraies pièces, certains tentaient de s’en servir comme telles auprès des personnes simples, d’où l’expression “faux comme un jeton”.
Une merveille, un trésor, une perle rare, le ”Royaume oublié” est un coffret audio contenant trois cd et un livret traduit en six langues. Une oeuvre rare produit de la collaboration de Jordi Savall, de Montserrat Figueras, d’Anne Brenon, de la Capella Reial de Catalunya, d’Hesperion XXI, de Pascal Bertin, Marc Mauillon, Lluis Vilamajo, Furio Zanasi.
Cette évocation sans équivalent de la tragédie cathare occitane, toute en finesse, mêle le propos des troubadours du temps, les chants d’Hildegarde de Bingen, chants spirituels et danses arabo-andalouses.
Date et lieu d’enregistrement : avril, juin, juillet et août 2009 à la Collégiale de Cardona (Catalogne), à la Chapelle Nôtre Dame de Bon.
Il faut écouter et lire cette oeuvre majestueuse, à tout prix !
prix fnac 42 euros, 35 euros sur le site www.alia-vox.com.
Alia Box. Musiques éternelles et sublimes…
Revue de vulgarisation scientifique, obligatoire dans toutes les bonnes maternelles et université !
Des gants de grande tenue…qualité et fiabilité !